LA VENGEANCE DE LAODICE
veau culte, dont la prêtresse sera — dans sa province — « Bérénice, fille de Ptolémée fils de Lysimaque », apparentée à la dynastie. Ce décret, qui a dû être signifié de môme dans les autres satrapies, sera gravé sur le marbre et exposé dans les localités les plus marquantes, « afin, dit le roi, que maintenant et par la suite apparaisse évidente pour tous, môme en ces choses, notre intention à l'égard de notre sœur » *. Mais Laodice goûta peu cette façon de l'ensevelir prématurément dans l'apothéose. Pendant que Bérénice entrait avec une suite brillante à Antioche, elle s'éloigna, la rage au cœur, emmenant avec elle ses enfants à Ephèse, qui paraît avoir été sa résidence ordinaire. Ses fils étaient en âge de comprendre l'outrage fait à leur mère et le tort fait à leurs droits. Le cadet, Antiochos, n'avait que huit ans environ; mais l'aîné, Séleucos, était un adolescent destiné à affronter bientôt de rudes épreuves.
Il faut croire qu'Antiochos oublia auprès de sa nouvelle épouse les dommages qu'avait subis son autorité dans l'Extrême-Orient ; il n'est aucunement question d'une entreprise quelconque exécutée ou préparée par lui dans les dernières années de son règne. Echangea-t-il réellement des politesses avec le roi de Patalipoutra, Açoka Piyadasi, apôtre zélé du bouddhisme, qui se flatte d'avoir concilié à sa propagande la faveur des princes occidentaux, y compris « le roi des lona Antiyaka », il se peut [f]. Depuis le temps de Séleucos I et de Tchandragoupta, les Séleucides entretenaient des relations pacifiques avec les rois do l'Inde et ne songeaient plus à leur disputer ce morceau de l'empire d'Alexandre. Les anecdotiers se sont chargés de trouver des occupations à Antiochos II. Ils parlent de ses débauches et orgies, de ses mignons, du médecin que Ptolémée lui avait donné pour veiller
1. Inscr. publiée en 1883 par Holleaux et Paris (BCH., IX, p. 324 sqq.) ; Michel, 50. Dittenb., OGIS., 224. Pour la date, le débat est entre A. II et A. III. L'identité de ce Ptolémée fils de Lysimaque, celle de Bérénice, etc., autant de questions litigieuses qui s'enchevêtrent, depuis Ptolémée d'Éphèse (ci-dessus, p. 82) Jusqu'à Ptolémée de Telmesse (ci-aprôs, ch. vi).
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sur sa santé, et autres bavardages pillés pour la plupart dans Phylarque de Naucratis, un contemporain qu'on soupc^onne d'avoir été rorj,'^ane du parti égyptien '. ('/est cependant de Polybe lui-môme qu'AIhénée dit tenir un détail assez curieux de la vie privée des souverains à Antioclie. Ptolémée, paraîtil, envoyait à sa fille Bérénice de l'eau du Nil, « afin qu'elle n'en bût pas d'autre que de ce fleuve ». Si l'eau du Nil avait alors, comme plus tard, la réputation d'être prolifique, on dut penser que Ptolémée voulait supplanter à bref délai, par des héritiers de son sang, les enfants de Laodice.
Quand nous retrouvons Antiochos deux ou trois ans plus tard, vers 247, père d'un nouvel héritier que lui a donné Bérénice, il est en Asie Mineure, non loin d'Ephèse, et nous rencontrons dans son entourage Sophron, le gouverneur d'Ephèse, dont la femme ou la maîtresse, Danaé, était, au rapport de Phylarque, sur le pied d'intimité avec Laodice. D'après S. Jérôme, Antiochos, « ressaisi par son amour pour Laodice, la ramena à sa cour {reyiam) avec ses enfants ». On peut prendre avec ce texte la liberté de croire qu'Antiochos ne ramena pas sa première femme à Antioche, mais qu'il se plut dès lors à l'aller visiter souvent à Ephèse. Ce retour de tendresse pour sa famille délaissée pourrait bien avoir coïncidé avec la mort de Philadelphe (246). Antiochos se sentait délivré d'une surveillance qui lui avait longtemps pesé et libre d'essayer de quelque expédient pour concilier ses anciennes affections avec ses nouvelles obligations.
