CHAPITRE III
LABADISTES.
Labadie, né à Bourg en Guyenne , l'an 1 6 1 o , fut , pendant quinze ans, de la société des Jésuites, qu'il quitta malgré eux, car il est faux quils Faient chassé ; et Gmeiner , après M osheim , n aurait pas répété ce mensonge ' , s'il avait lu dans Niceron les lettres de Goujet ^ : elles prouvent que Labadie, ayant plusieurs fois sollicité sa sortie des Jésuites, qui la lui refusaient, obtint enfin un congé honorable en i63g. Il n'est question que de rétablir la vérité des faits, car cela ne prouve rien contre la société , pas plus que ne prouvent contre des hommes distingués les liaisons momentanées de Labadie avec l'abbé de Saint-Cyran, et avec Jean-Baptiste Gault, évéque de Marseille , dont le clergé de France a sollicité la cauonisa- X tion. Mais souvent la haine aveugle fait taire la
*• Gmeineri Xai^erii epitome historiée ecclesiasticœ noifi testam., a vol. in-8°. , Graecii, 1783. Fby. tom. 11, pag. 578.
^ Nicerou , etc. , tom. xx , pag. i4o et suit^.
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prudence , et les Jésuites, ayant voulu dénigrer Port->>Royal à Voceasion de Labadie , firent circuler un libella anonjrme ( on s'en doute bien ), intitulé : « Le grand chemin du Jansénisme au cal- 1» vinisme, enseigné par le siêur Labadie. )> C'était une insigne maladresse , car , cet apostat ayant été leur confrère , pouvait de inêmè enseigner le grand chemin du Jésuitisme y sm jansénisme ^ au calyinismey au libertinage, etc. Cette mauvaise foi leur fit du tort , surtout lorsque , dans le public , furent répandues et lues avec avidité une lettre du célèbre Arnauld , en réponse à ce libelle , et la Défense de la piété et de la foi , par le docteur Hermant , chanoine de Beanvais'. H prouve que les plus grands saints ont quelquefois été trompés par des imposteurs hypocrites. Celui dont il s'a > gît n'avait - il pas également trompé Caumartin , érêque d'Amiens , qui le fit chanoine ? et l'archevêque de Toulouse , qui ensuite le condamna pour avoir introduit les désordres dé l'illuminisme dans un couvent de religieuses de son diocèse ?
Labadie ^ sorti de chez les Jésuites malgré leurs instances pour le retenir , entra chez les Carmes , où il resta peu de temps. Puis il apostasia ; et ,
^ Voy. dans les œuvres d* Arnauld, édition in-4«. , tom. XXIX , cette lettre qui est d'environ 80 pages , et D^ense -de la piété et de iafoi de la sainte Eglhe cathoL et rom., centre les\mensonges ^ les impiétés et les blasphèmes de Jean Labadie , apostat , {par le sieur de Saint-Julien^) Godefroi Hermant, in-4., Paris, i65i. V. 20
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après avoir écrit qu'il détestait le calvinisme et s'être plaint de ce qu'on lui attribuait du penchant vers le calvinisme , il Tembrassa , soutint qu'il lavait toujours prpfessé secrètement ^ , et fut ministre successivement à M ontauban , Orange , Genève , Middelbpjiirg. Doué d'une élocution facile , il prêchait un genre de spiritualité et affectait une ferveur qui trompa bien des gens en Hollande , à tel point f que beaucoup de Calvinistes se firent Labadistes ^ , ce qui le brouilla avec les ministres réformés ; puis condamné par le synode Wallon^ tenu h Huesden en 1666, il fut déposé^ en 1669 , par celui de Doï*drecht. Plusieurs de ses disciples Fabandonnèrent ; et divers écrits répandus dans le public , après avoir rappelé qu'il avait été instruit aux pieds des Gamaliel de tordre de Loyola ^ démasquèrent les jongleries , et révélèrent les turpitudes d'un honrnie ^ qui , alors même , préten-
^ Hermant, pag. 87 et suw., et pag. i56.
^ Mémoires pour servir à Thistoire littéraire des 17 provinces des Pays-Bas, in-fol., tbm. n, Louvain, 1770, par Pacquot, pag. 533.
* Histoire curieuse de la conduite . et des Tirais sentimensde Jean Labadie, in-i6y LaHslye, 1670, p. 9, etc.
* Motifs qui ont obligé Antoine de la Marque de sortir de la maison du sieur Jfean Labadie, in-12, Amsterdam, 1670. *— Galbanum jésuitique, ou quintessence de la sublime théologie de Yarchi-coaerey Jean de Labadie, 2'édit., in -12, Cologne, 1668. -^ Le Sifflet jésuitique, ou abrqçé du galimatias pieux, avec quoi Varchi-coacre, Jean Labadie, attrape les simples, iti-ia, Cologne, 1669.
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dait réformer les Réformés. Il se fitchef de secte, prononça magistralement que les jours de clarté de Dieu et de liberté d! esprit étaient venus , que le temps des ombres était passé, et devait céder à la loi du âaint-Esprit '.
Turbulent ^ visionnaire , hypocrite , aimant la bonne chère , subjugué par une imagination ardente et des passions lascives , Labadie avait laissé partout les traces et les souvenirs des égaremens de son esprit et de son cœur ; et partout , dit Senebier , il portait le trouble avec lui ^.
Il avança, comme point doctriûal, que Dieu peut tromper les hommes , et que plusieurs fois il a usé de ce pouvoir ; que la Bible , insuffisante pour instruire les Chrétiens, doit avoir pour supplément Inspiration intérieure; que la véritable Eglise ne connaît pas de rangs ni de subordination ; que les biens doivent être communs ; que , dans l'état de contemplation , on ne doit pas s'inquiéter des nqiouvemens du corps.
