‹ Histoire des Séleucides (323-64 avant J.-C.)Chapitre 21 sur 297 · Appian., Syr · texte numérisé non relu

Appian., Syr

aussi le roi continue ses consultations, près de Zeus Kéraunios, sur le mont Silpios, et à Antigonia, ville récemment créée par Antigone, dont il aurait pu changer le nom en celui d'Antiochc. Mais les dieux ne voulaient pas qu'Anligonia devînt Antioche. L'aigle intervient encore et emporte un lambeau de la victime sur le mont Silpios. Mais Séleucos est l'homme qui raisonne sa foi et prend le temps de réfléchir. Ce n'est pas sur le Silpios, mais dans la plaine qui s'étend au pied, sur la rive gauche du fleuve Oronte, à 120 stades (19 kil.) de la côte, qu'il bâtit sa capitale. L'inauguration eul lieu, dil-on, le 22 mai 300, au lever du soleil, par la célébration de rites cruels, qui comportaient l'immolation d'une vierge, nommée Aimatlié, par la main du grandprêtre Araphion •. Antioche fut assise un peu en aval de l'endroit où Antigone avait fondé en 307 Antigonia. La nouvelle cité, peuplée à la hâte par transplantation des habitants d'alentour et grossie d'un fort contingent de Gréco-Macédoniens, fut ornée de temples et de statues, parmi lesquelles on vante la Fortune (Tj/yi) de bronze, œuvre d'Eutychide élève de Lysippe. Non moins célèbre était la statue d'Apollon par Bryaxis, érigée dans le temple de Daphné. On appelait ainsi un bois sacré où la nymphe poursuivie par Apollon s'était changée en laurier. Ce faubourg d'Antioche, lieu de pèlerinage et de plaisance, ombreux et rafraîchi par des sources jaillissantes, eul un renom comparable à celui de la vallée de Tempe, tel que, le plus souvent, Antioche sur rOronte est appelée Antioche Epidaphné (yj ztv. Aàcpv7i<; ou -pô; Ai'ivr.v). La capitale syrienne fut agrandie successivement par le fondateur lui-même, par Séleucos II et Antiochos IV, de sorte qu'elle finit par constituer une « tétrapole » -, un agrégat de quatre quartiers, entourés chacun de murailles et, quoique compris dans une enceinte commune, formant comme autant de cités distinctes, ayant chacune

1. Jo. MalaL (= Pausan. Damasc, 4, in FGII., IV, pp. 468-469).

2. Strab., XVI, p. 730 : ne pas confondre avec la tétrapole syrienne (p. 749).

34 CHAP. I. — LK HÈGM^ DE SÉLEL'COS I MCATOR

son œkiste. Les S(5leucidos avaient inlérôl ù maintenir ces barrières intérieures, qui pourraient prévenir (^u diviser et amortir les mouvements tumultueux des flots populaires, si souvent et si dangereusement soulevés contre la dynastie. On attribue aussi à Séleucos Nicator la fondation des villes syriennes dénommées par lui Laodicée (sur Mer) en l'honneur de sa mère, et Apamée (sur TOronte) en l'honneur de sa femme '.

Le temps n'était plus où Séleucos, dans un domaine séparé de la mer Egée par les Etats d'Antigone, faisait figure de monarque oriental. Il entrait maintenant en contact direct avec le monde hellénique, et il entendait même, comme nous le verrons plus loin, se créer une seconde capitale hellénomacédonienne en Orient. Mais plus il affirmait ainsi sa prise de possession en Syrie, plus redoublaient les inquiétudes et les instances du roi d'Egypte. Séleucos répondit aux doléances de Ptoléméc que « il voulait bien, en considération de l'amitié existante, s'abstenir pour le moment d'étendre ses acquisitions, mais qu'il verrait plus tard quelle conduite il convenait de tenir à l'égard d'amis qui voulaient avoir plus que leur dû " ». Ptolémée montra qu'il comprenait ce langage, en se hâtant de faire alliance avec Lysiniaque, qui se défiait toujours de ses voisins et, maintenant qu'il possédait la plus i^randc partit» «lu littoral de l'Asie Mineure, redoutait particulièrement la puissance de Séleucos, maître des [)rovinces du centre. Les alliances de famille paraissant la plus sûre garantie de ces sortes de marchandages, le vieux Lysimaque lui-même, qui avait passé la soixantaine,

i. Laodicée du Liban passe également pour avoir été fondée par Séleucos Nicator. Je ne me charge pas de d(!:ui<"ler les origines de plus de vingt Antiochcs, d'une dizaine de Laodicées et d'autant d'.Vpamées. L'homonymie est la plaie de l'histoire et aussi de la géographie anciennes.

