CHAP. XI. — ALEXANDRE 1 BALA
La conduite de Ptolémée n'a point paru exempte de caprice et a été diversement jugée. Pour Diodore, Ptolémée était bien parti d'Alexandrie avec l'intention de secourir son gendre; mais, le trouvant « absolument incapable », il changea d'avis et prit pour prétexte un prétendu guel-apens. Le biographe des Machabées suppose que Ptolémée avait rassemblé une armée en vue de « s'emparer par ruse du royaume d'Alexandre et de l'ajouter au sien » ; Josèphe, au contraire, admet la bonne loi de Ptolémée et la sincérité de son indignation contre Ammonios d'abord, contre Alexandre ensuite. On ne se tromperait guère en admettant que Ptolémée, au moment où il prit les armes, avait le dessein bien arrêté de se faire l'arbitre de la situation et d'exiger, pour prix de ses services, la cession de la Cœlé-Syrie, qu'il n'avait pas réclamée en loO, peut-être parce qu'il n'avait pas été seul alors à introniser Alexandre Bala. Cette cession, son but unique, il l'obtiendrait, par la force ou à l'amiable, soit de l'un, soit de l'autre des prétendants ; et il se décida finalement peur celui qui lui parut le plus propre à conserver le trône de Syrie à sa fille Cléopâtre, destinée à épouser successivement trois rois pour rester toujours la reine de Syrie.
Pendant que Ptolémée installait son protégé et que se célébraient les noces de Démétrios II et de Cléopâtre Théa, Alexandre recrutait une armée en Cilicie, — oii Apollon Sarpédonios lui fit l'aumône d'une prophétie inintelligible ', — et il envahissait la (Syrie) Séleucide, mettant à feu et à sang le territoire même de l'ingrate Antioche. Les deux rois marchèrent à sa rencontre. Le choc eut lieu sur les bords de l'Œnoparas, un affluent de l'Oronte. Alexandre, complètement défait, s'enfuit avec cinq cents hommes, derniers
ô TT.î Supia; paaiXstJî (XL, 12). En fait, il disposa un moment du trône de Syrie. Mais le texte est des Excerpta Valesiana, dont Polybe n'est pas responsable.
1. Éviter le lieu où était né un être dimorphe (sjXi^ajôai xôv Toitov tôv tvsvxo'vxa t6v 6£tjiop»ov. Diod., XXXII, 10). Suit, pour la justification de l'oracle, l'histoire d'une hermaphrodite, femme dabord, mâle ensuite, à Abae en Arabie. Voy. mon Hist. de la Divination, III, pp. 251-238.
débris de son armée, auprès d'un émir nabatéen du nom de Zabel ou Zabdiel, — Dioclès pour les Grecs, — à qui il avait déjà confié son jeune fils. Mais Ptolémée avait été relevé sur le champ de bataille la tête fracassée et incapable de prononcer une parole. Son cheval, effrayé par un éléphant, Tavait jeté à terre, et ses gardes l'avaient arraché mourant à la fureur d'un groupe d'ennemis qui s'étaient précipités sur lui. Le cinquième jour, le moribond, sur lequel les médecins avaient tenté l'opération du trépan, reprit connaissance avant de mourir. Il eat alors la joie — la très grande joie, au dire de Josèphe — d'apprendre la mort d'Alexandre et de contempler la tète de son ennemi, envoyée par l'émir arabe. Ce qui s'était passé, dans ce court intervalle, du côté du vaincu, nous ne pouvons le restituer que par conjecture. Suivant la version de Diodore, le meurtre d'Alexandre fut tramé et exécuté par ses généraux, Héliade et Casios, qui s'entendirent avec Démétrios d'une part, avec Dioclès (Zabdiel) de l'autre, et achetèrent à ce prix leur propre sécurité. Les négociations, en ce cas, ont dû être bien rapides. Que le meurtre ait été perpétré par le poignard macédonien ou arabe, il eut lieu, d'après l'oracle, en Arabie; le dynaste arabe voulut y avoir participé et s'en faire un mérite auprès du vainqueur *.
Ainsi succomba, en la cinquième année de son règne (mai 145) ^ Alexandre Bala, instrument et victime des calculs des rois voisins. On s'aperçut après coup, comme toujours, que les meurtriers d'Alexandre avaient accompli l'oracle d'Apollon Sarpédonien, d'après une exégèse que Diodore expose tout au long dans une invraisemblable histoire de
1. Diod., XXXII, 9 d-10. Strab., XVI, p. 731. / Macc, 11. Joseph., XIII, 4, 8. Liv., Epit. 52.
2. [Alexander) paulo post interfectus, cum reçjnasset annos quinque, vel, ut in plerisque auctorihus repperi (?j, novem 'Sulp. Sev., Chron., II, 24). Il ne reste pas d'autre trace de l'opinion dissidente et inexplicable (sauf par quelque imposture) de ces plerique auctores, que Sulpice Sévère eût été sans doute embarrassé de citer.
femme mariée transmuée en homme cl enrôlée dans la cavalerie d'Alexandre. 11 n'avait manqué à l'avertissement du dieu, pour rire utile, que d'être compris; mais Alexandre devait ôtre en son vivant assez philosophe pour savoir que l'ordre fatal des choses exige que les prophéties soient ou inéluctables ou inintelligibles.
La querelle dynastique qui durait depuis l'usurpation d'Antiochos Epiphane n'était pas, tant s'en faut, tranchée dans sa racine. Alexandre Bala laissait un fils, secrètement élevé en Arabie par un dynaste que le biographe des Machabées appelle Emalchuel, et Diodore, Jamblique ; personnage qui pourrait être ou Zabdiel lui-même, ou un complice, ou un ennemi de ce premier dépositaire. Un pareil gage était bon à garder pour les complications futures.