‹ Histoire des Séleucides (323-64 avant J.-C.)Chapitre 160 sur 297 · Diod., XXXIV · texte numérisé non relu

Diod., XXXIV

la spoliation, et il se promettait bien de ne pas se laisser fouetter par les anges.

Il faut dire à sa décharge qu'il fut poussé h intervenir par le parti des Juifs hellénisants, qui lui demandaient de les proléger. Malmenés par les puritains, ils prétendaient représenter la majorité de leurs compatriotes et assuraient qu'avec leur appui le roi aurait facilement raison des intransigeants. Comme Louis XIV à propos des protestants, il put croire tout d'abord n'avoir qu'à achever une tâche presque menée à bonne fin par la pénétration spontanée des mœurs grecques jusque dans les rangs du clergé. On a vu plus haut comment, dès le début de son règne, Jason, candidat au pontificat, était venu lui proposer de bâtir un gymnase à Jérusalem et d'y organiser l'éducation éphébique, et quels heureux effets avait paru avoir tout d'abord cette pédagogie, qui formait la jeunesse aristocratique et les prêtres euxmêmes à la tolérance ou indifférence en matière de religion. Le roi put s'applaudir d'avoir fait grand-prôtre de Jahvch un homme d'esprit assez large pour envoyer à Tyr sa contribution à un culte païen. Dans une première visite à Jérusalem, Antiochos avait été accueilli par des compliments et des réjouissances. Il était d'humeur moins avenante au retour de sa première expédition d'Egypte (169). Jason, qu'il avait destitué dans l'intervalle pour le remplacer par un plus offrant, avait chassé son compétiteur et faisait ainsi figure de rebelle, capable maintenant de recourir à l'appui de Ptolémée. Que le roi soit entré de vive force dans la ville, ou que les portes lui en aient été ouvertes par la coterie de Ménélas, il y avait fait quelques exécutions et ne s'en était pas retourné les mains vides. Les confiscations et peut-être aussi le trésor du Temple avaient largement payé les frais de sa tournée *. Une nouvelle occasion de rançonner les Juifs lui fut offerte, deux ans plus tard, par la famille des

1. D'après // Afocc.,5, 11-16, irruption à main armée, pillage du Temple, butin énorme (1800 tal.), massacres effroyables (40,000 morts, autant de ven-

Tobiades, qui vinrent se plaindre à lui d'avoir étd expulsés par Onias (Ménélas?) et lui persuadèrent que leurs adversaires étaient inféodés aux Lagides *. Ce fut, d'après Josèphe, la cause immédiate de la crise mémorable que nous allons raconter. Il fallait en finir une fois pour toutes avec ces discordes sans cesse renaissantes qui, non content de troubler la paix intérieure, menaçaient à tout moment la sécurité de l'empire. On allait du même coup punir les fauteurs de désordres et en supprimer radicalement la cause, en abolissant, avec la théocratie sacerdotale, le culte du dieu jaloux qui avait fait de son peuple l'ennemi de tous les autres. L'intérêt politique s'ajoutait à l'attrait du butin et à l'attente de la renommée promise à l'homme qui, triomphant là où tant d'autres potentats avaient échoué, aurait enfin civilisé les Juifs.

Les progrès que faisait l'hellénisme, favorisé par l'aristocratie sacerdotale, avaient surexcité le zèle des patriotes et transformé la congrégation des « fidèles » {Hasidi)n-Auiùc/?.Qi) en une sorte de Ligue nationale. Le sentiment populaire s'exaspérait contre des prêtres renégats, qui achetaient leur dignité avec l'argent sacré et n'usaient d'un pouvoir mal acquis que pour tyranniser leurs concitoyens. Divisés entre eux par des rivalités et des compétitions, ils étaient toujours prêts à solliciter l'intervention des Gentils, les uns pour maintenir leur domination, les autres pour abattre le parti momentanément victorieux. C'était là malheureusement un mal endémique, qui ne donnait pas une haute idée des vertus sacerdotales et de la valeur morale d'une religion représentée par de tels ministres. Au temps d'Artaxerxès III

dus comme esclaves !). Cf. / Macc, 1, 21-29, et ci-après (p. 269), la rectification de Josèphe en ce qui concerne le Temple. Suidas (s. v. 'Avib/oç), estimant en masse les exécutions ordonnées par Épiphane, parle de 180.000 victimes (xaTéa»a5e |jLupiâ5aç it,). Fama vires acquirit eundo.

