CHAPITRE VIII
ANTIOCHOS IV ÉPIPHANE (175-164).
Education et caractère d'Antiochos IV, sceptique et despote. — Concorde durable entre les Séleucides et Attalides. § I. — Les expéditions d'Egypte (170-168). — Litige concernant la Cœlé-Syrie, dot de Cléopàtre. — Précautions d'Antiochos à l'égard des Romains. — Antiochos représentée Alexandrie aux spwToxXïiaia de Ptolémée VI Philométor (173). — Antiochos à Jérusalem : l'hellénisme favorisé par le grand-prêtre Jason. — Compétitions et troubles à Jérusalem. — Préparatifs de guerre en Egypte et en Syrie : récriminations réciproques des envoyés égyptiens et syriens à Rome (171). — Antiochos associe au trône son fils Antiochos (V) et envahit l'Egypte (170) : Ptolémée VI Philométor au pouvoir d'Antiochos. — Antiochos et Ptolémée à Memphis. — Révolution à Alexandrie : Ptolémée VII (Évergète II) proclamé roi. — Antiochos marche sur Alexandrie : médiation oflicieuse des cités commerçantes; retour d'Antiochos en Syrie (169). — Réconciliation de Ptolémée VI et Ptolémée VU, désormais rois associés. — Antiochos envahit de nouveau l'Egypte (168|. — Antiochos arrêté devant Alexandrie par l'ultimatum romain (le cercle de C. Popillius Laînas) : retour d'Antiochos en Syrie (168).
§ II. — Le soulèvement de la Judée. — Discordes intestines en Judée : compétitions des grands-prêtres. — Antiochos à Jérusalem : pillage du Temple (170). — Appel des Tobiades à Antiochos : intervention armée d'Antiochos à Jérusalem : massacres et pillage, profanation du Temple, a abomination de la désolation » (168). — Le martyre d'Éléazar et des « Machabées ». — Les amusements et fêtes d'Antiochos à Antioche : ses libéralités aux villes helléniques. — Eumène II en disgrâce auprès des Romains et Antiochos suspect. — Insurrection de la Judée (167-166) : Mattathias et ses fils ; exploits de Judas Machabée ; Apollonios battu et tué par Judas. — Défaite de Nicanor à Emmaùs (166), de Lysias à Bethzour (165) : restauration du culte de Jahveh à Jérusalem (déc. 165).
ANTIOCHOS IV ÉPIPHANE 245
§ III. — ExPKDiTiON d'A.ntiociios IV EN Orient. — Antiochos en Arménie, contre Artaxias ; en Médie; en Perse; sa mort à Tabae (164). — Récits et légendes concernant sa fin.
Le nouveau roi était un Grec d'Asie élevé à Rome, un roi habitué aux mœurs des républiques aristocratiques, c'est-àdire un homme dont l'esprit devait être hanté par des idées incohérentes et contradictoires. Il avait vécu au milieu d'une société prématurément corrompue, où l'hypocrisie remplaçait la vertu, en attendant que le vice pût s'y étaler librement. Il avait pu assister au fameux procès des Bacchanales (181) ; il avait eu maintes fois l'occasion de constater que la sévérité du censeur Caton faisait rire les jeunes gens du beau monde; il avait dû voir de près comment on achetait les suffrages et comment on s'y prenait pour tourner la première loi sur la brigue [Lex Cornelia Baebia, 181); il savait comment des généraux qui n'avaient fait que chercher querelle à des populations inoffensives obtenaient le triomphe; enfin, il avait vu commencer la démoralisation d'un peuple qui, longtemps sobre et laborieux, semblait maintenant affamé de richesses et de plaisirs '. Il ne serait pas malaisé de retrouver dans les bizarreries du caractère d'Antiochos IV, dans l'imprévu de ses caprices, dans le mélange d'orgueil et de familiarité triviale qu'il portait dans ses relations de société, les traces de son éducation romaine associées à ses instincts de despote asiatique.
Mis en possession du trône de Syrie par Eumène, il
1. Débats sur le triomphe, flnalement obtenu, de M. Fulvius Nobilior en 187 (Liv., XXXVIII, 45. XXXIX, 4-5), de Cn. Manlius Vulso en 187 (Liv., XXXVIII, 44-47. 50. XXXIX, 6), après des débats scandaleux; procès des Scipions, de pecunia régis Anliochi, et condamnation de L. Scipion (Liv. XXXVIII, 50-53. XXXIX, 6. 22). Prodigalités électorales in ludos Ti. Sempronii aedilis, qui graves non modo llaliae ac sociis Lalini nominis, sed eliam provinciis exlernis fueranl (Liv., XL, 44; 179 a. C). En 180 a. C, triomphe des consuls P. Cornélius et M. Baebius, nullo belle gesto (Liv., XL, 38); en 178, triomphe de Q. Fulvius Flaccus, magis graliae quam rerum gestarum magnitudini datus (Liv. XL, 59), etc.
