CHAPITRE XIV
NECESSARIENS OU HOPKINSIANS.
La prescience infaillible est un desat'tributs de la Divinité. La manière de concilier cette prescience avec le libre arbitre de l'homme, est une difficulté qui a beaucoup .exercé les philosophes et les théologiens. Si Adam a péché librement, sa chute, dit Bayle , n'était pas prévue ; s!il n'a pas péché librement il n'était pas punissable. L'archevêque Anglican King lui répond : Igjiorans que nous sommes, ne pouvant concevoir que très-imparfaitement 1^ attributs de Dieu , 6t voulant atteindre à cette connaissance par les analogies que nous fournit notre faible raison , nous flottons dans l'ignorance et l'erreur. Dieu s'est révélé à nous , non tel qu'il «est dans l'immensité de ses attributs, mais tel que nous pouvons le concevoir. C'est le cas d'appliquer le t«Kte biblique: Celui qui i^ei^t sonder sa majesté sera accablé de sa gloire ^
Dieu , disait le docteur Goad, connaît les choses futures, parce qu'elles arriveront; mais on ne peut
^ Prov. 25.27.
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dire qu'elles arriveront parce qu'il les connaît.
On appelle Nécessariens y tous ceux qui prétendeut que les êtres moraux agissent par une nécessité, physique selon les uns, morale selon les autres. La nécessité morale suppose un pouvoir actif différent de la matière.
Leibnitz, voulantdonner au calvinismeun aspect moins rebutant , suppose que cette multitude de mondes , dont se compose l'univers , sont un système , un tout, dont la plus grande perfection est le but du Créateur ; dès lors ils ont celles dont ils sont susceptibles. De cet optimisme résultent la nécessité physique des êtres matériels et la nécessité morale des êtres intelligens. Les partisans de ce système prétendent la concilier avec la spontanéité et le choix libre , car la contrainte seule , disent-ils, ôte le mérite ou le démérite. Les actes moraux, quoique . l'ouvrage d'une détermination volontaire, sont l'inévitable résultat de motifs déterminans.
L'univers , comme l'Océan, est tout d'une pièce; les moindres effets y tiennent une place nécessaire : ils entrent comme tels dans l'ordre prévu et arrangé par le Créateur; le péché, la misère, en sont aussi parties intégrante : ils coDtribuent à l'harmonie du tout. C'est ainsi que l'éclat des couleurs ressortit par les ombres, et que les dissonances en musique font mieux sentir l'harmonie : un monde sans peines et sans misères ne serait pas le meilleur des mondes possibles.
NECESSikRIENS. sSj
Jouathan Edwards, dans son traité sur le Libre arbitre j soutient que les effets moraux résultent aussi infailliblement de leurs causes morales., que les effets .physiques de leurs causes matérielles; jl rejette toute notion de liberté qui supposerait contingence ou indifférence de la part de l'agent , et définit la liberté , la faculté d'agir à son gré , qu'il trouve concordante avec la nécessité morale. Dieu , par sa prescience, a vu cette connexité entre la cause et l'effet qui en résulte infailliblement , quoique la volonté des agens exclue nécessité. Il en est de même en Dieu etdansl'àme de Jésus-Christ, qui était prédéterminée inévitablement au bien : l'inhabilité des pécheurs au bien ne les exempte pas du crime. Edwards prétend que ce système est le seul scriptural^ ou concilia ble avec l'Ecriture- Sainte ^
Les premiers écrivains Calvinistes admettaient la prédestination telle que l'avait enseignée leur chef; dans la suite la plupart adoptèrent uu système moyen entre cette doctrine et la contingence arminienne; mais Edwards, dit un auteur, les a délogés , même de ce médium.
Le lord Kaims trouve, dans le monde moral comme dans le monde physique , une liaison immuable çntre les causes et les effets : rien , à proprement parler, n'est contingent; Dieu a doué l'homme d'une sorte de liberté illusoire, qui lui
^ A careful and strict inquiry, etc.
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persuade qu'il agit spontanément. Il peut être h cet égard dans la même erreur que sur la représentation des objets extérieurs : vus par nos yeux ou au microscope , ils présentent beaucoup de différence.
Dans ces questions abstraites il -n'est pas toujours facile de saisir l'idée des auteurs. La différence, entre Edwards et Kaims, consiste en ce que Kainis regarde cette nécessité morale comme inconciliable avec la liberté; il applique également les termes d'inévitable à la nécessité morale ou naturelle. Si l'homme avait une notion claire de la nécessité réelle de ses actions, toute idée de mérite ou de blâme disparaîtrait à ses yeux.
