CHAPITRE VI
JACQUES BROTHERS , NOUVEAUX JERUSALÉMITES , EZÉCHiELiSTES PARtlSAirS DE JEAITNE SOUCHOTT , CHRÉTIENS-DEMI- JUIFS.
En 1644 é^î^ ^^ 9 ^ Copenhague, Oliger PauUi, qui se croyait destiné à rebâtir le temple de Jérusalem en qualité de descendant de David. Il annonça que son règne finirait en 1720, époque à laquelle il devait être remplacé par le messie qui commencerait le règne de mille ans ^
D'autres insensés, en divers temps et divers pays , ont eu les mêmes prétentions* De ce nom*bre est Jacques firothers , né à Placentia en Amérique, jadis officier dans la marine anglaise; il s'annonça comme prophète à Londres, en 1774» par un ouvrage intitulé , « Prophéties de Jacques » Brothers , ou la Connaissance révélée des pro- V phéties et des temps , pour servir d'avertissement i> aux nations, » et traduit en français ^.
Isaïe (ch, 11, v. 10) prédit qu'il y aura un re-
^ Voy, son article dans Baumgarten , pag. iio5, et Novus in Belgio Judœorum rex Oliger Paulli, etc., in "4"., Helmstadii, 1701.
^ Un vol. in-S**. , en l'an iv.
jeton de Jessé, qui sera exposé comme un étendard devant tous les peuples ; ce rejeton c'est lui , Brothers , descendant de David , ainsi que la comtesse de Buckingham. L'empereur turc est descendant de Jonathas, fils de Saiil ^ Tout cela lui a été révélé.
n y a deux Babylones spirituelles, Rome et Londres. La bête à sept têtes et à dix cornes , c'est le pape ^. T] prophétise la perte des colonies an-* glaises et françaises , la destruction de Londres par un tremblement de terre , la chute subite et éternelle des empires de Turquie , d'Allemagne et de Russie.
Brothers, quoique pauvre , sera bientôt à la tête de la plus grande nation du monde ; il a mission pour convoquer les Juifs , dont il avait fixé le retour à Jérusalem à l'an 1798, sous sa conduite. Brothers , gouverneur visible des Juifs , est le pro* phète qui doit ordonner leur départ et les mener dans la terre d'Israël, ainsi que le fit Moïse, mais avec un pouvoir plus étendu ; cependant sans coup férir, car il condamne les sermeas et la guerre.
Croirait-on que beaucoup d'écrits ont paru en Angleterre, les uns pour prouver que Brothers n'est pas un prophète comme Moïse, mais une tête détraquée , les autres pour soutenir sa notis-
^ /Wrf^^pag. 37.
^ Ibid, , pag. 62.
JACQUES BROTHERS, itc. 77
sioTi? Parmi ces derniers on a compté Hulhed^ savant orientaliste ; et William Sharp , imprimeur en taille-douce , d'abord lié avec Thomas Payne , Horne-Tooke , le major Garthwright ; puis succes:^ sivendent épris du magnétisme , du swedenborgisme, delà secte d'Avignon ; puis enthousiaste de Brothers , dont il grava deux fois le portrait. William Sharp devait être de l'expédition en Palestine, qui s'opérerait par un transport miraculeux. Plusieurs personnes vendirent leurs propriétés pour accompagner le prophète dans la Terre-Sainte. Ls ridicule était le meilleur moyen d'exorciser les sectateurs de Brothers, qui fut enfermé dans une maison de fou , où il a fini sa vie et ses prophéties.
En Yorkshire , ils formèrent une société de nouveaux Jérusalémites ; c'est la même qui, dans les gazettes, est désignée sous le nom d'Ezéchiélistes, d'après une fausse interprétation d'un pas sage d'Ezéchiel '. Ils attendent le millénium, qui renversera tout ce qui existe pour y substituer un nouvel ordre de choses.
Les partisans de Brothers devinrent , pour la plupart , les prôneurs de cette Jeanne Souchott , qui de nos jours a excité une si étrange sensation en Angleterre.
