LiT., XXXIII
178 CHAI'. M. ANTIOCHOS III LK (IRAND
Au printemps de 197, pendant que ses délégués allaient échanger des protestations d'amitié avec le Sénat romain, Antiochos envoya l'armée de terre, sous la conduite de ses deux fils Ardys et Mithridale, à Sardes, où ils avaient ordre de l'attendre. Lui-môme, à la tête d'une Hotte de cent navires pontés et de deux fois autant de bâtiments légers, commença à longer la côte de Gilicie, prenant l'une après l'autre et sans coup lérir les villes de Mallos, Zéphyrion, Soles, Aphrodisias, Corycos, Sélinonte, qui, émancipées en fait, étaient censées couvertes par le protectorat égyptien depuis le temps de Ptolémée III. Tout alla bien jusqu'à Coracésion, sur la côte de Pampliylie. Là, il trouva le port fermé, et, chose plus fâcheuse, une ambassade rhodienne l'y attendait pour lui signifier que, passer outre, c'était se brouiller avec les Rhodiens et les Romains.
Bien que le ton des députés rhodiens fût de nature à échauffer la bile d'un roi, comme dit Tite-Live, Antiochos répondit qu'il espérait au contraire gagner l'amitié des Rhodiens et conserver celle des Romains. Pour se donner le temps de réduire Coracésion et éviter de prendre un parti, il envoya à Rhodes les négociateurs qui rapportaient de Rome les assurances les plus flatteuses, car ils en étaient partis « alors que l'issue de la guerre contre Philippe était encore incertaine » '. Mais, dans l'intervalle, la chance avait tourné. La nouvelle de la défaite de Philippe à Cynoscéphales tomba au milieu des pourparlers et les rompit tout net. Les Rhodiens, qui avaient déjà repris aux Macédoniens la Pérée, n'avaient pas plus de ménagements à garder envers Antiochos qu'envers Philippe. Ils prirent ouvertement la défense des villes « alliées de Ptolémée », que le roi d'Egypte semblait abandonner. Grâce à leurs secours ou à leurs avertissements, Myndos, Halicarnasse, Samos, conservèrent leur liberté.
l.Liv.,XXXlII, 20.
De son côté, Antiochos poursuivit sa route, occupant en Lycie Limyra, Patara et Xanthos. Au delà, nous perdons sa trace jusqu'à Ephèse. Appien dit d'une manière générale qu'après avoir enlevé la Cœlé-Syrie et la Cilicie au jeune (fils de) Philopator, il soumit toutes les villes du littoral de rionie, de TEolidc et de THellespont comme lui appartenant à titre de souverain de l'Asie '. Ephèse, qui depuis 247/6 était au pouvoir des Egyptiens, fut son quartier général ^ Il est probable qu'il l'occupa sans résistance, — surtout s'il y avait entente préalable entre Antiochos et Ptolémée ; — en tout cas, on sait par Ïite-Live qu'il y passa l'hiver de 197/6, se préparant à continuer, en remontant vers le nord, cette prise de possession qu'il avait poursuivie jusque-là sans difficulté sérieuse. Il envoya des troupes pour s'emparer de Smyrne, Alexandrie de Troade et Lampsaque, les seules villes « libres » d'Asie qui pouvaient songer à défendre leur indépendance, et il partit au printemps avec sa flotte pour l'Hellespont. Il comptait mettre la main sur la côte de Thrace, que Ptolémée Evergète avait jadis enlevée à Séleucos II, dont Philippe s'était emparé depuis, et décourager ainsi les velléités de résistance sur le littoral asiatique.
Arrivé à Abydos, où le rejoignit son armée de terre, il fit passer ses troupes à Madytos, sur la rive d'Europe. Cette ville, qui avait d'abord fermé ses portes, se rendit. Toutes les places de la côte en firent autant,et Antiochos arriva ainsi à Lysimachia, alors détruite par les Thraces. Il voulut à la fois la relever de ses ruines et la venger en attaquant les Thraces du voisinage. Quand il revint de sa première excursion, il trouva à Lysimachia un plénipotentiaire romain, L. Cornélius (Lentulus?), chargé d'accommoder le différend entre les rois Antiochos et Ptolémée, avec un certain nombre de légats, membres de la commission des Dix qui
1. Appian., Syr., i. Appien confond Philopator avec son fils Épiphane.
2. Polyb., XVIII, 49. Liv., XXXIII, 38. On ne sait si c'est à ce moment qu'il dunna l'exemple de continence rapporté par Plutarque lApophth. reg., 2).