Edwards prétend, au contraire, accorder la nécessité morale avec la liberté : cette nécessité morale doit être appelée certaine et non inévitable y comme la connexion entre la cause et l'effet physique. Cette nécessité se concilie avec les récompenses et les châtimens.
Dawson tâche de prouver que la volonté étant toujours déterminée par des motifs , tout acte qui n'est pas produit par une cause physique ou mécanique, est libre, et cependant nécessaire , quoique volontaire ^ Cette nécessité établit le mérite ou le démérite, parce qu'elle donne un motif à l'action , au lieu qu'une liberté sans nécessité sc-
^ Voyez son ouvrage The Necessarian or the question concerning libcriy nnd necessity^ statcd and dîscussed.
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rait salis motifs, et conséquemment ne produirait aucun acte méritoire. Lecteur, si vous comprenez cette théorie , faites-moi part de vos lumières. . Samuel Hopkins, né l'an 1734? ^ Waterbury, en Gonnecticut, mort en i8o3 , pasteur dé la première Église congrégationaliste de Nevvrport, en faisant.dans ses traités et ses sermons quelques additions à la doctrin^ de Jonathan Edw^ards, est devenu le père d'une secte , à laquelle il a donné son nom', qui a un collège à Andover.
Toute vertu, toute sainteté,' consiste dans l'amour désintéressé. Cet amour a pour objet Dieu et les créatures intelligentes ; car on doit rechercher et promouvoir le bien de celles-ci autant qu'il est conforme au bien général , qui fait partie de la gloire de Dieu, de la perfection et du botiheur de son royaume.
La loi divine est la règle de toute vertu, de toute sainteté; 'elle consiste à aimer Dieu , le prochain et nous-même. Tout c#qui est bon se réduit à cela , tout ce qui est mauvais se réduit à l'amourpropre qui a soi-même pour dernière fin ; c'est une inimitié dirigée contre Dieu. De cet amour désordonné et de ce qui le flatte, naissent, comme de leur source, l'aveuglement spirituel, l'idolâtrie, les hérésies.
Selon Hopkins, l'introduction du péché dans le monde aboutit au bien général , attendu qu'il sert à faire éclater la sagesse de Dieu, sa sainteté, sn mismcorde.
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Dieu avait ordonné le monde moral sur dhplan : Que si le; premier homme était fidèle , sa postérité serait sainte; que s'il péchait, elle deviendrait coupable. Il pécha, et fut par-là , non la cause , mais l'occasion pour nous d'imiter sa chute.: son péché ne nous est pas transféré. De même, la justice de Jésus-Christ ne nous est pas transférée, sinon nous l'égalerions en sainteté; mais nous obtenons le pardon par l'application de ses mérites. Le repentir , qui précède la foi en Jésus- Christ, peut exister sans la foi, mais celle-ci suppose le repentir, selon les paroles de l'Écriture: Faites pénitence y et croyez à F Evangile.
La nécessité des philosophes est à peu près identique à la prédestination des Calvinistes. Entre ceux-ci et les Hopkinsians, la dififcrence, dit un auteur, est comme entre la tige d'un arbre et ses branches, ou entre le principe et ses conséquences. Les Hopkinsians rejettent l'imputation , et sur cet article ils difièrent des Calvinistes ; mais comme eux ils maintiennent la doctrine de la prédestination absolue , l'influence de l'esprit de Dieu pour nous régénérer, la justification par la foi, l'accord de la liberté et de l'inévitable nécessité.
Les Nécessariens physiques ou matérialistes sont les sectateurs de Priestley. Voici ses idées : L'homme est un être purement matériel , mais dont l'organisation lui donne le pouvoir de penser, déjuger. Ce pouvoir croît, se fortifie et décroit
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avec le corps. L'arrangement organique étant di&< sous par la mort, la faculté de percevoir, de juger^ s'éteint; elle renaîtra à la résurrection que la révélation nous a prcHnise. Elle est le fondement de notre espérance au jour du jugement dont parle l'Ecriture ^ j espérance que n'ont pas les Païens \
Il suit delà que les motifs d'agir sont soumis aux lois de la matière, et que, dans les moindres choses comme dans les plus importantes, toute violation , toute détermination est un e£fet néces*saire , ce qui établit une connexité avec tout ce qui a été, ce qui est , et ce qui sera. Le mot {volontaire n'est pas l'opposé de nécessaire , mais A'involohtaire j comme contingent l'est de nécessaire j le motif déterminant opère aussi infailliblement que la gravité opère la chute d'une pierre jetée en Tair. Les effets sont l'inévitable résultat de cette cause. Si deux déterminations différentes étaient po8«« sibles , il y aurait effet sans cause , comme si les deux plateaux de la balance étant de niveau, IW cependant s'abaissait ou s'élevait ; et il ne peut en arriver autrement , à moins qu'il ne plût à Dieu de changer le plan qu'il a établi , et cet enchaiiie* ment de causes et d^effets desquels résulte le biea général. Le mal est aussi une partie constitutive de ce plan , et le fait acheminer vers aon Jbut* Le vice produit un mal partiel , mais il contribue au
^ 1*. Gorinth. , i5. 16.82.