2. Diodor., XXI, 1, 5. Cf. Polyb., V, G7. Appian., S>jt'., aô. Alors commence le litige perpétuel concernant la Cœlé-Syrie. On discutait encore entre diplomates, sous Antiochos 111, la portée des conventions de 301, le droit étant douteux et le fait primant toujours le droit.

se sépara à ramiable de sa troisième femme Amastris pour épouser Arsinoé, une fille de Ptolémée et de Bérénice, alors âgée d'environ seize ans (299). Quelques années plus tard, le nis de Lysimaque, Agatliocle, épousa Lysandra, fille de Plolémée et d'Eurydice, veuve d'un fils de Cassandre * [f]. Séleucos, veuf d'Apama, trouva l'exemple bon à suivre. Il ouvrit des pourparlers avec le Poliorcète et lui demanda la main de sa fille Stratonice, avec l'espoir fondé d'intimider Ptolémée et de pouvoir considérer la Syrie comme la dot de sa femme. Ce mariage politique, guère moins disproportionné pour l'âge respectif des époux que celui de Lysimaque, se célébra à Rhossos en Syrie. Démétrios, toujours maître de la mer et habile aux surprises, y amena sa fille après avoir fait une incursion en Cilicie et vidé à fond le Trésor de guerre jadis ramené de Suse à Cyinda (299).

Pendant que Séleucos fêtait sa jeune épouse à Anlioche, Démétrios courait les aventures avec sa fiotte autour de la mer Egée, harcelant tantôt Lysimaque, contre lequel il prétendait protéger la liberté des villes d'Ionie, et tantôt Cassandre, auquel il entendait disputer l'hégémonie en Grèce après avoir expulsé de Cilicie son frère Plistarchos. Il allait bientôt s'engager dans une guerre contre les Athéniens, ses protégés d'autrefois, guerre qui pouvait être longue et amener d'autres complications ". Entre temps, il bataillait contre le Lagide pour agrandir ses possessions de Phénicie. On entend dire qu'il frit et détruisit Samarie. 11 devenait par là quelque peu dangereux, même pour son gendre et allié Séleucos. Ce qui préoccupait avant tout Séleucos, c'était la Cœlé-Syrie, cette éternelle pomme de dis-

1. Alexandre, lils de Cassandre et de Thessalonice, mort en 295/4 a. C.

2. Sur les difQcultés relatives aux guerres de Démétrios pour et contre les Athéniens, et les hypothèses concernant le TSTpaexIii; i: ô X £ [jl o ç (Plut., VU. X Oral., 4'T,'-p. P'), voy. Histoire des Lagides, II, p. 79-88. On est à peu près d'accord pour considérer le décret en l'honneur de Démocharès comme se rapportant à la guerre faite par Démétrios pour Athènes contre Cassandre, de 301 à 304, ou de 303 à 302, et non à celle dont il est question maintenant, comme lavait cru Droysen.

36 CIIAP. I. — LF, RÈ(;NE DR SÉLEUCOS I NICATOR

corde entre Lagides et Séleucides. On se demande par suite de quels calculs Sc^'lcucos crut bon de ménager un lapprocliemont entre Démétrios et lUolémée ' [7]. Parmi tant de conjectures émises, voici celle qui paraît la plus plausible. Séleucos, ne voulant pas trancher par les armes le litige pendant entre lui et le Lagide, et prévoyant que celuici chercherait à s'emparer du littoral phénicien dès que Démétrios serait occupé ailleurs, jugea prudent de maintenir l'état de choses actuel en réconciliant les possesseurs de fait. Plus lard, si Démétrios parvenait à s'établir soit en Grèce, soit en Asie Mineure, lui Séleucos se ferait céder par son beau-père la côte de Phénicie et serait alors en mesure de réclamer, en négociant ou combattant, ses droits sur la Gœlé-Syrie. Toujours est-il que, dans une transaction singulière provoquée par Séleucos, Démétrios, qui pratiquait couramment la polygamie sous l'œil résigné de la vieille Phila, sa première et dévouée compagne, se fiança avec Ptolémaïs, fille de Ptolémée ■^ Celle-ci remplacerait sa troisième épouse, Déidamia, qui venait précisément de mourir. Comme gage de sincérité, Démétrios donna en otage à Ptolémée le frère de Déidamia, le jeune Pyrrhos, que Ptolémée s'attacha bientôt par une alliance matrimoniale.

Evidemment, Ptolémée avait raisonné comme Séleucos; il pouvait espérer de son futur gendre la môme condescendance que Séleucos attendait de son beau-père. Tous deux comptaient tirer parti de cet accord pour mettre la main sur la Syrie méridionale ; mais Ptolémée avait l'avantage d'en détenir déjà la plus grosse part. Séleucos soupçonna bientôt qu'il avait chance d'être dupé. Il voulut réparer son erreur en ollranl à Démétrios de lui acheter Tyr et Sidon : il essuya un refus, pareil à celui que Démétrios lui avait opposé pré-

1. rEvo(i£VT,; Se roo; UxoAEaaîov &:i ^îKtJyLO-j SL/.ia^ aj-ty [se. AT,;jLT,Tp{w] (Plut., Demelr., 32). Prise de Samarie en 01. 121,1 = 296/5 a. C. (Euseb., p. 118 Sch.).