180 CHAP. VI. — ANTIOCHOS III LE ORAND
assistait Flamininus dans son œuvre de libération et réorganisation de rilollade. Les premières politesses firent bientôt place à des entrevues agitées. Les Homains parlaient net maintenant, et les esprits s'écbaiilî'aicnt de part et d'autre. Antiochos était mis en demeure de restituer tout ce qu'il avait pris soit à Ptolémée, soit h Philippe : à Ptolémée, parce que ce dernier était le pupille des Romains; à Philippe, parce qu'il serait ridicule que le roi de Syrie exploitât à son profit la victoire des Romains. Kn outre, il ne devait pas toucher aux villes libres, qui toutes ou presque toutes avaient invoqué la protection romaine. Sur ce point, Hégésianax et Lysias, revenus du congrès de l'Isthme où les avait envoyés Antiochos, purent édifier le roi et l'avertir que le philhellénisme romain se montrerait intraitable. Dans ces assises solennelles, devant les Hellènes convoqués aux Jeux Isthmiques (196), T. Quinctius Flamininus, le vainqueur de T'hilippe, avait proclamé libres et autonomes « toutes les villes de la Grèce et de l'Asie », soulevant dans l'auditoire panhellénique un enthousiasme sans exemple *. Enfin, les Romains déclarèrent qu'ils trouvaient étrange que le roi eût amené une pareille armée en Europe, et qu'ils n'étaient pas assez naïfs pour attendre qu'elle débarquât en Italie. A quoi le roi répondait qu'il ne faisait que reprendre l'héritage de son ancêtre Séleucos Nicator, lequel avait loyalement conquis sur Lysimaque et possédé toutes ces régions, y compris la Chersonèse deThrace, où l'on se trouvait en ce moment; et qu'enfin, si les Romains entendaient tout conduire en Europe, ils devraient bien au moins ne pas se mêler des affaires de l'Asie, pas plus qu'il ne s'immisçait luimôme dans les affaires d'Italie. Il saurait bien régler équitablement ses rapports avec les villes d'Asie. Celles qui ont droit à la liberté l'auront, mais la tiendront de lui, et non
\. Polyb.. XVllI, 46. Liv. XXXIII, 32-33. Plut., TU., 10. Les Grecs, interprétant lintention des Romains, étendaient aux cités d'Asie loctroi fait à celles d'Europe.
pas des Romains. Quant à Ptolémée, lui, Antiochos, a l'intention non seulement d'être son ami, mais de nouer avec lui des relations de famille. Pour enlever aux Romains un des prétextes dont ils se couvraient, il laissait échapper un peu tôt son secret. Mais, pour rétorquer sa prétention de les exclure des affaires d'Asie, les commissaires romains firent venir des délégués de Lampsaque et de Smyrne, qui protestèrent avec vigueur contre les attentats dont ils étaient victimes. Ils étaient décidés, si leur plainte n'était pas écoutée, à se donner, eux et leurs cités, aux Romains. Leur présence ne contribua pas peu à envenimer la discussion. Antiochos, pris en flagrant délit, répondit qu'il prendrait pour arbitres entre eux et lui non pas les Romains, mais les Rhodiens *. Un faux bruit, qui fit croire à la mort de Ptolémée Épiphane, rompit ces orageuses conférences. Les Romains et Antiochos étaient également pressés de se rendre, ceux-là en Egypte, l'autre dans le voisinage, à portée de saisir les occasions. Le roi laissa donc à Lysimachia son fils Séleucos, qu'il avait l'intention d'y établir comme vice-roi, envoya à Flamininus une ambassade que celui-ci renvoya au Sénat, et retourna avec sa flotte à Éphèsc. De là, longeant la côte, il se dirigea vers la Lycie. A Patara, il apprit que Ptolémée n'était pas mort et que, par conséquent, il n'avait nul besoin de se hâter. L'idée lui vint qu'il pourrait bien, en attendant, mettre la main sur Cypre : mais il était comme poursuivi parla fatalité. Sur la côte de Pamphylie, il fut arrêté quelque temps par une révolte de ses équipages : plus loin, aux bouches du Saros, en Cilicie, une tempête coula la majeure partie de sa flotte, de sorte qu'il rentra en piteux état à Séleucie, et de là à Antioche (196/5).
Il passa l'hiver à reconstruire sa flotte et à assurer l'avenir
1. Polyb., XVIII, 49-52. Liv., XXXIII, 38-40. Appian., Syr., 3. Rome était alors pour les Hellènes le recours de tous les opprimés. Dès 195, les Smyrniotes, en guise d'avertissement à Antiochos, élèvent un temple à la déesse Rome (Tac.,.4?m., IV, 56).
de sa dynastie en mariant son fils aîné, le roi Antiochos, avec sa fille Laodicc. Au printemps, laissant la garde de sa capitale h son fils Antiochos, il repartit pour la Chersonèse de Thracc. A Ephèse, il fut rejoint par Hannibal, qui, venant de Tyr, l'avait manqué de quelques jours à Antiochc '. Nul doute que rindomplai)ie iiaine du Carthaginois pour les Romains n'ait communiqué une certaine énergie, pour un instant du moins, à la volonté amollie du roi ; mais il est plus certain encore que l'accueil empressé fait par lui à Hannibal fournit aux Romains en quèle de prétextes un grief dont ils sauraient tirer parti une fois le moment venu. Antiochos fôta son hôte et l'écouta peu : plus habile et moins infatué de lui-môme, il eût fait précisément le contraire. Uannibal dut juger de la sottise de tous ces Grecs en écoutant une leçon sur l'art de la guerre, faite devant lui par le péripatéticicn Phormion, aux applaudissements de l'auditoire. Il se contenta de dire qu'il avait vu bien des vieux fous en sa vie, mais personne de plus fou que Phormion -.
D'Ephèse, Antiochos alla dans l'Hellespont, où nous ne pouvons guère le suivre. Ce qu'il y fit, en tout cas, l'occupa longtemps (193/4). Une bonne partie de ce temps perdu doit avoir été consacrée aux interminables négociations avec les Romains, qui avaient partout des espions décorés du titre d'ambassadeurs. Antiochos retrouva en Chersonèse le légat P. Villius, qui, après avoir fait le compte des forces amenées par le roi de Syrie, courut prévenir Flamininus et prendre de nouvelles instructions. Avec une armée et une flotte qui, au dire de Villius, étaient plus considérables que l'année précédente, Antiochos ne fit que s'agiter sans aboutir à un résultat sérieux \ C'est sans doute h cette date qu'il faut
1. Liv., XXXIII, 42. 49. Appian., Syr., 4. C'est à ce moment que Appien place le mariage du fils aîné d'Antiochos, associé au trône (ci-dessus, p. 160), — celui qui mourut en 192 — avec sa sœur Laodice.