‹ Histoire des Séleucides (323-64 avant J.-C.)Chapitre 163 sur 297 · Liv., XLV · texte numérisé non relu

Liv., XLV

278 CHAP. VllI. — ANTIOCHOS IV ÉPIPHANE

plastiques représentant (Jes mythes et des légendes ou les forces cosmiques, le Ciel et la Terre, le Jour et la Nuit, l'Aurore et le Midi. Le cortège était fermé par une voluptueuse arrière-garde de femmes dont les unes épandaient de leurs vases d'or des parfums précieux et les autres trônaient, dans de splendides toilettes, sur des palanquins à brancards d'or et d'argent. Trente jours durant, les jeux athlétiques, les combats de gladiateurs et de fauves, à la romaine, tinrent en haleine la curiosité de la foule et la belle humeur des invités, que le roi régalait chaque jour dans (les banquets gigantesques, servis pour trois ou quatre mille convives '. Antiochos, bizarre comme toujours, s'absorbait dans ses fonctions de maître des cérémonies. « Monté sur un petit cheval commun, il trottait à côté de la procession, ordonnant à ceux-ci d'avancer, à ceux-là de ralentir, rangeant les autres au juger ; de sorte que, si quelqu'un lui eût ôté le diadème, personne de ceux qui ne le connaissaient pas n'aurait voulu croire que ce fût lui le roi et le maître souverain, en le voyant dapparence plus minable qu'un domestique ordinaire. Pendant les bombances, il se tenait aux portes, faisait entrer les uns, prendre place aux autres, et réglait l'ordre des serviteurs qui portaient les plats. Après cela, il abordait les convives au hasard : tantôt il s'asseyait, tantôt il s'étendait auprès d'eux ; tantôt il reposait leur coupe sur la table, tantôt il leur passait un morceau ; il sautait et changeait de place et parcourait toute la beuverie, trinquant debout et badinant avec les musiciens. Quelquefois, le festin se prolongeait, et la plupart des convives étaient déjà partis quand le roi venait, porté par des mimes et couvert d'un voile. Les camarades le posaient à terre, et alors, faisant signe à la musique, il bondissait tout nu, et, folâtrant avec les mimes, il exécutait de ces danses qui

1. Polyb., XXXI, 3-4 (ap. Athcn.. V, pp. 194c-19of). Antiochos a voulu sans doute égaler, sinon surpasser, la fameuse -oii-r, de Ptolémée Philadelphe, que Athénée décrit à la suite (V, pp. 196-203 b), d'après Callixène de Rhodes.

provoquent le rire et les moqueries, si bien que tous les assistants, honteux de pareilles façons, quittaient au plus vite la salle '.

Dans cette pétulance scandaleuse, qui fait songer aux excentricités d'un Caligula et d'un Néron, on sent comme un grain de folie, le trouble d'un cerveau mal équilibré, qui n'avait jamais pris au sérieux ni une croyance, ni une règle morale. Du reste, l'éducation à la grecque, qui était aussi de mode à Rome, n'était pas faite pour former des rois. Elle déposait dans les esprits un fonds d'idées égalitaires qui minaient chez un souverain le sentiment de sa dignité spécifique, la conviction intime sans laquelle un roi n'est plus qu'un acteur jouant son rôle au mieux de ses intérêts. La foi monarchique est ime religion que doivent partager les sujets et les maîtres. Cette foi, ni les Grecs, ni les Romains ne l'ont eue : ils ont su commander et obéir; ils n'ont jamais su régner. Antiochos — le premier de sa dynastie qui prit officiellement sur ses monnaies les épithètes d'Illustre et de Victorieux (N'.xyi'^opos) — trouvait plus facile de se faire encenser que de se faire estimer.

Il se peut que Polybe, dont s'inspire Diodore, ait plus ou moins consciemment poussé à la caricature le portrait d'un contemporain pour lequel Achéens et Romains ressentaient une égale antipathie. Il ajoute quelques grimaces au tableau sans valeur historique peint par les Juifs avec du sang et de la boue. Mais il écrivait à une époque où l'on pouvait contrôler ses dires. C'est bien le même homme qu'il nous montre ailleurs, dans le débraillé d'une vie étalée au grand jour, promenant par les rues, dans les boutiques et les cabarets dAnlioche, les fantaisies les plus étranges. « Parfois, sortant du palais comme s'il échappait à ses domestiques, on le voyait rôder n'importe où dans la ville avec un ou deux compagnons. On le trouvait le plus souvent dans

