CHAPITRE XI
ABRAHAMITES ET ADAMITBS.
En 1 782 , on découvrit en Bohème une secte nouvelle, composée de quelques centaines d'individus épars dans deux villages de la seigneurie dePardubitz, cercle de Chrudimer ; ils dirent qu'ils étaient Ahrahamites ^ c'est-à-dire de la religion que professait Abraham avant la circoncision , car ils rejetaient cette pratique , quoique plusieurs d'entre eux fussent circoncis, parce qu'ils étaient nés Juifs; les autres avaient été Protestans , et peut-être quelques-uns Catholiques.
Leur doctrine est connue par les relations de cette époque , surtout par une espèce de cathéchisme inséré dans le journal de Meusel , et dont l'un des interlocuteurs, qui est Abrahamite, dit qu'il croit en Dieu , à l'immortalité de l'âme , aux peines et aux récompenses de la vie future. Il nie la divine légation de Moïse, n'admet de l'Ecriture- Sainte que le décalogue, l'oraison dominicale, rejette la doctrine du péché originel, de la rédemption , le baptême , la Trinité , l'incarnation du Fils
^l4 I>ES SECiTES RELIGIEUSES.
de Dieu , n'accordant à Jésus - Christ que Thumanité et le caractère d'un sage. Je suis , dit TAbrahamite , ce Fils de Dieu dont l'esprit résidé en moi , c'est lui qui m'inspire.
Cette profession de foi n'est qu'une variété tlu Déisme. Les détails donnés par Meusel furent délayés dans une Histoire anonyme des Déistes, bohémiens j publiée en 1785 ^ Les livres sont inutiles à des enthousiastes de ce genre , aussi n'en avaient-ils pas: la plupart étaient des paysans très-ignorans , souvent sans idées fixes, ni opinions arrêtées , en ce qui concerne la religion , ayant d'ailleurs une vie réglée.
C'étaient, à ce qu'on présume , des restes d'anciens Hussites. Pour éviter la persécution , ils fréquentaient, les uns l'Eglise catholique, les autres les temples protestans. Quand parut l'édit de tolérance de Joseph II j ils manifestèrent leurs opinions, et lui présentèrent une requête; il déclara ne vouloir pas violenter leurs consciences , mais il démentit sa promesse, en leur donnant jusqu'au 24 mars 1783 pour s'incorporer à Tune des religions tolérées dans l'empire , faute de quoi ils seraient déportés. L'effet suivit la menace : ils furent traînés sous escorte militaire , les uns en Transylvanie, les autres dans le Bannat de
^ Geschichte der bohemischen deisten nehst frcymuthigen bemerkumgen uber die grundsatze und duldung der deisten, \ï\-\i , Leipzig. 1785.
ABRÂHAMITES. 4l^
Temeswar. Le retour en Bohème ne fut accprdé qu'à ceux qui , abjurant ou feignant d'abjurer leur religion , s'étaient faits Catholiques ^
La révocation de l'édit de Nantes en i685 , l'expulsion des Luthériens par le prince archevêque de Saltzbourg, vers 1721, ont imprime une flétrissure méritée au roi et au prélat , auteurs de ces odieuses persécutions. A côté d'eux , s'il reste des places , il est juste d'en donner une à Joseph n.
Les sectaires dont nous parlons fufent appelés Abrahamites pour leur doctrine, et Adainites pour leur conduite réelle ou supposée^ Cette dénomination très-ancienne avait été donnée , dès les premiers siècles de l'ère chrétienne, à des hon&mes qui , par une nudité totale ,^ ou en public , ou du moins dans leurs réunions, prétendaient retracer l'innocence d'Adam et d'Eve avant leur chute. De la désobéissance de nos premiers pères naquirent tous nos maux. Mais Jésus-Christ nous a régénérés. Des fanatiques en conclurent que l'homme rendu à son état primitif devait se dépouiller de tout ce qui est terrestre. De là les Adamites.
Une erreur première est communément la tige de beaucoup d'autres. Ils repoussaient , dit-on ,
^ Nova acta historico-eccles. , 1783, pag. 1069; Meusel, historich lilterat. , 1783; i*». et 5"**. cahiers : Uber dieburgerliche verbesserungder Juderiy von C.-W. Dohm , in-i2y Berlin, 1783, tom. 11, pag. 363 et suw.
4l6 DES SECTES RELIGIEUSES.
et abjuraient tout lien conjugal, et autorisaient les conjonetions vagues ou même incestueuses.
