Michel, 4S6. Dittenb., ibid
LES VILLES d'aSIE MINEURE 463
tiative en matière politique. En temps de troubles et de conflits, elles étaient appelées à prendre parti, et l'issue de plus d'une guerre a dépendu de leur bon vouloir. C'est grâce à l'appui des cités grecques que Séleucos II put reprendre la lutte contre Ptolémée Evergète. Les inscriptions confirment ici les dires de Justin. Sinyrnc se vante d'avoir souffert pour la cause de Séleucos et de l'avoir puissamment aidé, non seulement par ses propres moyens, mais en lui ramenant les sympathies de Magnésie du Sipyle, avec qui elle conclut un traité en bonne forme '.
Ce qu'on voit le moins bien au milieu de tant de compliments échangés et d'honneurs décernés, c'est précisément ce que nous cherchons : la nature et la portée des droits exercés par le suzerain. On n'en peut juger que par ceux qu'il abandonne. Quand un roi reconnaît une cité pour « sainte et inviolable » (Ispàv xal ao-uXov), il semble bien renoncer à toute ingérence policière ; mais quand il la proclame « libre et de régime démocratique », voire « autonome », on ne sait trop s'il constate un fait qu'il promet de respecter ou quelle somme de libertés nouvelles il lui alloue. L'impression que laisse un coup d'oeil d'ensemble et que confirme le verbiage adulatoire des documents épigraphiques, c'est que les cités ont toujours eu à compter avec le tempérament ou la politique de leurs maîtres ; que, contre les caprices de ceux-ci et les calculs de ceux-là, leurs franchises n'étaient aucunement garanties, et qu'elles n'ont jamais été plus libres que quand les rois avaient intérêt à les ménager. C'était le cas surtout lorsque des compétiteurs au trùne briguaient leurs sympathies. Aussi Séleucos II fut-il particulièrement prodigue de faveurs. La plus enviée, l'exemption de tributs, devait être la plus révocable, et elle ne fut jamais étendue à toutes les cités, môme par Antiochos le Grand, qui aimait à se montrer
1. Michel, 10. Dittenb., OGIS., 22a. Smyrne est — ou était déjà — ïkvMpa. xal dcfopo/.ôyT.To;, et consécration de son inviolabilité a été demandée à l'oracle de Delphes (Michel, 238. Dittenb., ibid., 228).
généreux par souci de sa renoiniiicc. Lors do la liquidation qui intervint après sa défaite, les Romains décidèrent que les villes qui payaient tribut [stipendium) à Attale 1 seraient astreintes à pareille obligation envers Eumène II, et que celles desquelles Anliochos lirait un revenu {vectigales Anlioclii) seraient lïberae et imnnmes, ce qu'elles n'étaient donc pas jusque-là '. En fait, les villes libres étaient autonomes, et la numismatique nous en apporte ample témoignage, mais non pas indépendantes.
Assez pauvres en renseignements utilisables pour l'bistoire politique et militaire, les inscriptions sont au contraire farcies de protestations d'affection et de reconnaissance pour les rois bienfaiteurs et « sauveurs », d'hommages épuisant toutes les formes de flatteries et aboutissant à l'apothéose, qui était à l'époque la monnaie courante de l'adulation. Le culte des morts illustres ou « héroïsation », particulièrement des œkistes des cités, était de longue date en usage chez les Hellènes. Les Ioniens d'Asie transportèrent aux vivants les honneurs héroïques ou même divins. Après la bataille d'.-Egos-Potamos, les Samiens transformèrent leurs 'Hpaîa en AuTàvSps'.a : il ne tint qu'à Agésilas d'être dieu et d'avoir un temple à Thasos. Il préféra être homme d'esprit et se moquer des Thasiens en leur conseillant, puisqu'ils s'entendaient à faire des dieux, de se faire dieux eux-mêmes. Les Athéniens firent de Démétrios Poliorcète un dieu qu'ils associèrent, avec une impudeur sacrilège, à leur Vierge Athéna. Alexandre avait pris pour lui-môme le titre de dieu, en vertu de la tradition monarchique qui faisait des rois orientaux des êtres surhumains ; mais ses successeurs immédiats — sauf les Lagides déguisés en Pharaons — ne se sentirent pas tout d'abord de taille à soutenir ce rôle, du moins aux yeux des Hellènes. Ces parvenus prirent le titre de rois, mais sans prétendre encore être des dieux.
1. Liv., XXXVII, 55, 6. La comparaison avec le texte de Polybe (XXII, 7, 8) montre que Tite-Live emploie stipendium et vectigal comme synonymes.
l'apothéose et le culte des uois 465
L'adulation des Hellènes eux-mêmes leur prouva quils étaient trop modestes. Les honneurs décernés par les villes à leurs prolecteurs étaient de ceux qui ne conviennent qu'aux dieux. Les Scepsiens décident de consacrer à Antigone un enclos avec autel, statue, sacrifices et processions renouvelés chaque année; les Priéniens volent à Lysimaque une statue à ériger sur l'agora et un autel où, tons les ans, au jour de naissance du roi, les prêtres et prêtresses iront offrir des sacrifices devant tout le peuple en costume de fête, avec le même cérémonial qu'aux Panathénées '. L'apothéose des Séleucides fut mieux graduée, commençant par des fêtes religieuses (Iî),£jxîLa) instituées en leur honneur, dans lesquelles leur nom était associé à celni d'autres dieux, presque sur le pied d'égalité ^. Les rois devenaient ainsi les -àpsopo». ou (T'jvvao'- ou 5"jv9povo'. de divinités à qui ils communiquaient leurs prédicats distinclifs, de façon que les hypostases tendaient à se confondre. On ne savait plus bien lequel était le plus honoré, de Zeus ou de Séleucos Nicator, dans la personne de Séleucos Zeus Nixà^wp, ou d'Antiochos Soter et d'Apollon dans la personne d'Antiochos Apollon So)-:r]p ^ Les légendes qui certifièrent la descendance divine de Séleucos I et firent d'Apollon l'ancêtre de la dynastie achevèrent d'effacer la distinction entre la lignée divine et les dieux. La Nouvelle-Ilion paraît avoir devancé les autres cités dans ce genre d'hommages adressés aux Séleucides \ Après la bataille de Koroupédion, qui les a délivrés de la tutelle despotique de Lysimaque, les lliens décident d'élever sur l'agora un autel qui portera le nom du roi Séleucos et sur lequel le gymnasiarque olTrira un sacrifice le 12 de chaque mois; de plus, tous les quatre ans, dans le mois « Sélencien », seront célébrés des Jeux solennels suivant les rites usités dans les