1. Diod., XXXI, 16. Diodore résume le récit de Polybe, qui donne le décompte des figurants.

les ateliers de monnayeiirs et les boutiques, bavardant et parlant d'art avec les ciseleurs et autres artisans. Ensuite, il s'abaissait ù faire société avec des gens du peuple, n'importe lesquels, et il buvait avec les étrangers de passage, môme de la plus basse classe. S'il apprenait que des jeunes gens banquetaient quelque part, il arrivait par manière de plaisanterie avec un fifre et une cornemuse, si bien que la plupart, sous le coup de la stupéfaction, prenaient la fuite. Souvent aussi, il quittait le manteau royal pour revêtir la toge, et il allait sur l'agora briguer des magistratures ; donnant la main aux uns, l'accolade aux autres, il les priait de lui accorder leur suffrage, afin d'ôtre tantôt édile (àYocavô[j.o-;), tantôt tribun du peuple (o-/;[xar/o;). Quand il était nommé, il s'asseyait sur la chaise d'ivoire, à la mode romaine, prenait connaissance des contrats passés sur le marché et rendait la justice avec beaucoup de zèle et de conscience. Les gens sérieux en demeuraient perplexes : les uns le prenaient pour un naïf; les autres, pour un fou. Car il était à peu près aussi bizarre pour ses cadeaux. Aux uns il donnait des dés en corne d'antilope ; aux autres, des dattes ; à d'autres, de l'or. S'il rencontrait par hasard des gens qu'il n'avait jamais vus, il leur faisait des cadeaux à l'improviste. En fait de sacrifices offerts dans les cités et d'honneurs rendus aux dieux, il surpassa tous ceux qui avaient régné avant lui. On en a la preuve par l'Olympiéon d'Athènes et les statues qui entourent l'autel de Délos. Il se baignait aussi dans les bains publics, à l'heure où ils étaient remplis de gens du peuple, et il s'y faisait apporter des vases contenant les parfums les plus précieux. Gomme quelqu'un s'était écrié : « Vous êtes heureux, vous autres rois, d'avoir des choses pareilles et de sentir bon ! » il ne dit rien ; mais le lendemain, retrouvant l'individu au bain, il l'aborda et lui fît verser sur la tète un grand vase du précieux parfum appelé o-Tax--/). Alors tous les baigneurs se précipitèrent pour se frotter de l'huile parfumée ; mais ils tombaient en glis-

sant dans la flaque liquide et prêtaient à rire, comme le roi lui-même » *.

Il faut laisser aux psychologues et aux aliénistes le soin d'analyser le mélange de contradictions qui constituent le caractère de ce dévoyé, une façon de monarque républicain. Polybe a résumé son opinion dans un jeu de mots, en disant que Antiochos IV devrait s'appeler non pas l'Illustre, mais le Maniaque ". Il est bon cependant de remarquer que, ce que l'historien lui reproche, ce sont des travers et des maladresses, non des crimes. Ce qu'on distingue le mieux dans ses actes, c'est, en dépit de ses allures populaires, une vanité énorme, à laquelle il sacrifiait même ses intérêts, le désir de paraître un esprit supérieur, élevé au-dessus des idées communes, d'occuper de sa personne, d'étonner et de braver l'opinion. Au lieu de restaurer ses finances, il dissipait les trésors péniblement amassés par l'économie prévoyante de son frère Séleucos IV et le fruit de ses propres rapines, semant l'argent à pleines mains pour se donner le renom d'un souverain magnifique et généreux. Il avait dépensé, pour la pompeuse procession de Daphné, « ce qu'il avait rapporté d'Egypte et les cotisations de ses amis » ^ Comme il tenait à être vanté surtout au dehors, et avant tout à Athènes, il entreprit d'achever la construction du temple de Zeus Olympios, projeté et à peine ébauché par les Pisistratides ^ ; il fit poser au faîte du Théâtre un Gorgoneion de

1. Polyb., XXVI, 10 (ap. Athen. X, p. 439 a. V, p. 193 d). Cf. Liv., XLI, 20. S. iéràme\{In Dan., 11, 37, p. 719) ajoute l'obscénité au ridicule, .^nifoc/ius luxuriosissimus fuisse dicilur, et in tanlum dedecus per stupra et corruptelas venisse rerjiae dignitatis ut mimis quoque et scortis publicis publiée jungeretur et libidinem suam populo praesenle compleret (!). Trait recueilli par Suidas : h ô'\iv. irâvxdjv xaî; vuvaiV-"' È-sixafvETo. Hyperbole, sans doute; mais il faut avouer que les moralistes ont quelque raison de tenir les esthètes à distance.

2. Polybe, dit Athénée, xa).îï aùtôv "E-rtijxavf, xai oOvt "Eiii,'fa!v^ 6tà xi; r.pil^•.^. Ammien Marcellin (XXII, 13, 1) l'appelle iracundus et saevus. De son temps, on ne connaissait plus guère que le persécuteur des Juifs.

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