Les Païens nont-ils pas accusé lés Chrétiens d'adorer une tête d'âne , d'immoler des enfans , de s abandonner dans les cryptes k tous les excès de la luxure ? A ces calomnies contre les Chrétiens succédèrent les médisances contre les Gnostiques , les Nicolaïtes , les sectateurs de Carpocrate , qui avait systématisé la corruption , les disciples de Prodicus, nommés aussi AdamiteSy les Florians dont parle Philastre , qui retracèrent dans leurs assemblées le cynisme des lupercales et des mystères de la bonne déesse. Saint Epiphane , qui d'abord avait douté s'il devait faire mention des Adamites , n'en parle , dit-il , que pour faire . connarître toutes les espèces d'jvraie que le démon a semées sur la terre ^
Le moyen âge et 'les siècles postérieurs virent renouveler ces scandales. Lisez ce que racontent les historiens , concernant Gérard Séga relie , Tanchelin , Guillermine la Milanaise, d' Abantonne , fondatrice des Turlupins , les Dulcinistes , les Fossariens , les Multipiians , les Manichéens , les Picards, les Stadings, les Vaudois, les Frères de l'esprit libre ^ , et jusqu'à l'époque actuelle diverses autres sociétés. N'a-t-on pas dît et répété
^ Saint Ëpiphaiie, tom. i. liv. II, pag. 4^8.
^ Dans Belius, rerum hungaricarum script ores, La chronique rédigée par Thwron , pag. 228.
ABRAHAMITES. 4^7
que dans leurs assemblées nocturnes, on éteignait les lumières pour couvrir de ténèbres les orgies d'une débauche effrénée.
Beausobre ^ et Chaufepié , présument que XAdamisme est unejable. Assurément un délire de ce genre ne pouvait avoir qu'une durée éphémère. Il faut retrancher beaucoup de ce que racontent les historiens crédules sur les désordres des assemblées clandestines; mais la connaissance du cœur humain, et Taccumulation des témoignages, ne permettent pas de révoquer en doute la totalité des accusations dirigées contre diverses sectes, et particulièrement contre les anciens Anabaptistes. PeutHin nier les traits suivans qui ont eu pour témoins des villes entières ? Un jour , à Leyde , on les vit , hommes et femmes , brûler leurs habits , et courir tout nus dans les rues , parce que la vérité est nue et quon ne doit être revêtu que de vertus.
Quelques seaux d'eau , convenablement administrés , refroidirent leur zèle. Amsterdam et un bourg voisin eurent le même spectacle. Douze fanatiques, sept hommes et cinq femmes, nus et armés de sabres , parcouraient la ville en criant ; Bénédiction à droite ^ malédiction à gauche ^ malheur ^ vengeance divine. L'odeur de leurs vêtemens qu'ils avaient jetés au feu fit craindre
1 Voy. Sa dissertation dans le tom. ii de l'Histoire du concile de Bâle, par Lenfant.
4l8 D£S SECTES RELIGIEUSES.
un incendie et mit toute la population en émoi. Ils furent saisis, emprisonnés et pendus ^
On a vu des êtres peivers qui , pour séduire l'innocence , et pour tromper la crédulité , associaient des pratiques religieuses aux attentats contre la pudeur ^. L'histoire du quiétisme et des convulsions en offre des preuves. D'autres, dans des actes extérieurs de dévotion , qu'on peut remplir sans se corriger, cherchaient à se faire illusion. C'était la religion de Louis XIV et de Louis XV ; c'est la religion des cours en général , et cA\c de tant de personnes, de femmes surtout , à qui l'accomplissement ponctuel du culte , l'assiduité à certaines réunions dévotes , paraît une compensation de la licence des mœurs, et qui, après s'être abusées pendant longues années sur la nature d'attachemens humains et trop humains, donnent enfin, ou croient donner à Dieu les restes d'une vie usée par le vice.
On conçoit la possibilité , et des faits connus attestent la réalité d'associations ténébreuses et dépravées ; à des époques très-moderne , l'Ecosse , Moscou , Berne , et d'autres cités , ont eu à gémir , dit-on , sur de tels désordres. 11 parait également certain que, chez des sectes obscures, la licence des mœurs s'est couverte d'un voile religieux.
^ Apocalypsis insignium aliquot hœresiarcharum interpret., H. L. F. D. M. D. , in-12, Lugduni-Batavol'um, 1608.
2 Church heresiography , par Pagith , pag, loa.
ABRAHAMITES. 4'^
Jadis ^ rimposteur Mardak eut, en Perse , beaucoup de prosélytes en préchant la communauté de femmes et de biens. Dieu seul , disait-il , étant propriétaire de tout , ^tout est à Tusage de ses créatures ^ Cette doctrine est une conséquence immédiate du Panthéisme. Des voyageurs réceds assurent que des pratiques immondes sont usitées chez les Ismaélis et les Anzeyrigs , et même que y chez ces derniers , elles sont un objet de culte ^. Cependant on peut , on doit même élever des doutes contre des imputations quil est si facile d'articuler, si difficile de constater. Un jugement qui condamne doit s'étayer de faits vérifiés , et non de présomptions , de conjectures. Actuellement appliquons ces principes aux Abrabamites de Bohème.
