CHAPITRE IV
ri«URISTES» COCCEIEirS, YOETIBHS, ETC.
Sous le nom de Figuristes ont été désignés des théologiens qui dans TAncien Testament, ne voyant guère que des types du Messie et de son Eglise, envisagent ce livre comme l'histoire anticipée du Nouveau. Ils s'autorisent de Texemple de Jésus-Christ , qui s'applique lui-même divers passages de rÉcriture , et de l'exemple des apôtres. Saint Paul dit, en parlant de l'histoire des Hébreux : « Toutes les choses qui leur arrivaient 3» étaient des figures, elles ont été écrites pour » nous servir d'instruction , à nous autres qui nous » trouvons à la fin des temps \ »
Interprètes fidèles, les Pères de l'Église ont, en général, suivi cette méthode, sur quoi saint Augustin, avec sa justesse énergique, nous dit: « L'Ancien Testament est le voile du Nouveau , » le Nouveau est la manifestation de l'Ancien ^. »
^ 1*. Gorinth. , c. X, v. ii.
^ De cwitate Dei, lib. i6, cap, 26.
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lies Juifs , préoccupés d'un bonheur temporel et d'une domination terrestre , n ont vu dans les promesses divines qu'un Messie charnel ; bornés à la lettre qui tue , ils n'ont pas saisi l'esprit qui vivifie. Une multitude de faits, consignés dans les livres saints, sont reconnus et cités dans toutes les périodes de la tradition, comme simultanément historiques et figuratifs.
Le passage de la Genèse , concernant la femme qui écrasera la tète du serpent , n'est-ii pas l'annonce de la nouvelle Eve et la promesse du Rédempteur ? Ce Silo qui doit venir , ce sceptre de la maison de Juda , celte tige de Jessé qui fleurira , cette vierge qui enfantera un fils à Bethléem , sontils susceptibles d'un autre sens que la venue du Messie ? Dans l'arche de Noë , les Pères nous montrent le type de l'Église , hors de laquelle le salut n'existe pas ^;
Dans le sacerdoce de Melchisedeck , celui du Verbe incarné ;
Dans Isaac , portant lui-même le bois destiné au sacrifice, et dans l'immolation de l'agneau Pascal ^ le type de Jésus-Christ portant sa croix pour être iuDunolé sur le Calvaire ; ' Dans les victimes de la loi mosaïque , l'oblation sans tache, prédite par Malachie, qui sera célébrée sur touteî la terre.
^ SaneU HUronimi episiola ad Damasum papam , épis toi. J4» aliàsS']»
3l4 DES SECTES RELIGIEUSES.
Dans ]a manne du désert, la cène eucharistique, et ce pain des anges, comme l'appelle le Psalmiste ;
Dans Jonas, renfermé pendant trois jours dans les entrailles d'un cétacée, le Sauveur sortant du tombeau le troisième jour après sa mort ;
En un mot , dans les psaumes et les prophéties , une suite de figures et d'emblèmes de la nouvelle alliance, le miix>ir historique de l'avenir et des persécutions qui affligeront l'Église.
Quand Duguet publia ses Règles pour F inteUigence des Saintes^Ecritures , cet ouvrage excita une sensation dont aujourd'hui on se ferait difficilement une idée ; attaqué avec âcreté par Débonnaire , et travesti calomnieusement par une foule d'adversaires , mais défendu avec talent et modération par de bons écrivains, cet ouvrage enfin triompha de l'esprit de parti qui avait suscité les hostilités. Les Anti-Figuristes s'acharnèrent particulièrement contre l'explication du chapitre XI de l'Épître aux Romains , sur la conversion des Juifs. Cette annonce, présentée par Duguet à Bossuet, fut saisie par ce génie sublime , comme une vérité qui indique les ressources du christianisme dans les derniers temps,* qui ofire des consolations dans la douleur causée par l'apostasie des Gentils ; qui à l'Église , dans sa caducité , ren-^ dra la vigueur de sa jeunesse, quand les enfans d'Israël , reconnaissant .le Messie dans celui que
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leurs pères ont percé ' , entreront au bercail du véritable pasteur , et signaleront leur zèle pour la propagation de TÉvangile.
