CHAPITRE III
ANTINOMES OU ANTINOMÉENS y OU ANTIVOMIENS.
L'éttmoiogie grecque d'Antinoméens indique desliommes opposés à la loi, ennemis de la loi ^. On les a quelquefois nommés Solijîdians , dériva* tion latine , pour marquer qu'ils admettent la jus- . • tification par la foi seule sans les œuvres ^. Cette erreur , a dit quelqu'un , est aussi ancienne que la chute de nos premiers pères , qui , par leur désobéissance, voulurent secouer le joug des lois divines ; lamour désordonné de l'indépendance a favorisé l'antinomianisme. Cette hérésie s'est montrée à trois périodes diflFérentes ; la première à la fin du quatrième siècle ( saint Épiphane la combattit ) ^ la seconde à l'époque de la réformation , la troisième à la fin du dix-septième siècle.
On a souvent confondu les Antinoméens , nés au seizième siècle , en Allemagne, dans le sein du luthéranisme, avec ceux qui, au dix-septième, sortirent du calvinisme dans la Grande-Bretagne ;
^ AvTt contre, vopioç la loi.
2 Solafides.
ANTINOMÉENS. 35
6t Robertson même paraît avoir commis cette erreur % trompé sans doute par la presque identité de doctrine de ces sectaires.
Les Antinoméens allemands eurent pour chef Jean Agricola, concitoyen et disciple de Luther. Celui-ci avait enseigné la justification par la foi , sans les oeuvres. Agricola, exagérant ce principe , soutint que les oeuvres étaient inutiles , et qu'un acte de foi justifiait. Ses adversaires lui imputèrent d'admettre toutes les conséquences qu'on peut déduire d'un principe erroné, et de prêcher qu'on pouvait se livrer à ses passions. Mosheim ne veut pas qu'on s'en rapporte à ces accusations , quoique d'ailleurs il le présente comme un fanatique plein de vanité et de ruse ^. Plusieurs fois Agricola rétracta et reproduisit ses erreurs qui avaient quelques partisans, dont le plus zélé fut Amsdorf. De son nom , les Antinoméens furent quelquefois appelés Amsdorfiens ; mais, comprimés par. l'ascendant de Luther, ils ne formèrent pas de secte.
' Voy. son Histoire d'Amérique^ liv. X, pag. 80 et suh. ; Pluquct, dans son Dictionnaire des hérésies, article anùnoméen^, renvoie à celui d^ Agricola ^ dont ii expose les sentimens; mais il finit en disant qu'il fut chef des Anoméens. Les Anoméens sont des hérétiques du iy°. siècle \ a l'article Anoméens , il renvoie à celui d'Eunoinéens , dont il dit quelques mots, et renvoie au mot Troglodytes, qu'on ne trouve pas dans son dictionnaire. Contin, traducteur italien de^Pluquet , a répété les mêmes erreurs.
- Voy. Mosheim, tora. iv, y^ag in^.
36 DKS SECTI.S RELIGIEUSES.
Leur doctrine passa en Angleterre, où les erreurs de toute nature trouvaient des partisans. Leur nombre augmenta sous Cromwell.
Les Antinoméens d'Angleterre , fondés par Jean Eaton ', et censurés par l'assemblée de Westminster en 1643, étaient une espèce de Presbytériens subdivisés en deux branches, qui outraient la doctrine de Calvin sur le décret- absolu d'élection et de réprobation. Les uns pensaient qu'il est inutile d'exhorter à la vertu , parce que les élus sont con» duits au salut par une grâce irrésistible ; et que les réprouvés , étant privés de cette grâce , n'y arriveront jamais.
Les autres étendaient plus loin encore ces idées, et soutenaient que les péchés commis par des élus ne sont pas péchés, parce qu'il est impossible qu'ils fassent quelque chose d'opposé à l'Évangile ; qu'ainsi il est inutile de s'en repentir.
Crisp , l'un des plus âpres défenseurs de Fantinomianisme, soutint que le décret d'élection dispense de tout pour le salut ; nos péchés ont été transférés sur la croix à Jésus-Christ , qui s'est rendu .pécheur à notre place, et nous en a déchargés; ils ont cessé d'être nôtres. Dans ce système, il serait devenu menteur, meurtrier, adultère , pour les adultères , les meurtriers , les menteurs; ainsi, nous n'avons autre chose à faire que de prpfiter de ses grâces. Dieu ne peut punir ses
^ Voy. Honoré Reggi , p^. 60.
ANTINOMÉEPCS. 3^
élus pour aucun crime; eussiez-vous été idolâtre , assassin, voleur, ivrogne, si vous êtes élu, vos péchés sont devenus ceux de Jésus-Christ.
