Pliu., VI, g
il prit mainlenant pour co-régeiit son fils Séleiicos, dit Philopatoi-, dont le nom figure à côté du sien dans les documents cunéiformes de l'an 187/6 '. Le roi, suivant la route de Babylone et de Séleucie, se dirigea tout d'abord vers l'Élam ou Élymaïde, région comprise dans la Susiane, qui n'avait jamais été complètement soumise et qui pactisait peut-être maintenant avec les Perses. A défaut d'autre prétexte, il savait trop bien que l'Elymaïde possédait un temple extrêmement riche. Que ce temple fût consacré à Bel ou à Anahit, peu importe : Anliochos ne redoutait pas plus l'un que l'autre.
Ce qui se passa alors ne nous est connu que par quelques lignes, assez concordantes, il est vrai, de Diodore, de Strabon, de Justin et d'Eusèbe ^ dont le témoignage s'appuie probablement sur l'autorité de Polybe. On nous dit que Antiochos, besoigneux ou cupide, sacrilège en tout cas, ayant voulu piller le temple de Bel en Elymaïde [f] et l'ayant assailli de nuit avec ses troupes, fut tué, lui et les siens, par les habitants accourus à la défense du sanctuaire. Il n'y aurait pas lieu de suspecter ces témoignages, si l'on ne se trouvait en présence d'un parallélisme de traditions dont on citerait difficilement un autre exemple. Vingt ans plus tard, son fils Antioclios IVEpiphane était comme lui humilié par les Romains, et même par les Juifs, comme lui ruiné par ses entreprises manquées et ses prodigalités. Comme lui, il songe à tirer de l'argent des provinces orientales et à y rétablir son autorité. Lui aussi vient en Elymaïde pour spolier un opulent sanctuaire, le même évidemment qui avait excité les convoitises de son père, et, comme son père, il meurt après avoir été repoussé par les habitants. Quand on songe à la facilité avec laquelle même un historien attentif
1. Zeilschr. f. AssyrioL, VIII [1893], p. 108. La même année (125 Sel.) commence le régne du sâr Silukii. Cf. // Macc, 9, 23-24.
2. Diod., XXVIII, 3. XXIX, 15. Strab., XVI, p. 744. Justin., XXXII, 2, 1. Euseb., I, p. 253 Scbône. Eusèbe ne mentionne pas le sacrilège.
224 ciiAp. M. — AMiocuos m le (;ha.nu
[K'ul confondre tous ces rois lionionynies que ne distingue le plus souvent dans les sources aucune épitliète, et aux erreurs grossières commises en ce genre par les chronographes, on se demande s'il n'y a pas là comme une page décalquée par inadvertance d'un régne sur un autre. On devient plus perplexe encore en remarquant que cette répétition résulte du rapprochement de textes dilTérents, mais qu'aucun auteur ne fait double emploi d un événement si caractéristique. Ceux qui attribuent le sacrilège à Antiochos III n'en font pas mention dans la biographie d'Antiochos IV et inversement. Aucun, par conséquent, ne fait de réflexions sur le destin pareil du père et du fils ' : discrétion ou distraction étrange de la part d'historiens qui aiment à noter les châtiments providentiels, qui sont avant tout des moralistes, cl dont les textes ont été conservés à l'état de morceaux choisis dans des recueils de morale en action.
Nous verrons plus loin s'il convient d'adapter cette même fin aux deux biographies. Pour le moment, constatons qu'il est parfaitement certain que l'Antiochos dont parlent Diodorc, Strabon, Justin et Eusèbe est Antiochos le Grand. Le surnom est en toutes lettres dans Strabon : dans le fragment de Diodore, la comparaison avec le contemporain Philippe de Macédoine, dans Justin, qui n'est pas mutilé, le contexte, préviennent tout doute à cet égard. Il n'y a de divergence entre eux que sur un point secondaire, à savoir, que d'après Diodore, le roi avait pillé le temple et emportait ses trésors quand il reçut son châtiment, tandis que, d'après les autres textes, le sacrilège n'a pu être consommé. Il reste donc que Antiochos le Grand, épargné par la mort sur les champs de bataille, succomba obscurément, à l'âge d'environ cinquante-cinq ans, après trente-six ans de règne, dans une entreprise peu honorable, qui autrefois lui avait mieux réussi.