En 1727 , Joubert avait publié un écrh sous ce titre: De la Connaissance des temps par rapport à la Religion. Cet ouvrage lumineux dévoile les maux de l'Eglise , le mystère d'iniquité dans son commencement ^ ses progrès , sa consommation. L'année suivante parut son « Explication de » l'histoire de Joseph , selon les divers sens que )) les saints Pères y ont aperçus^ avec une disser» » tation préliminaire sur les sens figurés de l'Ecri- » ture ^. Ils abondent dans les prophètes , et même dans les livres historiques, où la sagesse éternelle a exposé , sous le sens de la lettre , un sens plus relevé. C'est un canevas sur lequel on reconnaît des traits nouveaux qui enrichissent le premier dessin. Dieu seul , maître des temps et des événemens, a pu former ainsi le tableau des siècles futurs. Mais la connaissance de ces figures n'est pas abandonnée au caprice individuel. Les règles tracées par saint Augustin ramènent constamment à la tradition. En partant de là , Joubert publia , en 1741 > son Traité sur le caractère essentiel à tous les prophètes. Vais y en 1744» ^^o\s lettres sur l'interprétation des Saintes - Ecritures ; il y
^ Joan. , Evang., 19. 87.
^ Explication de l'histoire de Joseph, in-8«., 1728, pag. 12, 119, iM^ 143, etc.
3l6 DES SECTES RELIGIEUSES.
prouve que les principes de ceux quW nomme Figuristea, sont ceux des saints Docteurs. C'est en marchant sur leurs pas , que Sacj, d'Asfeld , Duguet^ <l'£temar, ont donné des conmientaires qui éclairent lesprit et qui parlent au cœur ; mais labus est à côté des meilleures choses. N'a-t-on pas vu des hommes , les uns trompeurs , les autres trompés, appliquer le sens figuratif au charlatanisme des convulsions ?
En évitant cet écueil y en suivant la route tracée par les Pères , un savant orientaliste , le président Agier, décédé en iSsS , fut un des écrivains qui ont le plus approfondi les livres saints. On ne peut trop recommander son traité, intitulé : Pro^ phéties éparses sur Jésus-Christ , et ses explications des Psaumes , des Prophètes et de TApocaljpse. Son travail n a pas le caractère philologique des auteurs allemands. La différence est sensible quand on compare sa traduction d'Isaïe , à celle du même prophète, par Gesenius, qui abonde en scolies , dont plusieurs, très-curieuses , auraient releva le mérite du travail d'Agier. Pour obvier aux atteintes de la critique , ajoutons que parmi les explications de ce dernier, quelquesunes sont seulement conjecturales , et il les donne comme telles; mais de toutes parts , dans son ouvrage, reluit le talent d'un homme consommé dans la science des Ecritures ; de nos jours, rien n'a paru plus instructif, plus édifiant, et Ton peut justement, comme à beaucoup d'ouvrages
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sortis de Técole de Port-Royal , appliquer la comparaison des greniers de Joseph , auxquels il faut recourir dans les temps de disette.
Le Figurisme excita jadis chez les Protestans hollandais de vives contestations.' Cocceius , né à Brème en ï6o3, mort professeur à Leyde en 1669, trouvait partout dans la Bible des figures et des mystères. Voët , professeur à Utrecht , son contemporain^ n'en trouvait presque nulle part; de là , entre les ministres Calvinistes , les uns Cocceiens , les autres Voëtiens, une dispute qui est à peine terminée. Les premiers insistaient sur les types du Messie , contestés par Voëtius et Grotius j quoique ce dernier , au dire de Richard Simon , ait été mal à propos taxé de socinianisme ^
On a ridiculisé Cocceius , qui , à des vues saines mêlant des idées singulières ^ veut que le cramoisi soit Temblème de l'humilité , et le bleu celui de la grâce» Dans le cantique des cantiques , l'épouse , ses chèvres, le troupeau de l'époux, sa barbe , ses cheveux^ ceux de l'épouse, le muguet, le jardin , les arbres , les convives invités à manger ses fruits , tout cela , selon Cocceius , signifie également les fidèles ; les lèvres de l'époux , et même lé goupillon qui servait à la purification des lépreux , sont des emblèmes de la Trinité.