2 Psalm. , 6; 5, Job,, 14.71 etc.
bien général; et dans ce plan entrent ausdi les peines de la vie future. Priestlcy n assure pas qu elles doivent être éternelles.
Il n'admet pas la transmission du péché d'Adam à sa postérité , il n admet pas de faute originelle qui nécessite l'expiation par les souffrances de Jésus- Christ. Chacun peut faire le bien ; mais le repentir tardif est çans efficace à la suite d'une longue habitude du vice ; car il ne [reste plus de temps suffisant pour transformer le caractère.
Le matérialisme, la nécessité , l'unitarianisme composent le fond de la doctrine de Priestley. La préexistence des âmes est à ses yeux une chimère y puisqu'il nie l'existence des âmes , et que tous les effets sont purement mécaniques : il nie également la divinité de Jésus-Christ , dont il fait un être purement matériel , comme le sont k ses yeux tous les hommes.
Le système de Priestley est identique à celui des Terministes ou Déterministes. Dieu a plaa l'homme dans des circonstances qui nécessitent et amènent tous les effets. On peut voir le développement de cette doctrine dans X Histoire de la philosophie j par Buhle^ C'est la doctrine des Matérialistes et des Nécessariens que Priestley veut concilier avec le christianisme , avec la moralité et la rémunération. C'est encore à plusieurs ^ards le même système que celui de Hobbes. Ce dernier^
^ V, Buhle , tom. v, pag. 368 et sui^.
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dans son Lei^iathan, soutient que l'univers est Dieu, que les âmes sont matérielles; la pensée n'est autre chose qu'un mouvement subtil et imperceptible; les hommes agissent par nécessité. L'intérêt et la crainte sonlt les principaux ressorts de la société; la morale se réduit à l'utile et l'agréable ; la religion n'est fondée que sur les lois du souverain. Erreurs reproduites de nos jours sous tant de formes différentes.
On voit encore, par cet exposé, que Priestley , rapproché de Calvin sur divers articles , s'en éloigne sur plusieurs autres , tels que la matérialité de l'àme, de laquelle il induit la nécessité physique. Alexandre Crombie, admirateur et aftii de Priestley , soutient, dans un Essai sur la nécessité physique , que tout a été prédéterminé par la sagesse et la bonté divine ; en sorte qu'il y a une chaîne continue de causes et d'effets , de motifs et d'actions. II difffere de Jonatluin Edwards , qui , reconnaissant la spiiîtualité de l'âme , admet la nécessité morale.
Dans cette controverse déjà ancienne , maïs renouvelée et fortement agitée vers la fin du siècle dernier , ont figuré successivement Hobbes ^ Leibnitz , Gollins , Edwards , Hopkins , Kaims , Dawson , Hume , Hartley , Priestley , Crombie , Palmer , Prîce , Toplady , Belsham. Les Nécessariens croient que leur doctrine explique le gouvernement divin, et qu'il concilie la liberté avec la nécessité. Le docteur Watts pense que la diffi-
culte étant inexplicable pour nous dans la vie pré^ sente y la solution appartient à un ordre de choses supérieur y et que cette connaissance sera un de* nos moyens de bonheur dans l'éternité.
Les Anti-Nécessarienft établissent que la nécessité détruirait toute idée de vertu ; que la liberté seule se concilie avec Tidée de bonnes œuvres ^ d'actions méritoires , et que les lois pénales supposent la liberté. Clarke , Buttler , King , Law , Reid, Beattie, Gregory , Butler, Jacques Bryant, De Luc , et beaucoup d'autres , ont développé avec force ces idées consolantes. On a remarqué que ceux qui sont Nécessariens dans la théorie, ne le sont pas dans la pratique , et d'Alembert a dit ' avec raison : Quelques argumens qu on veuille opposer au sentiment , à la conviction intérieure de la liberté , l'homme agira toujours comme s'il était libre.
Les Nécessariens sont , comme on voit , divisés en plusieurs branches, sans former d'Eglises séparées , excepté les sectateurs de Priestley , non comme Nécessariens , mais comme Unitaires. On renvoie le lecteur à ce dernier article»
GEMAIMA. ^45