Babelon, p. lxxxvii
sa coutume, dut s'incliner devant l'opinion du roi et de la majorité des conseillers. Au lieu de céder de mauvaise grâce, l'habile ministre déclara qu'il ferait tous ses cITorts pour mettre à exécution la décision prise. Cette volte-face cachait une arrière-pensée : Ucrmias ménageait son crédit pour perdre plus sûrement Epigène.
L'armée destinée à la campagne d'Orient était rassemblée àApamée, — le centre militaire de la monarchie syrienne, — lorsque l'on apprit à la cour que des désordres graves avaient éclaté parmi les troupes. Elles se plaignaient de ne point toucher leur solde, et le roi, effrayé d'une mutinerie si intempestive, ne savait à quoi se résoudre. Alors ilermias, saisissant une occasion qu'il avait peut-être amenée, s'offrit à payer aux soldats tout l'arriéré de solde, si le roi lui promettait de ne pas emmener avec lui Epigène. Après ce qui s'était passé, disait-il, ce général ne pouvait plus commander à des troupes qui lui gardaient rancune. Antiochos, qui comptait sur les talents militaires d'Epigène pour suppléer à sa propre inexpérience, aurait bien voulu répondre en maître à l'insolente sommation de son ministre; mais il avait peur d'Uermias, qui l'entourait de ses créatures et tenait entre ses mains tous les ressorts de l'administration. Il céda et donna l'ordre à Epigène de rentrer au quartier et de rester à Apamée; cela, au grand effroi de ceux qui avaient eu la hardiesse de contredire Hermias. Celui-ci apaisa les troupes en réglant leur solde, à l'exception d'un corps d'environ 6.000 Cyrrhestiens, qui firent bande à part et se mirent en révolte ouverte. Il fallut, après bien des pourparlers et du temps perdu, les réduire par la force. Ces agitations favorisaient les ténébreuses machinations d'Hermias. Il s'entendit avec le commandant de la forteresse d'Apamée, un certain Alexis, pour accuser Epigène d'intelligences avec Molon. Une lettre supposée, écrite par Hermias et glissée dans la correspondance d'Epigène par un de ses domestiques, permit au commandant de sur-
prendre le flagrant délit et de faire exécuter sur l'heure le soi-disant coupable. C'était la seconde fois qu'Hermias employait avec succès son talent de faussaire. « Le roi », dit Polybe, « fut persuadé qu'Epigène avait été mis à mort justement, tandis que ceux de la cour soupçonnèrent la façon dont les choses s'étaient passées, mais se tinrent en repos par crainte » *.
Les préparatifs et les intrigues avaient occupé toute l'année 221. Antiochos ne put partir qu'au début de l'hiver. Il passa l'Euphrate et arriva vers le solstice d'hiver à Antioche de Mygdonie (Nisibe) ^. Il y attendit durant quarante jours que la saison fût propice. Le jeune roi était accompagné de son inévitable minisire, qui le tenait comme gardé à vue. Dès l'approche du printemps, l'armée se mit en marche vers le Tigre. A Libba, sur la route de Ninive, on tint conseil. Molon était alors dans les environs de Babylone. De quel côté et par quelle voie fallait-il l'aborder? Hermias proposa de descendre le long de la rive droite du Tigre. On éviterait ainsi la traversée du fleuve et de ses affluents de gauche, le Lycos (Zabas) et le Gapros. Quand le présomptueux Garien eut parlé, le roi consulta Zeuxis, qui connaissait le pays ainsi que les ressources et la tactique de l'adversaire. Zeuxis, « ayant sous les yeux la triste fin d'Epigène, hésitait à dire sa pensée : mais l'ignorance d'Hermias était si évidente qu'il finit par s'enhardir ». Il remontra au roi que, si l'on suivait l'itinéraire indiqué, l'armée souffrirait de la disette et n'arriverait pas au but. Babylone était protégée au nord par un vaste désert et le Canal Royal. Le désert franchi, on se trouverait arrêté par le canal, que les ennemis auraient eu soin d'occuper à l'avance : il faudrait battre en retraite, et une retraite dans ces conditions serait un désastre. Au contraire, en franchissant le Tigre, on prenait pied immédiatement dans la Sitacène ou Apolloniatide, un