Dans le cantique , il trouve l'histoire des états , des villes , des princes , des docteurs de l'Allemagne ;
^INiceroDy tom. viii, pag. 2o5.
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Dans Isaïe , l'abdication de Charles - Quint ' ; l'histoire et la mort de Gustave Adolphe ^ ; la mort de Charles !•'♦ d'Angleterre'.
Les sermons des Cocceiens retraçaient à peu près les mêmes bizarreries; ils traitaient d'ignorans les Yoëtiens, qui, à leur tour, n'épargnaient pas les sarcasmes. Un professeur de Franeker prétendit les caractériser tous , en disant que les Cocceiens étaient ceux qui savaient quelque chose , et les Yoëtiens ceux qui ne savaient rien.
Dans le grand nombre d'écrits ocoasionés par cette dispute , le plus remarquable est celui que publia , sous l'anonyme , le ministre Pierre Jaucourt. H ne rejette pas entièrement l'interprétion allégorique, mais il ridiculise, sans ménagement , l'extension que donne Cocceius à son système , que Jaucourt appelle tjrpomanie ^. Car , selon Cocceiu3 , les texes sacrés renferment tous les sens qu'ils peuvent comporter ^ , ce qui offre
^ Isaïe , i4 et a3.
* Ibid.y 33.
' Ibid.f a4; et Apodal., i6.
^ Entretiens sur les différentes manières d'expliquer l'Ecriture et de prêcher de ceui qu'on appelle Cocceiens et Foëtiens dans les Provinces-Unies, in- 12, Amsterdam, 1707. — Foy. aussi Nicei*on, tom. viii, pag. ii5 et suw. , et le supplément du Journal des Savans , de septembre
^ Rosenmuller , Consectaria historiœ interpretationis , etc., i'« partie, pag. a4o et suw.
FIGURI8TES, itc. 'iiQ
aux imaginations vagabondes une latitude illimitée.
Du temps de George second d'Angleterre , un taillandier de Wolverhampton , nommé Elwal , aspirant à devenir chef de secte , soutenait, que dans l'Ancien Testament, rien n'est typique, qu'il fallait prendre tout à la lettre , et que les observances mosaïques continuaient d'être obligatoires. Pour prêcher d'exemple , il laissa croître sa barbe, s'affubla d'un costume judaïque, et perdit son temps à pérorer, ce qui fit naître une dispute entre lui et un nommé Barter , auquel il proposa une conférence publique. Il invita même le roi George à s'y rendre avec mille ou deux mille de ses gardes. Elv^al fut traduit en jugement comme hérétique '.
Un Anglais très-érudit, mort en 1807 ' Édgpard King, soutenait que les découvertes dans l'histoire naturelle et la physique n'étaient qae l'accomplissement de prophéties emblématiques de l'Ecriture ; saint Jean-Baptiste était un ange envoyé du ciel , le même qui autrefois avait existé sur la terre dans la personne d'Elysée ^. Ces aberrations n'ont pas du moins le caractère profanateur , et presque blasphématoire de certaines
^ The life of Samuel Johnson , etc. , by James Boswel, in-8<». , London, 1816, tom. n, pag. 167 et 168.
^ ^oy. ses fragmens littéraires, son histoire des anciens châteaux, etc.
applications faites par des prêtres et des évéques de nos jours aux puissans de la terre. Voyez , au tome second de cette histoire , \ Essai sur Tido^ Idtrie politique, auquel on pourrait ajouter un vaste supplément.
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