CHAPITRE PBEMIER
fLE GÉNIE SCIENTIFIQUE DE NAPOLÉON BONAPARTE*
On a voulu voir deux hommes distincts ainsi que deux noms séparés dans Napoléon Bonaparte.
Bonaparte, a-t-on dit, nom frappant, facile à retenir, simple, uni, militaire, à consonnes dures, brèves, sèches, expressives. Nom éminemment convenable au citoyen, général en chef de l'armée d'un peuple libre.
Napoléon, a-t-on ajouté, nom sonore, vibrant, impérial , harmonieux , coulant . Nom doux où les -voyelles dominent. Nom admirablement approprié au rôle de maître et d'imperator d'une nation asservie.
Sous ces deux noms, deux individualités, deux
figures, deux physionomies différemment caractéristiques.
L'une, belle et austère, celle du général, telle qu'on la voit reproduite dans le portrait de Guérin grave par Fiesinger et déposé à la Bibliothèque Nationale , le 29 vendémiaire an VII de la République Française, avec ce simple nom au-dessous : Bonadarte.
L'autre, au masque romain, boursouflé, celle des médailles, celle de l'empereur, si souvent reproduite, que tout l'univers connaît et nomme sans même lire la légende : Napoléon.
Le premier homme, sobre, ardent, fougueux pour la gloire et la patrie; insensible aux privations; nullement sensuel, presque chaste, jugeant que l'amour est un bagage gênant dans les étapes de la vie, généreux, bon, juste.
Le second homme, tyrannique, presque sanguinaire, alourdi, massif, au génie émoussé, aveuglé, ayant plus du Domitien que du César dans ses allures et ses penchants.
Nous laissons à la passion politique le droit de choisir entre ces deux dessins burinés en traits énergiques. Quant à l'histoire, elle sera plus impartiale et portera bientôt un jugement calme, équitable, définitif sur cet homme extraordinaire.
Nous voulons, en ce qui nous concerne, envisager Napoléon Bonaparte sous un aspect négligé par ses- admirateurs, comme par ses ennemis, par les thuriféraires de sa vie, les pamphlétaires de sa gloire, aussi bien par Thiers que par Micheiet, par de Norvins que Marco de Saint-Hilaire, Lanfrey que par Bourrienne, Las Cases que par madame de Rémusat et l'abbé de Pradt.
C'est avec le sang-froid scientifique que nous allons étudier et Bonaparte et| Napoléon, qui pour la science forment une seule physionomie, dont l'unité est parfaite. Général et empereur, Napoléon Bonaparte, a aimé toujours passionnément les sciences ; il a fait pour elles et pour les savants, ce que nul chef d'armée, nul potentat, n'ont su sacrifier à leur culte et à leur développement, dans aucun temps, dans aucun pays.
L'époque qui s'étend du 15 août 1769 au 5mai 1821, — de la naissance de Napoléon à sa mort, a été extrêmement féconde en découvertes, en célébrités scientifiques et industrielles. Il est impossible d'en tracer l'histoire, sans y mêler constamment Napoléon, d'autant plus que Napoléon a été un homme essentiellement scientifique. Il a été scientifique dans les combinaisons de la conquête et dans les travaux de la paix. Génie mathématique, avant tout, amoureux à l'excès de l'ordre et de la symétrie, il a mis dans tous ses actes, dans toutes ses opérations, dans toutes ses œuvres, dans la rédaction de ses traités de paix, de ses proclamations militaires, de ses communications diplomatiques une régularité toute géométrique. Ainsi envisagé, il a été délaissé.
Nous avons pensé, au moment où le xix c siècle qu'il a ouvert, va se fermer très probablement avec la République, prédite par lui, qu'il était intéressant,utile, instructif, juste, de le juger sous cet aspect et de montrer sous le général, le conquérant, le législateur, l'administrateur, le chef d'Etat, l'homme de science, fier de son titre de Membre de l'Institut dont il aimait à se parer.
Nous ne savons ce que le xx e siècle réserve à nos enfants et à ceux de nous qui auront le privilège d*
franchir la prochaine limite séculaire. Nous devons préparer pour nos héritiers tous les documents nécessaires, et c'est dans un esprit d'absolue impartialité que nous montrerons Napoléon Bonaparte, homme de science, sous sa tunique de lieutenant, sous son habit de général républicain, son uniforme de colonel des chasseurs de la Garde impériale des campagnes de Prusse, sa redingote grise d'Empereur et de proscrit. Le lecteur trouvera dans ce Ivre les renseignements scientifiques touchant à cette carrière si étonnante, si remplie, cause de tant de mal et tant de bien, appréciée avec trop de sévérité par les uns, trop d'indulgence peut-être par les autres.
Napoléon a toujours parlé de la science avec admiration et gratitude. Il acceptaitsa toute-puissance. Il aimait les ineffables satisfactions qu'elle procure à ceux qui la cultivent. 11 a cependant peu écrit de mémoires spéciaux. Il n'a pas fait de découvertes ni d'inventions; mais il a exercé sur le mouvement scientifique de son temps plus d'influence que sur le mouvement littéraire, et il a toujours préféré un savant à un poète. Il est vrai que la poésie a été pâle, peu inspirée, sous son règne, tandis que sous son action, les applications de la science à l'industrie ont pris un essor qui ne s'est point arrêté et qui s'élargit encore de nos jours avec une force d'expansion sans pareille dans le passé.
Ce livre a pour but de bien mettre Napoléon à sa place au point de vue scientifique, et de détruire quelques erreurs perfidement propagées, quelques calomnies entretenues à souhait sur son élection à l'Institut, sur son obstination à repousser par exemple, la navigation à vapeur fluviale et maritime, Taôrostation militaire. Tous les écrivains ont dé-
daïgné Napoléon et son temps, quand il a fallu réunir et éclairer tous ces faits qui intéressent si fort l'histoire du progrès. Il existait donc là une véritable lacune. Nous avons cherché à la remplir. Dans son éloquente péroraison de V Histoire du Consulat et de FEmpire, M. Thiers a ^crit que dans la grande vie de Napoléon, il y avait tout à apprendre pour les militaires, les administrateurs, les politiques. Il aurait dû ajouter : et pour les savants. Ce volume est destiné à le démontrer.
Il va sans dire que le grand mouvement scientifique qui anime tout le xix e siècle n'a pas pour source unique l'influence de Napoléon. Avancer une telle prétention serait propager une hérésie, car le progrès réel des sciences remonte au moins à deux cents ans auparavant et il s'est accéléré pendant tout le xvui e siècle. C'est de 1789, de la Convention nationale, surtout, puis ensuite de Napoléon que prennent date toutes les merveilleuses découvertes accomplies dans le domaine des sciences appliquées à l'industrie. A partir de ces époques exceptionnelles, les sciences commencent à sortir des sphères élevées des 'théories pour descendre dans les régions populaires de Futilité générale.
La situation dessciences au début de la Révolution française est sans précédent. On les avait vues jusqu'alors fleurir sous les gouvernements éclairés, sans devenir prépondérantes dans l'Etat. Le despotisme révolutionnaire leur donna une existence politique. Il s'en servit pour inspirer de la confiance au peuple, pour préparer des victoires et gagner des batailles. Les secours qu'elles fournirent furent si nombreux que l'on voulut les perpétuer. C'est ce qui fit créer notamment les grands établissements d'ins-