1. Joseph., B. Jud., T, 1, 1 [r.o'kû xi Tr>>r,6oî twv itij nToXc|xat(j) Tipofféjfdvxwv àvetXî). Sur la généalogie des Oniades et Tobiades, voy. ce qu'ont extrait d'un fouillis d'hypothèses E. Schurer, et, en dernier lieu. Th. Reinach {Antiq. Jud., trad. fr. t. III [1904], p. 82), qui admet l'identité de Ménélas et Onia» IV.

Ochos (346 a. C), la compétition de deux frères avait ensanglanté le Temple, et le fratricide commis avait été châtié par des exécutions et déportations sans merci. Depuis, on avait vu les ambitieux de la tiare invoquer à tour de rôle Tappui de Séleucos IV et attirer à Jérusalem la mission d'IIéliodore; c'est à eux encore qu'on avait dij tout récemment la visite, violente et rapace, d'Anliochos Epiphane. Dans ces conflits perpétuels, l'autorité royale, rendue responsable des méfaits des Jason et des Ménélas, prenait sa large part des haines qui grondaient dans le cœur des puritains. Décidé à éteindre partons les moyens ce foyer d'anarchie, Antiochos n'avait pas besoin de chercher de nouveaux prétextes : il y avait longtemps qu'on ne connaissait plus à Jérusalem d'autre droit que la force. Les circonstances ont pu néanmoins hâter l'exécution de son dessein. A l'appel des Tobiades s'ajouta peut-être une injure personnelle, qui, confirmant leurs dénonciations, parut au roi comme une trahison et le signal d'une défection prochaine. Humilié comme il l'était par l'atlront subi en Egypte, il entra en fureur, au dire de l'auteur du IV® livre des Machabées, en apprenant que l'on s'était réjoui à Jérusalem de sa mésaventure, et môme de sa mort, dont le bruit avait couru ' .

A l'époque, après des siècles d'expériences, tout le monde avait constaté, personne n'avait compris l'énergie du sentiment religieux qui avait façonné l'âme juive. Même des esprits de sens plus rassis que le Séleucide pouvaient croire qu'il s'était affaibli à la longue, par suite des mécomptes que n'avait cessé d'éprouver un peuple si mal protégé par son dieu ^ Ne voyait-on pas le clergé lui-même s'en détacher peu à peu et ces prêtres aux ambitions féroces discréditer par leur tyrannie la religion de qui ils tenaient leurs privilèges?

1. Ps. -Joseph., De Macc, 4 (f,xo'jac te oti st.iit,; 5ia8o6ei5T,î teoI toO TeBvivai oÔTÔv, û; sv". [xâX;!TTa yaipoiev o'i 'Iepo5oXu[J.rxa'.).

2. Au temps de Jason ou de Ménélas, les Juifs hellénisants disaient : « faisons alliance avec les Gentils ; car, depuis que nous nous en sommes séparés, nous avons été accablés de maux » (/ Macc, 1, 12).

N'était-ce pas Ménélas lui-môme qui avait assisté le roi lors de la spoliation du Temple et pris allègrement sa part de responsabilité dans le sacrilège? x\battre cette théocratie corrompue, et avec elle la religion qui lui servait de support, dut paraître chose facile à Antiochos Epiphane ; et, au surplus, il comptait bien briser par la force les résistances qu'il pourrait rencontrer. Après tout, la violence n'était-elle pas le procédé de gouvernement employé par les tyranneaux Israélites?

Les chroniques juives, qui ont grandi Epiphane à la taille d'an être satanique, lui prêtent tout d'abord des projets d'extermination. D'après l'auteur du IP livre des Machabées, le roi envoie à Jérusalem Apollonios à la tête de 22.000 hommes, avec ordre de tuer tous les adultes mâles et de vendre les femmes et les enfants. Le général syrien, dissimulant ses intentions, campe devant la ville et attend pour organiser le massacre le jour du sabbat, qui livre les Juifs sans défense au glaive de ses soldats ', ou bien, c'est le roi lui-même qui, simulant aussi des intentions pacifiques, s'empare de la ville par ruse, après quoi, il pille, tue et brûle tout à son aise ^ Les deux ou trois versions se côtoient, avec des divergences qui n'inspirent qu'une médiocre confiance pour l'une ou pour l'autre.