Ainsi les Antinoméens supposent que les privilèges du christianisme peuvent être séparés des bonnes œuvres ; que la pratique des devoirs, comme preuve de notre foi , n'est pas requise. Saint Paul établit la justification par la foi, mais il s empresse de l'expliquer par ces mots: « Que dirons-nous? » demeurerons-nous dans le péché pour donner » lieu à cette surabondance de grâces ? A Dieu ne « plaise; car, étant morts au péché , comment vi- » vrons-nous encore dans le péché * ?» Et ne fait-il pas ailleurs, et plusieurs fois, l'énumération de péchés , tels que l'adultère , le vol , l'impndicité qui excluent du royaume des cieux ?
AflFaiblir les obligations de la morale, c'est toujours une plaie à la société. Il résulterait, des maximes antinoméennes , qu'il est inutile d'enseigner le décalogue, de proposer aucune loi , aucune règle de conduite ; ainsi on ouvrirait la porte à tous les vices , à tous les crimes.
L'expérience atteste que les mondains, et en général les personnes livrées au désordre , ont une propension à Croire que la foi suffit pour le salut. Cette considération fait sentir les dangers d'une doctrine que l'égarement des passions veut concilier avec la corruption des mœurs.
^ Voy. Ad Roman. , 6. 1-2.
Cependant les Antinomééns , par leurs écrits et leur conduite, désavouent ces hideuses conséquences ; nouvelle preuve que rarement les hommes sont d'accord avec eux-mêmes. Cette controverse dégénéra quelquefois en logomachies. Un théologien hoUandais^HermanWitsius, s'interposa sans succès entre les contendans ^
La secte antinoméenne , transplantée en Amérique, forma en Massachusetts quelques établissemens. Outre l'office public, les hommes se réunissaient une fois la semaine pour répéter et discuter le sermon du ministre. Une mistriss Hutchinson , qui prétendait avoir des révélations , ayant lu dans saint Paul que les femmes âgées doivent instruire les jeunes , établit à Boston des réunions hebdomadaires ; elle assemblait soixante ou quatre -vingts femmes, qui, de leurs maris, tâchaient de faire des prosélytes. Elle décriait les ministres défenseurs des bonnes œuvres, en les appelant légalistes^ partisans de la loi, et débitait ses rêveries antinoméennes , dont elle fit un alliage avec d'autres idées qui lui étaient particulières. Un jour qu'elle était en prières avec son troupeau, arriva un tremblement de terre; ils en conclurent que le Saint-Esprit descendait sur l'assemblée comme jadis sur les apôtres^. Sur le bruit
^ Herm. Witsii animadversiones {renies ,etc., in-12, Ultrajecti, 1696.
2 Historical collection of Massachusett's , tom. tu, pag. 16 j tom. VIII, pag. 8 et 9; tom. ix, pag. 28 et suw.
ÂNTINOMÉENS. 39
que causaient ses prédications^ un synode , en 1637, ]a condamna. L'année suivante, e2;ilée du pays par Tautorité civile , elle partit avec quelques adeptes pourEhode-Island. En i643, elle fut tuée par des Indiens sauvages.
Dans le siècle dernier, la doctrine antinoméeune a trouvé des partisans chez lejs sectateurs de Whit* field , et il parait qu'elle en conserve beaucoup dans le pays de Galles. En 1777, ils avaient encore à Londres trois chapelles ; dix ans après , ils n'en avaient plus qu'une petite et pauvre ' . Wendeborn espérait que , pour l'honneur de la raison , la secte décroissante serait bientôt éteinte ^. Cependant, en 1 809 , outre la chapelle de Londres , il y en avait trois à Leicester, deux à Nottingham, et quelques autres désignées comme antinoméennes , d'après la doctrine réelle ou supposée de ceux qui les fréquentaient ^ ; mais ses partisans , disséminés dans diverses sectes , ont existé jusqu'à l'époque actuelle. Cette doctrine a occasioné des débats trèsvifs en Angleterre , où elle a été combattue et défendue dans une foule d'ouvrages , défendue par Crisp , Richardson , Saltmaisses , Hussey , Eaton , Tawn , Huntingtoa , etc. , combattue par Rutherford , Redgwich, GataLer , Witsing, Ridgley, etc. ; et par Fietcher, vicaire de Madeky en Shropshire.
^ Nova acta ecclesiastica ^ ^1^1 y P^g- ^75. 2 A {fiew of En^land , lom. 11, pag. 4o6« ^ Adam, tom. lu, pag. 270 et suiy.
4o DKS SECTES RELIGIEUSES.
