Liv., XLV
262 CHAP. VIII. — ANTIOr.llOS IV ÉPIPHANE
projets et des ofTorts qu'Antiochos rilluslre avait faits depuis cinq ou six ans, il ne lui restait qu'un amer souvenir et comme le stigmate d'un affront qu'il ne pourrait pas venger. Vers le mois d'août 168, il rentra à Antioche, le cœur ulcéré et prêt à décharger sa colère sur tous autres que les Romains.
Le soulèvement de la Jddée.
Il allait devenir redoutable pour ses sujets, pour ceux du moins qui croyaient avoir en ce monde d'autres devoirs que l'obligation de lui obéir. S'il ne pouvait étendre sa domination au dehors, il entendait qu'elle fût absolue au dedans. Il lui fallait reprendre énergiquement une tâche trop négligée à son gré par ses prédécesseurs, effacer au sein de son empire les différences de mœurs qui perpétuaient l'antagonisme des nationalités et absorber les disparates dans l'unité de la civilisation hellénique. S'il était impossible d'atteindre au but dans les provinces les plus reculées, il fallait au moins achever l'assimilation et unifier la culture des régions situées en deçà de l'Euphrate *. Or, dans cette partie du royaume, il n'y avait plus d'autre élément réfractaire que le petit peuple juif. D'où venait à la race d'Abraham cette singulière force de résistance à Thellénisme? De sa religion évidemment, c'est-à-dire d'observances superstitieuses qui semblaient toutes calculées pour tenir le Juif à l'abri de tout contact étranger et lui inspirer une sorte d'antipathie pour le reste
1. C'est la pensée qu'exagère le chroniqueur juif : Et scripsit Antiochus omni regno suo ut esset omnis populus unus, et relinquerel quisque legem suam. Et consenserunt omnes génies etc. (I Macc, 1, 43 sqq.). Bosauet, en sens inverse : « Sous prétexte de rendre conformes les mœurs de ses sujets, et, en effet, pour assouvir son avarice en pillant toute la Judée, il ordonne aux Juifs d'adorer les mêmes dieux que les Grecs » {Disc, sur rHist. Universelle, ch. xiv). Pour satisfaire son « avarice », le roi n'avait qu'à laisser faire les partisans juifs, qui se disputaient ses faveurs.
du genre Immain. Môme hors de chez eux, répandus dans les cités des Gentils, les Juifs se montraient partout inassimilables : leur intolérance religieuse passait pour un entêtement stupide, qui leur valait autant de mépris que de haine. C'est ainsi qu'en jugeaient encore, des siècles plus tard, Diodore et Tacite, incapables l'un et l'autre de comprendre un zèle attaché à de minutieuses prescriptions, à des actes que les Stoïciens avaient depuis longtemps classés parmi « les choses indifférentes » (ào!.à'^opa). Il va sans dire que Antiochos, fils de la décadence hellénique et disciple des Romains, ne pensait pas autrement. Il voulut, comme le dit Tacite, « enlever aux Juifs leur superstition, et s'efforcer de leur donner les mœurs des Grecs, afin d'améliorer cette abominable race » *. Il allait se heurter à des forces morales insoupçonnées et apprendre à ses dépens qu'on n'arrache pas ainsi l'âme d'un peuple, la source même de sa vitalité.
La tradition juive, qui a accumulé les malédictions sur la tète d'Antiochos Épiphane, l'a représenté comme infidèle à la politique de tolérance inaugurée par Alexandre le Grand et continuée par ses successeurs. Il est certain que jusquelà les Lagides et Séleucides n'avaient pas songé à imposer aux Juifs, à ce peuple rebelle à toute fusion avec les races étrangères, même la tolérance à l'égard des autres religions, à plus forte raison les coutumes et les cultes helléniques. Mais les chroniqueurs juifs ont exagéré le contraste, et ils sont véhémentement suspects d'avoir introduit dans l'histoire rétrospective des exemples qui supposent chez les prédécesseurs'du tyran plus que de la tolérance, une sorte de condescendance admirative pour le peuple juif et sa religion nationale. Il est fort douteux que Alexandre, se dirigeant à marches forcées sur l'Egypte, ait pris le temps de faire un détour par Jérusalem; il est inadmissible qu'il se soit prosterné devant le grand-prêtre Jaddua; et enfin, quand on