PETERSEN
étendent au loin leurs effets. Petersen fut déposé. Sur quoi Leibnitz observe « que ce n était pas une ^ petite entreprise de proposer une nouvelle parole » de Dieu, fondée sur le rapport d'une jeune demoi- » selle qui croit parler avec Jésus-Christ. » L'abbé de Loccum (Molanus sans doute), à qui le surintendant Petersen avait demandé son sentiment , répondit que les expressions dont Notre Seigneur se sert envers cette personne, ne sont pas trop conformes au style de la chancellerie céleste, autant qu'il nous est connu , et que l'opuscule renferme des erreurs contre la foi \
« Je trouve par l'histoire , dit-il , que les sectes » sont nées par la trop grande opposition à quel- » ques opinions particulières. Les choses s'éva- » nouissent d'elles-mêmes quand elles ont perdu )) les grâces de la nouveauté; mais quand on veut les » opprimer par le grand bruit qne Ton fait , c'est » vouloir éteindre le feu avec un soufflet. Il en est )) comme d'un flambeau qui va mourir , et qu'on )) ranime à force d'agitations. De peur qu'on ne » manque d'hérétiques , les théologiens font quel- » quefois tout ce qu'ils peuvent pour en trouver, )) et , pour les immortaliser , ils leur donnent un )) nom de parti, comme Chiliastes , Jansénistes, » Piétistes. Souvent un homme obtient l'honneur » d'être hérésiarque sans le savoir, comme feu
^ Lettres inédites de Leibnitz à la duchesse Sophie, 10 février 1692,
» M. Pajon , très-habiie ministre de France , dont » les disciples et approbateurs sont maintenant » traités de Pajonistes par M. Jurieu et autres \ » Petersen composait Jésus- Christ de deux natures humaines; l'une qu'il avait prise du ciel avant la création, l'autre qu'il avait reçue de la Sainte- Vierge. Il y aura une double résurrection avant la fin du monde. Jérusalem sera rebâtie; le Sauveur régnera mille ans sur là terre ; Satan sera lié pendant ce laps de temps. Ensuite il travaillera à séduire les nations jusqu'au jugement dernier; mais finalement l'enfer sera fermé, et tous les êtres intelligens , même les démons , seront admis au bonheur. Le rétablissement de toutes choses , que Dieu a prédit par la bouche de ses saints prophètes ^ , arrivera. La révélation nous lé garantit , et ce rétablissement offre la perspective d'amélioration , de perfection ^. Mais le texte cité n'appuie aucunement l'extension que lui donnaient Petersen et ses adhérens ; d'ailleurs, elle est formellement contredite dans le tableau anticipé du jugement dernier , tracé par Jésus-Christ lui-même, qui dévoue les méchans aux feux éternels *.
'^ Lettre du même à la même, i8 octobre 1691.
2 Act. 3, V. 21.
' Tel est le sens que lui donnent d'après les bons auteurs Lighfoot , etc. ; Knatchbull , etc. Schleusner appuie leur assertion dans son Lexicon grec du Nouveau Testament , au mot àTrôxaTacTaciç.
♦ ro^. Math. a5, v. 4i et 46.
PEÏERSEN. 389
Malgré Tévideace du texte sacré y les opinions de Petersen, qui, dès Tan 1697, avaient excité une grande rumeur , séduisirent des gens de tout sexe , de tout état. Retiré à Wolfenbutel , il continua dans la retraite à dogmatiser, à répandre sous son nom , ou sous celui de sa femme , divers ouvrages allemands, entre autres, la Clef de l'Apocalypse \ Pour appuj^er sa doctrine, il publia, l'an 1699, un écrit intitulé : V Evangile éternel'^, dans lequel il attaquait le dogme de l'éternité des peines. A cet ouvrage il en fit succéder , sur le même çujet, un autre beaucoup pluç étendu \ Une foule d'antagonistes l'attaquèrent, les uns avec âcreté , d'autres , plus modéré^ , trouvaient seulement que sa doctrine était dangereuse et peu conciliable avec les livres symboliques da Luthéranisme; mais, progressivement, la doctrine de la rédemption universelle, étendue même aux démons , trouva des partisans parmi les théologiens protestans ; quelques-uns , construisant leur système sur les périodes de sept ans, et de cinquante des jubilés mosaïques , envisagés comme
^ Walchius, tom. iv, pag. 764 et suw, Mosheim, t. v, pag. 339 et suw,, et MoUerus, Cimbria litterata , etc. , tom. II , pag. 639^ etc.