Josèphe, puisant à des sources diverses, a précisé et réduit à une mesure intelligible les vagues déclamations de ses devanciers. 11 ne parle pas de l'invraisemblable massacre ordonné comme entrée de jeu et fait commencer les exécutions après le pillage du Temple, qui « jeta les Juifs dans le plus grand désespoir », c'est-à-dire, — il faut l'entendre à demi-

1. // Mac, 5, 24-27; 6, 1-11). Rien n'attestait mieux la stupidité juive, aux yeux des Gréco-Romains, que l'observance du sabbat préférée aux nécessités de la défense. Eux répétaient avec l'Hector homérique : eli; olwvàî âfitcjxoî, àliûv£<j9ai xepl TcÎTpT^ç (lliad., XII, 243).

2. I Macc, 1, 30-37. Joseph., XII, 5, 4. Voy. le résumé des divergences dans la note de Th. Reinach [ad loc, p. 96, 3). Il donne tort à Josèphe lorsqu'il s'écarte, comme ici, de son guide, en substituant le roi au princeps Iributorurrif qui peut être Apollonios.

270 CUAP. Vlll. — ANTIOCHOS IV ÉPIPHANE

mot, — qui provoqua uiio résistance désespérée. Il se peut qu'il ait commis ici un anachronisme, s'il est vrai que le Temple ait été spolié à fond deux ans auparavant; mais, d'après lui, le pillage précédent avait consisté en exécutions de partisans et confiscation de leurs biens. Cette fois, c'est bien le sanctuaire qui est dévalisé. On comprend mieux ainsi le dessein du roi, qui voulait supprimer d'abord le culte en enlevant du Temple les ustensiles sacrés indispensables aux sacrifices. C'est alors seulement qu'il étouffe dans le sang les protestations du peuple indigné (168). « Car il leur interdit de célébrer les sacrifices quotidiens, qu'il oH'raicnt à Dieu selon la Loi, et, mettant à sac la ville entière, il tuait les uns, emmenait les autres prisonniers avec leurs femmes et leurs enfants, de sorte que le nombre des captifs fut d'environ dix mille. Il incendia les plus beaux quartiers de la ville, démolit les remparts et construisit la citadelle de la ville basse. Elle était fort élevée et dominait le Temple; aussi eut-il soin de l'entourer de hautes murailles et de tours, et il y plaça une garnison macédonienne. Elle n'en fut pas moins le refuge de ceux du peuple qui étaient impies et méchants, lesquels furent pour les citoyens la cause de bien des malheurs. Après avoir élevé un autel sur l'emplacement de l'ancien autel des sacrifices, le roi y immola des porcs, faisant exprès un sacrifice qui n'était conforme ni à la Loi ni au culte des Juifs. 11 contraignit même ceux-ci, délaissant le culte de leur Dieu, h adorer les divinités de son choix, à leur bâtir dans chaque ville et dans chaque bourgade des temples, à leur ériger des autels sur lesquels ils sacrifieraient chaque jour des porcs. Il leur interdit aussi de circoncire leurs enfants, menaçant de châtiment quiconque serait surpris faisant cette opération malgré sa défense. Il établit des inspecteurs chargés de les forcer à suivre ses prescriptions. Beaucoup de Juifs, les uns de bon gré, les autres par crainte du châtiment annoncé, se conformèrent à ses ordres ; mais les plus considérés et les plus généreux n'en tinrent aucun compte, faisant plus de cas des

coutumes nationales que du châtiment dont il menaçait les désobéissants; c'est pourquoi, chaque jour, ils étaient maltraités et succombaient au milieu de cruelles tortures. Flagellés et mutilés, ils étaient mis en croix vivants et respirant encore; leurs femmes, leurs fils qu'ils avaient circoncis malgré la défense du roi, étaient étranglés, et on pendait les enfants au cou de leurs parents crucifiés. Si Ton trouvait quelque part un livre sacré, un texte de la Loi, on le détruisait, et les malheureux chez qui la trouvaille était faite périssaient eux aussi misérablement » '.