Alors commence une tragédie domestique en plusieurs actes, encombrée d'assertions contradictoires, et qu'il est impossible d'amener à l'état de récit purgé de conjectures. On ne sait où situer le premier acte, qui se passa probablement à Éphèse, chez Laodice. Après avoir fait sans doute reconnaître officiellement ses droits d'épouse légitime et ceux de ses enfants, elle aurait jugé bon de rendre irrévocable cette
1. Athen., 11, p. 45 c. Plin., Vil, § 123. XXIX, § 5. Cf. Droysen, 111, pp. 362-3.
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espèce de testament en faisant empoisonner Antioclios. On ne put croire qu'un homme de quarante ans, mais miné par les excès et relevant d'une grave maladie, fût mort de mort naturelle. Phylarque ajoute à l'assassinat une supercherie imaginée pour tromper l'opinion sur les volontés dernières du roi. Cachant le cadavre encore chaud, Laodice aurait fait coucher dans le lit royal un certain Artémon, qui ressemblait d'une façon frappante au défunt, et c'est ce prétendu moribond qui, en présence d'une grande afflucnce de peuple, aurait recommandé à la loyauté de ses fidèles sujets Laodice et ses enfants '.
Mais la vengeance de Laodice n'était pas complète. Elle aurait voulu frapper tous ceux qui avaient contribué ou applaudi à sa disgrâce, et surtout sa rivale, qui trônait à Antioche. A Antioche, oii l'Egyptienne n'avait jamais été populaire, les gardes du corps, spontanément peut-être ou gagnés par Laodice, tuèrent le fils de Bérénice. On raconte qu'en apprenant ce forfait, Bérénice monta sur son char, et, fendant les flots d'une foule hostile, se lança à la poursuite du meurtrier, un certain Gaeneus. Elle le manqua avec sa lance, mais l'abattit d'un coup de pierre et fit passer sur le corps les roues de son char -. Polyen, qui voit des stratagèmes partout, prétend que les assassins usèrent de supercherie. Ils promenèrent par les rues, en grand appareil, un autre enfant, pour
1. Voy. Histoire des Lagides, I, pp. 246-248. Les textes dans Hieron., In Dan., 11, 6. Phylarch. ap. Athen., Xlll, p. 593 6. Plin., VII, § 5.3. Val. Max., IX, 14, Ext. 1. Justin., XXXII, 1. Appian., Syr., 65. Polyten., VIII, 50. Euseb. Arm., I, p. 251 Schône. Eusèbe ne parle pas de poison; le fait était donc discutable. On assure que la ruse de Laodice fut imitée plus tard par l'impératrice Plotine, pour faire adopter Hadrien par Trajan après décès.
2. Val. Max., IX, 10, Ext. 1. Jérôme croit savoir que le crime a été commis, à l'instigation de Laodice, par Icadion et Genneus (= Caeneus) Antiochiae principibus. Polyen donne le nom du médecin Aristarque, qui trompa Bérénice, et les noms des suivantes, Panariste, Mania et Géthosyne, qui cachèrent la mort de leur maîtresse et avertirent Ptolémée {~zxr,p x?,? àvT|pT,|j.£VT,(;, c'està-dire Philadelphe). Jérôme paraît croire aussi que Philadelphe était encore en vie, mais il ne le fait pas venir en Syrie {occisa Bérénice et morluo Ptolemaeo Philadelpho paire ejus in Aegypto).
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tromper le peuple et la reine. Ils persuadèrent ainsi à Bérénice que l'agitation se calmerait si elle se retirait, avec une garde de mercenaires gaulois, dans le château-fort de Daphné : puis, quand la reine, sur le conseil de son médecin Aristarque, eut accepté le pacte, ils Tassiégèrenl et la mirent à mort. Suivant Justin, Bérénice, sachant que des assassins avaient été envoyés par Séleucos II pour la tuer, s'enferma à Daphné avec son fils. Elle y fut assiégée ; mais elle aurait pu résister jusqu'à l'arrivée des secours que lui expédiaient en toute hâte les cités d'Asie, émues de son infortune, et son frère Ptolémée, si elle n'avait été prise par trahison. L'infortunée Bérénice fut massacrée au milieu de ses femmes, dont bonnomhre périrent avec elle. Polyen croit savoir qu'après ce massacre, quelques suivantes substituèrent au cadavre de Bérénice une figurante dont elles firent semblant de panser les blessures et maintinrent ainsi dans le devoir la population d'Antioche jusqu'à l'arrivée de Ptolémée. Ptolémée — qui est pour Polyen le vieux Philadelphe — entre dans le jeu des rusées commères, envoie dans les provinces des messages au nom de Bérénice et de son fils et s'empare ainsi sans coup férir de tout l'empire séleucide « depuis le Taurus jusqu'aux frontières de l'Inde » !
Il faut laisser ces étranges histoires aux compilateurs qui les ont recueillies. Que Bérénice fût ou non morte quand les nouvelles d'Antioche parvinrent à Alexandrie, elle allait être vengée, non par un vieillard cauteleux et des soubrettes effrontées, mais par son frère Ptolémée III, le seul homme de guerre — et encore ne le fut-il que par occasion — qu'ait produit la dynastie des Lagides.