‹ Histoire des Séleucides (323-64 avant J.-C.)Chapitre 263 sur 297 · Justin., XL · texte numérisé non relu

Justin., XL

l'Adiabène (Assyriei, laGordyène, et tout le nord de la Mésopotamie, la Mygdonio et lOsrhoène. En Arzanène, par delà le Tigre, il bâtit Tigranocerte (vers 77). Pour peupler sa nouvelle capitale, il lit des incursions re?p6tdes en Cappadoce : il enleva à leurs foyers tous les habitants de Mazaca, et il pratiqua ce système sur quantité de villes grecques ou barbares dans d'autres régions, notamment, comme il a été dit plus haut, en Cilicie, n'oubliant pas de racoler pour son théâtre des « artistes de Dionysos ». Il capta de môme et installa en Mésopotamie des Arabes Scénites, c'est-à-dire des nomades habitués à vivre sous la tente *. C'était une façon d'imiter Alexandre le Grand, qui avait été en son temps un grand brasseur de peuples.

Tigrane avait pris le titre de « Roi des rois », et il était en effet le plus puissant des monarques de l'Orient. L'empire parthe chancelait sous ses coups redoublés, facilités et rendus plus dangereux par la désunion semée dans la famille royale. L'octogénaire qui occupait alors le trône des Arsacides, Sinatrocès, ne devait pas être fort belliqueux : cependant, il tint bon durant les sept années qu'il régna encore, et il eut le temps de voir pâlir l'étoile de son présomptueux adversaire.

Les deux potentats guerroyaient toujours quand, en 73, ils reçurent l'un et l'autre un appel au secours contre les Romains '-. Le roi de Pont, naguère battu par Sylla (87-84), puis harcelé par L. Muréna (83-81), venait d'engager une troisième et dernière fois la lutte contre les Romains pour leur arracher l'héritage de Nicomède III, qui leur avait légué par testament la Bithynie (74). Serré de près par Lucullus, qui s'apprêtait à le poursuivre jusque dans le Pont. Mithridate rêvait de déchaîner contre Rome toutes les forces de l'Orient, y compris les hordes scythiques qui débordaient

1. Plut., LuculL, 21. 29. Strab., XI, p. 532. XIV, p. 669. XVI, pp. lio. 747. etc. "Apaês; SxT.viTaî de Gorama et Maschané — pays et ville inconnus — mentionnés dans Steph., Byz., pp. 211, 3. 43", 1 Meineke.

2. Sur Mithridate, voy. le livre — revu en traduction allemande (1895) — de Th. Reinach, Milluidale Eupalor roi de Pont. Paris, 1890.

sur l'Asie centrale, derrière les tVonlières des Parthes. Les « rois des Scythes » et Sinatrocès refusèrent de courir cette aventure, où ils n'avaient rien à gagner. Tigrane hésita longtemps. Plutarque raconte qu'il demanda à l'envoyé de Mithridate, Métrodore de Scepsis : « Mais toi, Métrodore, que me conseilles-tu? », et que le spirituel rhéteur lui répondit : « Gomme ambassadeur, je t'engage à secourir le roi; comme conseiller, à n'en rien faire ». Mais il était le gendre de Mithridate ; sa femme, Cléopàtre, le fatigua de reproches et de lamentations : il finit par promettre des secours à son beau-père. Tigrane comptait peut-être s'en tenir aux promesses; mais, à la fin de l'année suivante (72/1), Mithridate fugitif vint chercher un asile en Arménie. Rien ne pouvait être plus désagréable au Roi des rois. Il fit rendre à Mithridate les honneurs royaux, mais il ne voulut pas le voir : il le tint à distance, relégué et gardé à vue dans un château voisin de la frontière, en des lieux « marécageux et malsains », pendant que LucuUus assiégeait et prenait l'une après l'autre les villes du Pont (72/1).

Tigrane ne savait à quel parti s'arrêter. Les Romains, au premier signe d'hostilité, pouvaient non seulement envahir l'Arménie, mais lui faire perdre la Syrie. De Ptolémaïs, oi!i elle avait trouvé asile, la veuve d'Antiochos le Pieux, Cleopâtre Séléné, s'agitait, cherchant à provoquer une intervention romaine en Syrie. Elle avait envoyé à Rome, dès l'an 75/4, ses deux fils, les « rois » Antiochos [et Séleucos?], pour réclamer non pas précisément riiérilagc de son mari, que les Romains n'auraient pu lui rendre qu'en déclarant la guerre à Tigrane, mais son héritage à elle, la succession d'Egypte, que se disputaient les bâtards de Ptolémée Lathyros et de Ptolémée Alexandre. Le Sénat ne tenait pas pour l'instant à se saisir de questions inopportunes : les jeunes princes attendirent longtemps — près de deux ans — une audience, qui finalement leur fut refusée. Mais on les avait vus, durant tout ce temps, parader « en cortège et appareil royal » ; on les

avait appelés amis et ailiers du peuple romain; et, s'ils n'avaient pu consacrer dans le temple de Jupiter Capitolin le magnifique candélabre qu'ils avaient apporté, c'est parce que le temple, brûlé en 83 et dédié seulement en 69, n'était pas encore achevé. Enfin, ce qui est plus important, leurs droits sur la Syrie n'avaient pas été discutés; car, dit Cicéron, « le royaume leur revenait sans conteste, comme transmis par leur père et leurs ancêtres » '.

Tigrane comprit que les Romains avaient en réserve un prétexte tout trouvé pour intervenir en Syrie quand ils le jugeraient à propos. 11 savait, du reste, (jue le jeune Antiochos XIII, dit l'Asiatique, venait de rentrer en Asie, spolié par Yerrès du fameux candélabre, mais rapportant de Rome l'estampille de prétendant légitime. Déjà même quelques soulèvements avaient dû éclater en Syrie. Tigrane s'était porté de sa personne en Syrie avec une armée de 300.000 hommes, au dire de Josèphe : il était occupé à « soumettre quelques villes de la Phénicie » qui n'avaient pas, comme les Juifs, présenté à temps leurs hommages au conquérant. Il venait de prendre Ptolémaïs, capturant du même coup Cléopàtre Séléné, quand un message assez sec, dépourvu de formules protocolaires, l'informa qu'un envoyé du proconsul romain L. Licinius Lucullus l'attendait à Antioche ^

C'était la première fois que l'arrogant despote, habitué à déporter les peuples et à humilier les rois, se trouvait en présence d'un Romain, et ce Romain était le jeune Appius Claudius Pulcher, un beau-frère de Lucullus ', aristocrate qui, comme tous les Claudii, était né insolent. La pompe dont s'entourait le Roi des rois ne parut aucunement intimider son interlocuteur. Dès la première entrevue, Claudius

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