. On conçoit difficilement qu'une telle erreur soit venue froisser la doctrine évangélique , lorsque, dans les Saintes-Écritures, une multitude de textes et de faits attestent que Dieu rend à chacun selon ses œuvres bonnes ou mauvaises ; lorsqu'on lit dans saint Mathien * la réponse du Sauveur au jeune homme qui lui disait : « Quel bien faut-il que je )) fasse pour acquérir la vie éternelle ? — Si vous vou- »lez entrer dans la vie, lui dit Jésus-Christ, gardez » les commandemens ^.)) Surtout lorsqu'on voit dans l'Évangile le tableau anticipé du Jugement général, où Jésus-^Christ , plaçant les bons à sa droite , les méchansà sa gauche ^ dira aux uns : «J'avais faim, » vous m'avez nourri ; j'étais nu , malade , prison- » nier, vous m'avez secouru ; » tandis que l'omission de ces devoirs sera pour les autres le motif de leur condamnation.
Pierre de Joux, ministre calviniste, mort catholique à Paris en iSaS, et dont on a publié, après sa mort, un ouvrage intitulé : Lettres sur r Italie y considérée sous le rapport de la religion ^ , y a consigné la notice d'une nouvelle secte Antinoméenne, qu'il eut occasion de connaître à son retour en Angleterre. Secte , dit-il , nombreuse , qui compte parmi ses membres des hommes distingués par leur savoir, leurs
^ Toy. Math. 19. 16-17.
- Ibid. , chap. XXY.
* Iti-80. Paris, 1825, tom. 11, pag. 564 et s^uw-
ANTINOMÊENS. /ff
richesses et le rang qu'ils occupent dans la société.
Née dans le comté d'Exeter, elle s'est répandue dans le Devonshire , dans les comtés de Rent , de Sussex et même à Londres. Le fondateur est un docteur de l'université d'Oxford , dont il n'indique le nom que par l'initiale S....; il en parle comme d'un homme de mérite, d'un prédicateur éloquent, d'un théologien subtil , mais systématique.
Son système est l'élection arbitraire , la prédestination absolue, le don gratuit du salut éternel accordé à un petit nombre de croyans , quelle qu'ait été leur conduite en ce monde. Dieu a décrété de toute éternité , conséquemment avant la chute de l'homme, de sauver un certain nombre des enfans d'Adam, et d'envelopper les autres dans une condamnation générale. A l'égard des premiers il exerce sa miséricorde , et , par sa sévérité à l'égard des seconds, il manifeste sa justice et son aversion pour le péché. Aux premiers il suffit qu'ils croient avecr fermeté qu'ils seront sauvés , il les dispense d'observer les commandemens de Dieu et de pratiquer la vertu; la rectitude morale n'est relative qu'à notre courte existence ici-bas. En vivant selon les préceptes de la tempérance , de la charité , en remplissant les devoirs qu'impose la société, on peut s'exempter de douleurs, accroître sa fortune , se concilier l'estime et l'amitié. Si au contraire un homme est intempérant , des maladies précoces vengent la nature; s'il attente à la la vie, à l'honneur, aux propriétés de son pro-
chain , il encourt les peines infligées par les lois contre ces désordres. Mais les vertus et les vices n obtiennent que des récompenses ou des chàtimens terrestres , la félicité éternelle ne peut être le résultat de notre conduite en ce monde. Les sectateurs de cette doctrine prétendent la fonder sur une interprétation arbitraire des onze premiers chapitres de Tépître de-saint Paul aux Romains.
Le fondateur S avait réuni dans des assemblées secrètes quelques membres du clergé anglican , sur lesquels^ par ses prédications et ses écrits , il avait acquis de Tinfluence. Ils s'empressèrent d'adopter sa doctrine , abandonnèrent leurs riches prébendes, les revenus de leurs sinécures, et, contens de leur patrimoine, ils prêchèrent gratuitement la doctrine de leur maître. Les plus opulens bâtirent des temples où affluait un peuple ignorant, flatté d'avoir pour orateurs des personnages indépendans par leur fortune, jouissant d'un grand crédit , et n'exigeant de leurs adeptes ni l'obéissance au décalogue , ni la pratique d'aucune vertu, mais seulement l'inébranlable persuasion qu'ils étaient prédestinés au salut.
La nécessité des bonnes œuvres et la nécessité de la foi sont deux points de doctrine parallèles et inséparables ; cette vérité jaillit de toutes parts dans l'Ancien et surtout dans le Nouveau Testament. Saint Paul châtiait son corps de peur qu'avant prêché aux autres, il ne fût lui-même au nombre des réprouvés. 11 faut être frappé d'une
ANTlNO%i£NS. 4^
cécité morale pour ne pas voir que rantinomianisme heurte directement l'Écriture-Sainte , le bon sens et l'enseignement perpétuel , non-seulement de l'Eglise catholique, mais encore de presque toutes les sociétés chrétiennes.
De Joux complète son récit en disant que le fondateur de la secte dont il s'agit reconnut son erreur, revint à résipiscence, et qu'il écrivit à ses adhérens une lettre dans laquelle il les engage à rentrer dans le sein de l'Eglise anglicane.