246 f:HAP. VIII. — ANTIOCIIOS IV ÉPIPHANE
compta, et avec raison, sur les Romains pour retenir à Home son neveu Démétrios. Il se pourrait qu'il eût légitimé dans une certaine mesure sa possession de fait en épousant la veuve de son frère défunt, mariage qui lui attribuait la qualité de hcau-pôre et le rôle de tuteur à l'égard de Démétrios et du jeune enfant qu'on l'accuse d'avoir supprimé plus tard. C'est peine perdue de chercher quelle pouvait bien être, entre tant de Laodices, celle qui devint alors sa femme et fut la mère d'Antiochos V Eupator. Elle est de celles qui n'ont point fait parler d'elles '. Antiochos eut le bon esprit de renoncer aux combinaisons ébauchées par Séleucos IV. En 173, au moment où Persée essayait sous main d'organiser une coalition de tous les Etats helléniques contre les Romains, il avait envoyé à Rome, sous la conduite d'Apollonios [f], une ambassade très obséquieuse, qui renouvela avec la République l'alliance et amitié compromise sous le règne précédent ^. Pendant qu'Eumène aidait les Romains à abattre Persée (171-168) et se voyait si mal récompensé de ses services ; que les Rhodiens, tiraillés entre leur sympathie pour Persée et la peur des Romains, faisaient parade de zèle tout en ménageant les deux partis et achevaient de se perdre dans l'esprit des diplomates romains; Antiochos respectait correctement le traité d'Apamée, qui lui défendait de se mêler en aucune façon des affaires d'Europe. D'autre part, il se reposait sur Timarque de Milet, un favori dont il avait fait un vice-roi en résidence à Séleucie, du soin d'administrer les provinces orientales, et sur son trésorier Héraclide, frère de Timarque, du soin de
1. Son nom, et rien de plus (^asiXf, 'Avt(o/ov pasi'Xéw; 'Av-rtô/ou xal paafXiasav Aaoôixav %%l t6v u'.àv 'Avxîo/ov), figure dans une inscription de Dymé en Achaie, vers 171 a. C. (Michel, 1096).
2. Liv., XLII, 6. D'après Graniiis Licinianus (§ 28, p. 4 Flemisch), il se réservait de changer de ton si Persée était victorieux : idem cogitaverat bellum indicere Romanis, sed inhibifus dicilur < Persei > régis sorte, ce qui est assez vraisemblable. Je considère comme inadmissible que cet ApoUonios soit lexfavori de Séleucos IV, le légitimiste qui avait rompu avec Antiochos IV et restait en relation par ses fils avec le jeune Démétrios (ci-dessus, p. 242).
LES EXPÉDITIONS d'ÉGYPTE 247
lui faire de bonnes finances '. Toute la politique de son règne tient dans ses démêlés avec l'Rgypte au sujet de la Cœlé-Syrie.
Les expéditions d'Egypte (170-168).
On a vu plus haut en quels termes équivoques avait été rédigé le contrat de mariage qui attribuait la Gœlé-Syrie comme dot à Gléopàtre, fille d'Antiochos III, épousant le roi d'Egypte Ptolémée V Épiphane ^ Si cette dot était personnelle et viagère, Gléopàtre (1), régente du royaume au nom de son fils aîné Ptolémée VI Philométor depuis la mort de son mari (181), étant morte en 173, la donation convenue en 193 devenait caduque. Le Séleucide avait la prétention de reprendre la souveraineté entière sur la Gœlé-Syrie, dont les revenus étaient jusque-là partagés entre les deux gouvernements : le Lagide n'était pas moins fondé à soutenir que la dot de Gléopàtre était légitimement acquise à ses enfants. C'était, en perspective, un litige où prévaudrait le droit du plus fort. Antiochos était en possession du gage et bien décidé à ne pas s'en dessaisir; mais il était à craindre, si le débat se prolongeait, que le Sénat romain n'imposât son arbitrage. Le roi sentait bien que l'incommode surveillance des Romains, tuteurs nés des Lagides, l'obligeait à la prudence.
Les Romains étaient alors très préoccupés des intrigues de Persée, sur lesquelles Eumène était venu en personne les renseigner : aussi faisaient-ils montre d'une amabilité empressée pour ceux qui leur adressaient des protestations de fidélité. Si grande était leur inquiétude que, ces protestations, ils ne se bornaient pas à les attendre ; ils les sollici-
1. Diod., XXXI, 27 a. Appian., Syr.^ 45 (àoeX'fôj [jièv i'\'X-f\\oi'j, dEjxœw 5è aûxoû YEvoiAÉvci) iraiôixct). L'origine de leur faveur n'est à l'honneur ni du maître, ni de pareils serviteurs.