2 Das ewige E^^angelium der allgemeinem wiederbringung aller creaturen , etc. , 1699.
^ Geheimnis der wiederbringung aller dinge, etc. Pampholine (OfFenbach) , tom. i, fol. 2;
SgO DES SECTES RELIGIEUSES.
types , fixaient le minimum des peines des damnés à six mille ans, suivis d'un jubilé au septième millésime, et après la révolution de sept jubilés semblables, devait arriver le cinquantième millésime, qui, ouvrant même aux démons les portes du ciel, fermerait à [jamais celles de lenfer. Paul- Ernest Jablonski , dans ses Institutions de Vhistoire chrétienne , a recueilli les titres des ouvrages qui , à lepoque de 176*7 où parut le sien , avaient été publiés pour et contre Téternité des peines ^
Petersen mourut en 1727 , près deMagdebourg. La secte qu'il avait formée ne lui survécut pas , quoique plusieurs de ses opinions, par exemple celle du règne de mille ans, aient trouvé beaucoup de défenseurs chez les Protestans comme chez les Catholiques.
RoNSDORFiENs OU Elleriens. — La secte de» Ronsdorfiens, oubliée dans la plupart des hérésiographes, commença, vers l'an 1726, dans le duché de Berg,et s'ëitendit dans le voisinage. Elle eut pour fondateur Elie Eller, né vers 1690, près d'Elberfeld, à Ronsdorf, qui alors n'était guère qu'une métairie. Eller, qui se prétend issu de la tribu de Juda , épouse successivement trois femmes; la première, h cause de sa piété; la seconde, pour sa jeunesse; la troisième, pour son argent.
** P.Evs,Jab\ousk.i, Institutiones theologiœ christiance, in-8". , Francofurti ad Viadram , 1767, tom. ni, pag. 249 et suii^antes.
RONSDORFTKIfS. Sgi
Celle-ci, Anne de Buehel, est fille d'un pâtissier d'Elberfeld.
Les deux époux sont les deux témoins annoncés dans le chapitre onze de VApocaljpse. Eller, le père de Sion , converse familièrement avec Dieu , comme un ami avec son ami ; l'Eglise est tombée en décadence. Dieu, qui réside en lui, l'envoie pour former une nouvelle Église, la Nouvelle Jérusalem. A cet œuvre doit coopérer sa femme , la mère de Sion^ à laquelle tous les secrets de la prédestination sont révélés. Il consigne ses rêveries dans un écrit allemand intitulé : La Panne^ tière ( Hirtentasche ), par allusion à celle de David, qui contenait cinq pierres pour attaquer Goliath.
C'était parmi les réformés d'Elberfeld qu' Eller avait recruté ses prosélytes , devenus des enthousiastes. Avec eux il quitta cette ville , l'an 1728, en prédisant qu'elle périrait par le feu comme Sodome. Le jour où devait arriver cette catastrophe étant fixé , tous partirent de grand matin pour gravir la montagne de Ronsdorf , d'où ils verraient l'embrasement qui allait consumer la ville, et ils attendirent vainement jusqu'au soir l'effet de la prédiction. Ce mécompte amortit leur zèle sans les désabuser. Ils élevèrent à Ronsdorf des maisons disposées de manière que toutes prenaient vue sur celle de leur patron. Eller, le despote et ensuite le tyran de ce petit royaume, était un homme rusé, ambitieux, qui, pour maîtriser sa petite secte , employait l'espionnage; car, e^-
ig^ DES SECTliS BELIGIEUSES.
pionnage et despotisme sont deux choses inséparables. Il aimait les longs repas et les orgies, peutêtre moins par goût pour la débauche que pour saisir les secrets des hommes ivres; car il avait assez de retenue pour ne confier qu'aux adeptes sa doctrine , dont un des articles était de nier tout en cas de besoin ^ .