Soit comme prêtre catholique , soit comme ministre protestant, Labadie , qui avait toujours montré beaucoup de propension à diriger des dévotes dont il était entouré , se décria par ses fami liaritésavec elles, car il admettait dans la pra*tique les conséquences de son principe quiétiste ,
^ Ibid. y pag. 4^8.
2 Histoii*e littéraire de Genève , in-8*». , Grenève , i jSô , tom. II, pag. 208 et suiv.
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et tous les excès reprochés aux sectateurs de M o^ linos. Une foule d'anecdotes scandaleuses , citées dans divers auteurs, prouvent que/ suivant l'expression de Niceron , il commençait par l'esprit et finissait par la chair. Il paraît même qu'il était Adamiste, car il avait composé une ode trèslongue, dans laquelle il décrit , en style obscène, une danse vraie ou fictive d'Adamites et de faux prophètes.
Labadie , secondé par Pierre Yvon de Montauban, et duLignon deMarvejols, qui étaient les plus remarquables de ses disciples, réunit à Middelbourg une petite église , qui bientôt se grossit d'une foule d'adhérens des Provinces-Unies. Avec eux il passa de Middelbourg à Amsterdam ; de là en Frise. Ils tentèrent d'y former une congrégation , où les biens seraient possédés en commun , et dans laquelle ne serait pas établie la loi du célibat \ Ce projet ayant avorté, ils passèrent, en 1670, à Hervorden, enWestphalie, sousla protection de la princesse Elisabeth , fille de l'électeur Palatin, qui fut en relation épistolaire avec Descartes. Persuadée que Labadie connaissait les voies du ciel , elle était entièrement préoccupée des systèmes de cet imposteur , ainsi que la célèbre Anne- Marie Schurman, Celle-ci tenait pour certain que Dieu révèle quelquefois aux vrais Chrétiens des
^ IJbiciHuberidejure cwitatis /lur^'' . y Franequer»,
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choses incompréhensibles à la nature dépravée , et même aux anges'. Elle suivit Labadie partout; il avait tenté , mais sans succès , de se lier avec Antoinette Bourignon , dont les rêveries furent réduit es en système par Poiret.
La secte, ayant été chassée de Hervorden, se transporta, en 1672, à Altona , où, deux ans après , mourut Labadie, entre les bras d'Anne-Marie Schurman , qui lui survécut et mourut en 1678 ^.
Walchs ^ donne le catalogue des ouvrages pu* bliés par les défenseurs et par les antagonistes de Labadie. Les écrits de ce dernier, au nombre de quarante-neuf, s'annoncent sous des titres bizarres : Le Héraut du grand roi Jésus , le Chant royal du roi Jésus-Christ , les divers Hérauts de la pénitence du monde , les Saintes décades des Quatrains de piété , etc.
Après la mort de Labadie , son successeur , Pierre Yvon, épousa clandestinement une fille du gouverneur de Nimègue, et se retira , avec sa femme et ses trois sœurs , dans les villages de Wievert et Brittwerd, situés en Frise , à deux lieues sud-ouest de Lewarden. La seigneurie de
^ Voy. une bonne dissertation intitulée : Matceologia Labadiana qua potiora, etc., par Fr. Mayer, iu-4^*9 Wittenberg, i685, pag. 10.
2 Molleri Cimbria litterata, in-fol. , Hauniae, i744> tom. III y pag. 35 et suw. , et 71 pages; et Henke« AUgemeine geschichtef tom. iv, pag. 33o et suiç.
^ Walchi. tom. 11 , pag. 48» 54*
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ces villages leur appartenait. Là se réunirent beaucoup des sectateurs de Labadie. La république les V laissa vivre en paix , diaprés la déclaration 41'Yvon, k Herman Witsius, quils admettaient tous les principes de la théologie des Réformés , qu'ils n'en différaient que sur quelques articles de discipline et de morale , qui n'intéressaient pas le fond de la religion. Us donnèrent à leur société le litre d'Église de Jésus-Christ retirée du monde. En l'y 25 , ils n'avaient plus de ministres , parce que, disaient-ils 9 depuis la mort de Labadie et d'Yvon , il n'y a plus de vocation légitime. Henri Bolingbroke, commis du gouvernement hollandais à Surinam , assure que le premier noyau de la colonie , à Paramaribo , fut formé par des réfugiés français , des Labadistes ' et des Juifs.
Dans ï Histoire des cérémonies religieuses , on lit. que les restes du Labadisme subsistaient dans les provinces de Frise et de Groningue ^. Chauffepié révoque en doute cette assertion ; il ne croit pas qu'il existe encore de Labadistes , proprement dits, quoiqu'il y ait parmi les Réformés d'Hollande des dévots qui , à beaucoup d'égards , partagent leurs idées. Pacquot dit qu'en 1770 les Labadistes, réduits à un petit nombre, subsistaient encore dans les Provinces-Unies '. On assurait
^ A ifoyage to Demerari, etc. , 1808, London, p. 78. ^ Toin. IV, pag. 824.
^ Mémoires pour l'histoire des Provinces-Unies , t. iii , pag. 533 et 54o.
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dernièrement que, vers Grévelt, la secte s'était maintenue ; des renseignemens certains attestent le contraire : ainsi les Labadistes n'ont plus d'Église visible ; mais en Allemagne , en Hollande , et même en France , il est encore un certain nombre d'individus qui , doués d'ailleurs de vertus et de connaissances , admirent les rêveries de Labadie , Boëhm , Jeanne Léade , Swedenborg , Poiret , la Bourignon , etc.
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