1. Ceci d'autant plus à noter que Diodore fait un rapprochement entre Antiochos et Philippe de Macédoine, violateur de tombeaux et de temples, l'un et lautre punis û-o toO ôai[jLOvioj (XXVllI, 3).
L'histoire, qui a été elle aussi comme asservie par les Romains, a été dure pour lui. Il doit y avoir bien des médisances et même des calomnies dans les textes dont nous disposons. Il faut dire que ses plus grands défauts, la présomption, la vanité, l'ostentation, n'étaient pas des vices, et qu'on ne lui reproche guère ces actes de perfidie, d'ingratitude, d'inhumanité, dont les Carthaginois, les Romains, les Lagides, Philippe de Macédoine, lui donnaient l'exemple. Plutarque lui fait honneur d'une belle sentence. Il aurait écrit « aux cités » de ne pas lui obéir s'il leur ordonnait quelque chose de contraire aux lois. Mais, comme le dit Polybe, en avançant en âge, il se montra fort au-dessous de lui-même : il trompa l'attente qu'avaient fait concevoir ses premiers exploits, et ce sont là des déceptions que les peuples ne pardonnent guère. Nous savons peu de chose sur sa vie privée. Démétrios de Scepsis racontait que, dans un dîner, Antiochos avait dansé la danse des armes avec ses convives. Quelqu'un en aura peut-être conclu qu'il était ivre, et qu'il en était arrivé malheur. De là, l'étrange version que donne de sa fm Aurélius Victor : « Antiochus, vaincu et relégué au delà du mont Taurus, fut tué par ses compagnons, qu'il avait frappés étant en état d'ivresse ». Une anecdote recueillie par Plutarque — si elle s'applique bien à lui — témoigne en faveur de ses mœurs : « ayant vu la prêtresse d'Artémis et la trouvant extrêmement belle, il partit sur le champ d'Ephèse, de peur d'être entraîné malgré lui à commettre quelque sacrilège ». Son mariage morganatique avec une jeune fille de Ghalcis était peut-être intempestif; mais il tendrait aussi à prouver qu'il avait peu de goût pour les amours de passage *. Il ne contrevenait pas à la morale des rois en introduisant dans sa famille l'usage,
1. Plut., (ci-deasus, p. 119, 2). Athen., IV, p. 155 b. Aur. Vict., De vir. ill., 54. On ignore depuis combien de temps Antiochos était veuf en 192/1 a. C. Son nom servit de réclame à une espèce de thériaque dont il usait, dit-on, adversus omnia venenata aspide excepta (Plin., XX, § 264). Mais il ne s'est pas fait, en toxicologie, la réputation de Mitbridate Eupator.
emprunté aux anciennes monarchies orientales et pratiqué par les Lagitles, de marier entre eux les frères et les sœurs. De ses nombreux enfants, les filles n'apparaissent, le plus souvent anonymes, qu'à l'occasion des mariages diplomatiques : quant aux enfants mâles, nous ne saurions dire ce que sont devenus Ardys et Milhridate, mentionnés une fois en passant parTite-Live, ni si l'historien ne s'est pas trompé en les qualifiant de fils du roi *. Mais les deux fils authentiques d'Antiochos le Grand qui ont survécu à l'aîné vont occuper l'un après l'autre pendant vingt-deux ans le trône des Séleucides.
1. Liv., XXXllI, 19. Il est fort probable que ce Mithridate est celui que Polybe appelle le neveu d'Antiochos, ûls xaxi fjjtv de sa sœur Antiochis, peut-être Ois adoptif du roi (ci-dessus, p. 159). La filiation d'Ardys n'est pas mieux garantie, ces deux noms étant un â-rat dans la généalogie des Séleucides. Que l'un et l'autre prince soient « morts avant leur père » (Babelon, p. cxx, 17), c'est une conjecture plausible, sans plus, d'ailleurs incompatible avec l'hypothèse qui prolonge le rôle de Mithridate (ci-après, p. 232).