En 1750, un synode de Réformés, tenu à Waldeck, condamna Ëller et ses adhérens, qui furent également condamnés par la faculté théologique de Marpurg, puis excommuniés dans un autre synode de Réformés.
La mort d'Eller, arrivée en 1760, refroidit Tenthousiasme , et détrompa la crédulité d'une foule de gens qu'il avait séduits. Les rêveries et les phases de la secte Ellerienne ont été amplement décrits dans plusieurs ouvrages, parmi lesquels on distingue celui qui est indiqué dans la note et dont l'auteur est Knevels, candidat en théologie^. Ronsdorf est aujourd'hui une petite ville , jolie , populeuse et industrieuse.
Bruggleriens. — Les Bruggieriens ont pris ce nom du village de Rrugglen, canton de Berne, où leur secte naquit en 1746, sous les auspices de deux paysans qui étaient frères, Christian et Jé-
^ Kritische geschichte des chiliasmus von Corrodi, in-8°. , Zurich, tom. iv, pag. 333 et suw.
•i Geheimnis der hosheit der Ellerianischen secte zu Ronsdorff, etc., von J.-W. Knevels, in -12, Marburg,
BRUGGLERIENS. 3g3
rôme Rohler. Voilà encore des hommes qui se disent les deux témoins mentionnés dans XÂpo^ caljpse. Une paysanne, nommée Elisabeth Kieslingen, est la femme qui aura la lune sous ses pieds. Jésus-Christ doit venir à Noël de 1748, pour juger le monde, et c'est à Brugglen que commencera le royaume des cieux. Tout à coup ces folies s'emparent des têtes; les hommes abandonnent les occupations champêtres , les ateliers : les femmes ne veulent plus filer. La proximité des derniers temps rendrait leur travail inutile : de toutes parts se forment des assemblées nombreuses de fanatiques, qui attendent la fin du monde. Un jour, Christian Jlohler promet de s'élever au ciel : des personnes qui veulent l'y accompagner s'attachent à ses pieds, à ses bras, à ses habits, et en si grand nombre, qu'il ne juge pas à propos de partir.
A ces délires les deui: frères associant une morale détestable et un libertinage grossier, enseignaient que les actions de la chair ne sont pas des péchés, parce que tout est pur 9ux cœurs purs; et quand un homme est inscrit au livre de vie , il peut faire tout ce qu'il veut, parce qu'il n'en sera plus effacé.
Les deux frères ayant été condamné,s à mort , en 1753, subirent le supplice; par-là s'amortit le zèle de la secte, à tel point, que peu de temps après elle n'existait plus ^
^ Acta historico-ecclesiastica , tom xvii , pag. 806
394 DKS SECTES RELIGIEUSES.
BORSRNIENS , DeURHOFIANIENS , ScHORTINGHUI-
siANs , BuTTLERiENs. — En 1 «ySô , deux étudians allemands , Borsenius et David Bar, dans le duché de Sleswick, donnèrent naissance aux Borseniens, espèce de Séparatistes rapprochés des Bruggleriens. Dans l'histoire ecclésiastique du savant Ijpeij , professeur de théologie à Groningue, et dans un journal théologique de la Hollande, on trouve une courte notice sur les Borseniens et sur d'autres sectes des Pays-Bas, de l'Allemagne, de la Suisse, sectes mystiques, mais si obscures , qu'à peine elles méritent d'être citées. Telles sont les Deurhofianiens , les Schortinghuisians, les Buttleriens. Cette dernière, née en 1702, à Schwartzenau, comté deWittensteen, eut pour fondatrice' Ursule de Ruttler, appelée la bonne mère ; sa fille Eve, Marguerite de Buttler, y joua le principal rôle, c'était la mère Èi^e; elle eut pour sectateurs trois fanatiques, dont l'un représentait Dieu le Père; le second. Dieu le Fils; le troisième, Dieu le Saint-Esprit \
Jean de Rosenfeld ( prétendu messie ). — Vers 1763, Jean de Rosenfeld, garde chasse d'un seigneur allemand, annonçait à la populace
et suw.f et pag. 914» et Corrodi, tom. iv, pag. 333 et suw.