Le hasard qui nous a conservé un fragment de Diodore nous permet de mettre en parallèle avec le récit de l'historien juif la façon dont les Gentils appréciaient la conduite du persécuteur. Ils n'étaient pas très renseignés sur la religion et la liturgie judaïques, car ils ont cru, après comme avant, que le Temple renfermait une statue de Moïse monté sur un âne ; mais cette ténacité de la légende ^ n'explique pas que Diodore n'ait pas entendu parler du carnage méthodique ordonné par Antiochos, et qu'il vante, au contraire, la magnanimité du roi. « Au pied de la statue du législateur des Juifs et sur le grand autel de leur dieu, il fit sacrifier une grosse truie. Il répandit sur le monument le sang de la victime, en fit cuire les chairs, et fit arroser avec le jus de la viande les livres sacrés qui contenaient les prescriptions xénophobes; puis il fit éteindre la lampe qu'ils appellent immortelle et qui brûlait sans interruption dans le temple; enfin, il força à manger les viandes le grand-prêtre et les autres Juifs. Assistant à ces épreuves, les amis d'Antiochos l'exhortaient à

1. Joseph., XII, 5, 4. La date qu'il donne pour l'entrée d'Antiochos à Jérusalem, le 23 Chasleu 145 Sél. (= déc. 168 a. C), est, dans I Macc, 1, 57, la date du premier sacrifice païen offert sur l'autel des holocaustes.

2. La légende la plus répandue était que les Juifs adoraient une tête d'âne. Voy. sur l'origine possible de cette méprise, mon Astrologie grecque, Paris, 1899, pp. 318, 1.483, 3. Association d'idées entre le sabbat, jour de Saturne, et l'âne, animal saturnien (Kpôvoî-ôvo;), jeu de mots appliqué à Diodore Kronos (Diog. Laert., II, 10,7). Cf. S. Reinach, Le culle de l'âne (dans Cultes, mythes et religions, I, [1905], pp. 342-346).

exlerminor la race, sinon, à abolir leurs institutions et à les contraindre à changer de mœurs. Mais le roi, magnanime et de caractère doux, fit grâce aux Juifs de ces griefs : il se contenta de prendre des otages, de recouvrer les tributs arriérés et de raser les murs de Jérusalem » '.

Ce témoignage n'est pout-Otre pas plus impartial que les autres, la haine entre Juifs et Gentils étant réciproque, et l'on peut penser que la tradition hellénique a voulu dissimuler le piteux échec d'Antiochos en ne lui prêtant pas le dessein d'helléniser à fond les Juifs. A ce compte, la profanation du Temple et des rites judaïques n'eût été qu'une vexation capricieuse, sans conséquences durables. Le texte de Diodore met en garde contre les visions ensanglantées des chroniqueurs israélites, mais il n'infirme pas ce qu'ils ont raconté de l'institution des cultes helléniques à Jérusalem et dans toute la contrée. Antiochos ne voulait pas seulement détruire, mais remplacer. A Jérusalem, il inaugura Tère nouvelle en installant dans le Temple la statue de Zeus Olympios, équivalent hellénique de Jahveh. Ce fut « l'abomination de la désolation (^oéXuvpia rr,; spTijjLwa-ewç) » dans le sanctuaire où le sang des victimes coulait, où l'encens fumait en l'honneur des idoles, le sanctuaire envahi par des gens de toute race et servant de rendez-vous aux prostituées. Pour le chroniqueur juif, des femmes qui entraient avec les hommes dans l'édifice sacré et y introduisaient « des choses défendues » ne pouvaient être que des courtisanes, pareilles aux hiérodules des temples syriens ^

Antiochos dut se persuader tout d'abord qu'il avait découragé les résistances, ou même qu'il avait émancipé la masse du peuple juif d'un joug imposé jadis par les prêtres de la \ille sainte, lesquels s'étaient attribué le monopole du culte.

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