Jeanne Souchott, née en 1760, dans le Devonshire, fut pendant quelques années servante à Exeter et dans le voisinage. Sa conduite était esem-
^ Ch. 21 , V. 25-27.
plaire; elle lisait assidûment les Saintes-Écritures. Courtisée par plusieurs personnes, elle consulta le ciel , d'où elle prétendait recevoir des inspira* tions directes , évita leurs pièges, et débuta dans sa carrière prophétique en 1793 , par un ccrtt sur la destruction de Satan et le commencement du règne de Jésus-Christ.
En 181 3, plus que sexagénaire, elle prétendit qu'elle était enceinte par influence divine, et qu'elle enfanterait un nouveau messie, le second Silo. L'état apparent de son corps favorisait cette illusion; mais la prophétcsse mourut, et le second Silo ne vint pas.
Une femme subjuguée par une affection hystérique, une imagination délirante, n'est pas une merveille ^ ; mais ce qui est étrange , c'est que de telles rêveries aient trouvé une foule d'adhérens qui , par souscription volontaire , avaient fait préparer et offrir à Jeanne Souchott un berceau magnifique , avec une inscription poétique en hébreu pour Tenfant qui devait naître.
On sait qu'en Angleterre les paris sont d'un usage très-fréquent. A Gravesend , une action fut intentée par suite d'une gageure, dans laquelle un partisan de Jeanne Souchott avait parié ^ qu'a-
^ F.-B. Osiander, Uber die eniwickelung krankhcitcn in den bluthen iahren des weiblichen gcschlecht, In-S". , Crottingen, 181 1, pag. 44 etpassim.
JACQUES BROTHEBS, etc. 79
vaut le 1". novembre i8i4 elle acoucherait d'un enfant mâle ^
Ici nous retrouvons encore William Sharp , un des admirateurs de cette femme , qui est mort dans la persuasion qu elle reviendrait accomplir sa mission divine. Un Quaker publia un pamphlet pour en démontrer la réalité.
Parmi ses disciples on comptait des ministres anglicans et des médecins , qui, pendant quatre jours, conservèrent chaudement le cadavre de la défunte, décédée en 18 1 4, espérant qu*elle ressusciterait, et qu'elle enfanterait le fils promis. Ils ne renoncèrent à cette illusion que quand la putréfaction les détrompa. Elle fut enterrée à Maryle-Bon ; une belle épitaphe décore sa tomber; son médecin Reen a publié une relation curieuse de la maladie et du décès de la prophétesse. Ses rêveries occupèrent long-temps ]e public de Londres et des Trois-Royaumes.
A Liverpool et en d'autres villes , mais surtout à Ashton-sous-Lyne, il existe encore des Joannites ou partisans de Jeanne Souchott, qui laissent croître leur barbe et pratiquent la circoncision ^ ; mais d'autres refusent de s'y soumettre. De là une
^ Dans VJnnual Register de i8i5, Appendix to chronicle , pag. 211.
2 Edinburg review, n^. 48, février i8i5, pajg. /{5i et suw. 5 et The book qf Genesis and Daniel, etc. , by John Overton, in-8". , London , 1820, p. 167 et suw.
8o DES SECTES RELlGItUSE^.
division entre les circoncis et les incirconcis. Ëa septembre 1824 9 à Ashton, up enfant de quatorze ans mourut à la suite de cette opération , mal exécutée par un fanatique : la mère elle-même Favait porté à la chapelle de la secte , où étaient réunies trente à quarante persoimes. On ordonna aux mu-* siciens de jouer de leurs instrumenS) afin que les cris de Tenfant ne fussent pas entendus. Le jury, assemblé pour connaître des causes de sa mort, consulta un légiste, dont Topinion fut que celui qui avait fait cette opération sans qu elle fût chirurgicalement nécessaire et sans être homme de Fart , était responsable des suites. En conséquence, fut lancé contre lui un verdict, portant accusation de meurtre , et il fut emprisonné pour être traduit aux assises.