^ Geschiedenis ifan de Kristijke kerk in de achtiende eeuw , door a. Ijpeij , in-8°. , te Utrecht, 1809, tom. x, pag. 3^1 et suw. , et pag. 373, 4^1 et suw.
JEAN DE ROSENFELD. SgS
qu'il était le messie , que Jésus-Christ avait usurpé cette qualité; que les prédicateurs étaient des fourbes; que le roi de Prusse était le diable; que bientôt lui , Rosenfeld , ayant réuni les vingtquatre vieillards, reprendrait le glaive à ce prince, et qu'assisté de ses anciens , il gouvernerait le monde.
Voulant former une race d'élus , il sut engager quelques-uns de ses adhérens à lui livrer sept filles vierges pour ouvrir les sept sceaux , donna à chacune ce qu'il appelait le sceau du paradis , et s'en forma un sérail. 11 avait un livre auquel étaient suspendus autant de sceaux qu'il y avait de filles , dont le nombre s'éleva ensuite à quatorze. L'une était* sa favorite, les autres travaillaient , filaient de la laine , et il vivait du produit de leurs ouvrages. Quand il se dégoûtait d'une favorite le sceau correspondant se détachait ; c'était la preuve qu'elle était élue. Un de ses disciples l'épousait. Alors il vint prêcher à la porte de Berlin , à Charlottenbourg , et se fit un parti considérable dans le Brandebourg, la Saxe et le Mecklembourg. Pendant dix-huit ans il joua le même rôle avec plus ou moins de succès, car plusieurs fois il fut emprisonné.
Un homme , qui lui avait livré trois de ses filles, las d'attendre l'effet des belles promesses par lesquelles il alimentait la crédulité populaire, le traduisit devant Frédéric II , non qu'il fût détrompé sur le compte de Rosenfeld , qu'il croyait
toujours le messie, mais il voulait que le diable, c'est-à-dire le roi , le forçât à réaliser ses promesses.
Le roi livra Rosenfeld à la justice, qui le condamna à être fustigé et enfermé pour toujours à Spandau. Le tribunal suprême adoucit la rigueur de ce jugement : les défenseurs de l'accusé interjetèrent appel devant le roi , qui revit le procès et confirma la sentence plus sévère du premier tribunal.
Le célèbre historien de la Suisse, Jean de Mul- 1er, qui, dans son séjour à Berlin, ayant recueilli des détqils certains sur ce fanatique, les a consignés dans une de ses lettres, la termine par ces mots : « Dans ce siècle éclairé , au milieu de Ber- » lin, plus je vis, plus je me persuade que le » monde, étant vieux, retombe dans l'enfance » et que le genre humain commence à raw doter ^ ))
La secte de Rosenfeld ne fut pas anéantie par le châtiment infligé à son messie ^. Un npmmé M usefelder, tailleur à Berlin, voulut aussi dogmatiser. Il soutenait qu'on peut se convertir sans con-
^ Lettres de Jean de MuUer, etc., in-8". , Paris, 18 12, pag. ^12, et suw, , lettre 22®.
2 Berlinische monathschrift , 1783, janvier 1784. — Noifa acta historico-eccles, .juin 1782 , pag. 8o4, et delà Monarchie prussienne , par Mirabeau, in-8<*. , Londres, 1788, tom. V, pag. 24 et suii^.
JEAN DE BOSENFELD. 897
naître ses péchés, et sans éprouver de contrition ^ Sa secte, qui eut quelque vogue, existait encore en 1788, ainsi que la précédente : mais enfin elles se sont éteintes paisiblement.
^ fiaumgarten ^ pag. 11 44*
BgS DES SECTES RELIGIEUSES.