2. Le Poliorcète avait épousé à Athènes, en 307, Eurydice, veuve dOphélas de Cyrène, puis Déidamia, (iile d'^Eacide. Pyrrhos épouse Anligone, lille de Bérénice et belle-fille de Ptolémée Soter, la première de ses cinq femmes.

cédcmmont pour laCilicio. Décidément, Démétrios, qui cherchait à s'établir on Europe sans renoncer à l'Asie, n'était ni un allié sûr, ni un ami complaisant. Peut-ôlrc valait-il mieux s'entendre avec Ptolémée, qui ne pouvait plus espérer posséder indéfiniment la Gœlé-Syrie malgré Séleucos, ni compter obtenir le reste de Démétrios. Il est probable que les deux voisins se concertèrent pour dépouiller Démétrios; que Séleucos s'adjugea ce qu'il avait vainement demandé à Démétrios, c'est-à-dire la Cilicie et la Phénicie, et que Ptolémée consentit enfin à lui céder la Cœlé-Syrie, en gardant la Palestine juive, pour avoir toute liberté de s'emparer de Cypre. Il est impossible de mettre d'accord, dans leur chronologie absente ou flottante, les textes oii Polybe assure que les ancêtres de Ptolémée Philopator possédaient la Cœlé- Syrie et Cypi-e; où Pausanias dit qu'après la mort d'Antigone, Ptolémée Soter reprit la Syrie et Cypre; oii S. Jérôme adjuge au Lagide Cypre et la Phénicie \ tandis que, en 219, les diplomates syriens revendiquent la Cœlé-Syrie comme ayant appartenu à Séleucos; que Libanius place la limite de l'empire de Séleucos aux frontières de l'Egypte; que Sulpice Sévère donne comme le premier maître de la Syrie après Alexandre « le roi Séleucus », auquel les Juifs payaient à l'époque un tribut annuel de 300 talents d'argent ". En ce qui concerne les Juifs, qu'ils fussent vassaux de l'un ou de l'autre des deux rois, leurs émigrants trouvèrent chez l'un comme chez l'autre un accueil également empressé. C'est probablement sans violence que Séleucos opéra la répartition d'un nombre considérable de Juifs dans les villes neuves qu'il fondait de toutes parts, notamment à Séleucie sur le Tigre, créée peut-être tout exprès pour achever la ruine de l'orgueilleuse et xénophobe Babylone [f].

1. Polyb., V, 34, 6. Pausan., 1, 6, 8. Ilieronym., In Dan., 11, 5.

2. Polyb., V, 67. Liban., Ant.ioch., I, p. 299 ileiske. Sulp. Sevcr., Chron., U, n. J. Beloch (Gr. Gesi/i., UI, 2, p. 252) « ne trouve pas la moindre trace de domination séleucide au S. de Damas avant le régne d'Antiochos le Grand ».

38 CHAP. I. — LE RÈr.NE DE SÉLEUCOS I NICATOR

D'après une tradition plus ou moins légendaire conservée par Appien, los pn^lres do Hal)yl<^>no, les mages ou astrologues dt'positaires de la science chaldécnnc avaient pressenti et essayé de détourner la raen.ace de déchéance que représentait pour lonr cité la fondation dune ville rivale à courte distance (env. Cù\ kil. au N.), sur un canal qui unissait le Tigre à rKnphratc. Si'lcucos, se souvenant qu'ils avaient jadis averti Alexandre du danger qu'il courait à entrer dans Dabylone, — où en effet la mort l'attendait, — eut recours à leurs lumières. Il leur demanda de fixer avec précision l'heure favorahle pour la pose de la p4-emière pierre, et il attendait patiemment sous sa tente le signal qu'ils devaient lui donner, lorsqu'une inspiration soudaine fit que l'armée, croyant entendre la voix des hérauts, se rua à l'ouvrage et accomplit sa tâche. » Comme Séleucos était inquiet et interrogeait de nouveau les mages au sujet de la ville, ceux-ci, après lui avoir demandé grâce, lui dirent : « ô Roi, il n'est au pouvoir de personne de changer la destinée préfixée, bonne ou mauvaise, soit d'un homme, soit d'une cité. Il y a une destinée pour les cités comme pour les individus, et il a plu aux dieux d'attacher la plus longue durée à celle qui a commencé à l'heure présentement adoptée. Ce moment fatidique, nous l'avions laissé passer, parce que nous craignions qu'il lût à l'avenir comme un rempart dressé contre nous ». Rassuré par ce franc aveu et adouci par d'adroites flatteries, le roi accorda aux mages leur pardon '.

Les prédictions qui se vérifient sont d'ordinaire faites après coup. Au temps d'Appicn, plus de quatre siècles s'étaient écoulés durant lesquels Scleucie sur le Tigre était devenue une ville immense, la plus peuplée et la plus prospère des villes asiatiques, enrichie par le commerce, vaste entrepôt des marchandises ('changées entre l'Oiient et l'Occidenl, comparable de tout point, sauf pour l'activité intel-

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