Vers la même époque , il y eut un combat entre les circoncis et les incirconcis à Trent-Foldridge, j)rès de Calne. Un père voulait circonscrire son fils, la mère s'y opposait; il fallut appeler les constables, qui prirent le parti de l'enfant, et s'opposèrent à la circoncision ^
Ce fanatisme n'est pas éteint. Il y a peu de temps qu'un cordonnier de Londres demanda , et obtint à la police, une patente de prédicateur dans la secte des Chrétiens-demi- Juifs. Il annonça, comme chose très-certaine , que Jeanne Souchott
^ F(^. Londres, 1824, etc., par A.-G.-B de Fauconpert, in-8"., Paris, 1825, pag. 225 et suiiK
JACQUES BROTHERS, src. 8l
mettrait au inonde ce nouveau messie. Le miracle devait s'opérer dernièrement ; ef , pour célébrer sa naissance , des dévotes , surtout des villes de Gravesend et Northfleet , étaient arrivées en foule à Ashton , qui est toujours le théâtre de ces farces déplorables ^
Tous les siècles , tous les pays sans exception , montrent des traits de délire , dont 1 enumération serait longue et fastidieuse. Les suivans , auxquels on se borne, sont de nos jours.
Jean Adam MuUer, en qualité d'inspiré, a occupé r Allemagne de ses rêveries, surtout en iSo'j ; elles avaient pour objet le rétablissement de la monarchie prussienne. Il a publié en 1810 ses visions, dans un écrit intitulé : Le Prophète MuUer peint par kU-méme.
Un William Huntingdon, de Londres, soutenait que ses prières lui obtenaient tout ce qu'il désirait; il avait besoin d'un haut-de-K^hausses , il pria , et le lendemain on le lui envoya ^.
Aux États-Unis , en novembre 1808 , fut imprimée et disséminée une longue proclamation du royaume de Dieu , par le lord Joseph , né dans l'île de Nevis , citoyen et héritier du ciel et de la terre, roi d'Israël, etc., etc. La proclamation était adressée aux Eglises et aux gouvernemens du nord de l'Amérique; tous les indociles qui refuseraient
^ Gazette des tribunaux, 12 juin 1829.
^ Belfast magazine y ]\v\{et 1809, pag. 22, «le.
8a DES SECTES RELIGIEUSES.
de reconnaître sa mission divine devaient être vendus comme esclaves , attendu qu'ils étaient la propriété de ce roi d'Israël \
Thomas Peschel, ex -Jésuite, après avoir été pendant dix ans professeur à Ingolstadt, devint ensuite curé du village d'Apfelwang, non loin de Ried , diocèse de Lintz en Autriche. Destiné à convertir les Juifs , il devait les conduire à Jérusalem , où il serait grand-prêtre et roi de ce peuple devenu chrétien. S'il faut en croire les feuilles publiques , le nombre de ses sectateurs s'élevait à dix ou douze mille , et, le Vendredi-Saint 1817, ils cruci&èrent , à Apfelwang, une fille de treize ans qui expira sur la croix. Déjà on comptait dix-sept victimes de ce fanatisme. Peschel fut enfermé comme fou dans un couvent , où il attendait patiemment son brevet de mission céleste, qui devait se manifester par des signes extraordinaires.
Dans ces dernières années, les feuilles publiques ont parlé souvent de scènes extravagantes et déplorables du mysticisme, dans plusieurs cantons de la Suisse; on frémit en lisant ce qui s'est passé au village de Wildenbasch , canton de Zuric. Une fille, Marguerite Peter, cachant son libertinage sous des formes ascétiques , avait eu, d'un homme marié , un enfant qui était mort ; elle prétendit
^ Proclamation of the kingdom of God , by the lord Joseph ofNevis my representatwe in personne.
JACQUES BROTHERS, etc. 83
qu au prix de son sang elle devait opérer le salut du genre humain , et ressusciter trois jours après son décès. Une sœur cadette se dévoue au même sacrifice. Crucifiées l'une et l'autre, elles expirent sous les coups de parens et d'amis endoctrinés par leurs rêveries. La justice, avertie, fait arrêter au nombre de onze les meurtriers, parmi lesquels figurent un père , un frère , des sœurs , et Tamant de la sœur aînée; les coupables, emprisonnés à Zurich, sont condamnés, les uns aux travaux forcés à perpétuité, d'autres à une détention pour un temps proportionné à leur degré de culpabilité \ Ne soyons pas enorgueillis de nos lumières, quand de nos jours, chez des nations éclairées, nous voyons , à la honte de la raison humaine , ces excès de démence , de crédulité et de cruauté.
^ f^oy. Kelation des atrocités commises dans le canton de Zurich, en 1828, par une association de fanatiques, in- 12, Genève, 1824.