L'accusation d'Adamisme contre les Picards et contre les hérétiques de cette contrée, est consignée dans un grand nombre d'historiens > entre autres /Eneas Sylvius ( Pie II) , Cochlee, Dubravius, Piiaz et Moravet ^ On a même débité que,
^ The history of Persia , by Malcolm, etc., in-4". , / London, i8i5, tom. i, pag. i32.
^ Journal des voyages, in-8°. , Paris, 1820, cahier de décembre , pag. 35o et suw.
^ jEneas Sylvius, epist. i3o ad cardia, de Carvajal, et Historia boheni. , chap. III, pag. 122, et le chapitre XLl. ' — Historiae Hussitarum libri 12, pçr Joanncm Coc hèae iim /m-£o\. , Moguntiae^ i549, P^S* '4^ et 218 — Dubravius Ilist., lib. VI, pag. 217. Morai'iœ historia , etc. , pars 2^. , pag. 6 , note 9.
d'après le texte évangélique où Jésus-Christ dédare aux Pharisiens que les Publicains et les femmes de mauvaise vie les précéderaient dans le royaume de Dieu ^ . la dépravation des mœurs était un titre d'admission chez ces sectaires. Dans les mémoires de la société des sciences de Bohème , il en est un de Dobrowski , qui combat les accusations d'Adamisme intentées contre les Abrahamites; ils forment la nouvelle secte de V Esprit pur, qui a y dit-il, beaucoup d'analogie avec la secte de ÏEsprit de liberté existante au treizième siècle ; ils croient avoir en eux - mêmes la force morale nécessaire pour se diriger ; mais dans leur conduite il ne voit rien de blâmable ^. Cependant , une lettre d'Allemagne, en date du 3o septembre 1809 , porte en substance ce qu'on va lire :
Les Abrahamites , déportés par l'ordre de l'empereur, résidaient presque tous dans la ville de Pardubitz et les environs. Ils appartenaient à la secte des Adamites , qui existent encore dans les cercles de Bidschow , Chrudimer et Iglan. Sans mœurs et sans lumières , ils n'ont pas de système fixe en matière de religion, et la divergence de leurs idées, sur ce sujet, échappe à l'analyse. Quant aux mœurs, il passe pour constant que la
^ Math. 21. 3i.
^ AbhancUungen der bohemischen gesellschaft der Avissencha/ten , etc., m-4^ , Prag. undDresdeu, 1789, pag. 3oo à 343.
ABRiHAMlTES. 4^1
pudeur et le lien conjugal ne sont rien à leurs yeux. La promiscuité des conjonctions donne la vie à des enfans que les parens abrutis élèvent , non comme leur appartenant , mais comme des êtres dont la faiblesse réclame des secours.
Les Adamites sotit épars dans les forêts et les montagnes, où le secret dont ils s'enveloppent;, et la clandestinité de leurs assemblées, les déro^ bent à la surveillance publique.
Ces détails sont contredits dans une lettre, du i6 févrter 1827 , à l'auteur de cet ouvrage, par une femme célèbre. La piété de madame P...«*. commande l'estime et la confiance.
« Actuellement, dit-elle , il n'existe, en Bohème , ni Hussites , ni Adamites , et quoique tous les historiographes du pays fassent mention de ces derniers, une critique judicieuse commence à douter si jamais ils ont existé. Outre les Catholiques, la Bohème contient en moindre nombre des Luthériens et des Réformés. Parmi ceux - ci on compte quelques milliers d'individus sous le nom de Déistes , qui rejettent toute révélation. Ce sont des gens sans instruc* tion ; ils ne lisent que la Bible, qu'ils regardent comme un ouvrage purement humain , et quelques écrits des Frères bohémiens , dont ils sont
les descendans. Ils professent extérieurement le Protestantisme pour jouir de la tolérance accordée par Joseph IL On convient qu'ils se distinguent par une observation scrupuleuse de leurs
devoirs, mais aussi par une grande réserve et une ténacité insurmontable à leur crovance. Comme les tentatives pour les ramener avec douceur h notre religion ont été infructueuses , et que d'ailleurs ils ne donnent aucun ombrage, le gouvernement semble avoir pris le parti d'ignorer leur existence. On présume que leur Déisme date de la guerre de trente ans ; forcés alors , par le gouvernement, d'embrasser la religion Catholique qu'ils haïssaient , ils sont restés cent cinquante ans sans instruction. On les appelle aussi Nihilistes , parce qu'ils ne croient à rien. »
SEPARATISTES. 4^^
Il ij =a^aga«g