Polyb., V
3. Polyb., V, 107. Sur le sens, la portée et les conséquences de la réforme,
ISi CHAP. VI. — ANTIOCHOS 111 LE GRAND
allentlant, l'Egypte dlait en liesse. A part Séleucie sur rOronte, Antiochos avait perdu d'un seul coup tout le fruit des campagnes précédentes.
Pendant que Plolémée Philopalor reprenait à Alexandrie sa vie de dilettante mystique et voluptueux, Antiochos, ajournant ses projets de revanche, mettait la IvOxe à profit pour pre'parer la guerre contre Achaeos. Il est probable que - comme en 219, et à plus forte raison - Sosibios avait essayé de faire reconnaître par le vaincu le royaume d'Asie Mineure, et que Antiochos, si humilié qu'il fût, se redressa sous cet affront. Les préparatifs ou les hésitations d'Antiochos durèrent longtemps, car ce n'est qu'en mai 216 qu'il franchit le Taurus. Devenu prudent, il avait, au dire de Polybe, négocié une alliance avec Attale, qui devait « agir de concert » avec lui '. Quelles furent les concessions éventuelles offertes par Antiochos au roi de Pergame pour le décider à choisir entre deux rivaux également dangereux pour lui, nous l'ignorons: on n'entend plus parler par la suite d'une intervention quelconque d'Attale dans leur querelle. Il parait bien que sa collaboration (xoivoirpayla) se réduisit, en fait, à une neutralité bienveillante et à une avance de fonds, qui ne fut remboursée que plus tard à son successeur Eumcne II. Pour l'instant, les embarras que lui créaient ses mercenaires gaulois l'occupaient suffisamment, ou lui fournissaient un prétexte opportun pour rester dans l'expectative. En tout cas, Antiochos était certain que Achapos n'avait plus d'amis en Asie Mineure : il s'était aliéné la population par son despotisme et tous ses voisins, y compris le roi Prusias de Bithynie, par son arrogance.
Les péripéties de cette guerre nous échappent complètement. Nous n'en connaissons que le siège de Sardes, où
qui a consisté à ouvrir à tous les Égyptiens la classe, jusque-là bornée, des « guerriers (|j.iyt[xoi) » indigènes, voy. l'excellente monographie de J. Lesquier, Les institutions militaires de l'Egypte sous les Lagides. Paris, i9il. 1. Polyb., loc. cit.
AchcTos finit par être enfermé et où il se défendit opiniâtrement pendant près de deux ans (214-213). Les assiégés multipliaient les sorties, et on ne pouvait plus compter, pour les réduire, que sur la famine. Cet interminable siège fut abrégé pourtant par une surprise que conçut et exécuta le Cretois Lagoras. Aidé par Théodotos d'Étolie et Dionysios, par une nuit obscure, il pénétra avec 2000 hommes dans la place, en escaladant le rempart du côté le plus inaccessible et par conséquent le plus mal gardé. La ville tomba au pouvoir d'Antiochos, mais il restait à prendre la citadelle, où Achaeos s'était réfugié avec Félite de ses partisans. Ce second siège menaçait aussi de s'éterniser, lorsque la trahison vint tirer d'embarras Antiochos. Sosibios avait expédié d'Alexandrie un Cretois du nom de Bolis, avec mission de faire évader Achaeos et assez d'argent pour acheter les connivences nécessaires. Bolis connaissait les lieux à merveille, et il comptait gagner sans peine son compatriote, parent et ami Gambylos, qui commandait les mercenaires Cretois au service d'Antiochos et se trouvait précisément de garde derrière la citadelle. Cambylos, en effet, prêta à Bolis une oreille complaisante ; mais, une fois ensemble, les deux Cretois, en dignes enfants de leur pays, eurent en même temps la même idée : c'était de se partager les dix talents de Sosibios et d'en tirer autant et plus d'Antiochos en lui livrant Acha?os. Le plan fut communiqué au roi, qui donna sa pleine approbation.
La trahison fut ourdie et accomplie avec habileté. Polybe s'attarde, avec une complaisance visible, à détailler les péripéties de ce drame mouvementé, qui aboutit à un dénouement tragique. Bolis présenta à Achaeos des lettres de Ptolémée et s'offrit à diriger l'évasion. Achaeos, ne se fiant qu'à demi au Cretois, prit un déguisement qui devait, en cas d'alerte, le rendre méconnaissable même à son prétendu sauveur; mais, remarque Polybe, on ne joue pas au plus fin avec un Cretois. Bolis sut bien le distinguer de ses quatre
compa{?nons : il fut appréhendé et conduit à Antiochos. Le roi, après s'ôtre abaissé jusqu'à se faire le complice des traîtres, se montra impitoyable pour le rebelle : sa cruauté donne la mesure do la haine amassée et des inquiétudes éprouvées depuis deux ans. Achaeos, condamné à mort par le Conseil royal, fut puni d'un supplice à la mode orientale, atroce et infamant : on lui coupa l'extrémité des membres, puis la tOte, qui fut cousue dans une outre en peau d'àne, et le tronc décapité fut mis en croix. Les partisans restés dans la citadelle avec Laodice, sommés de se rendre, se partagèrent en deux factions qui, par antipathie réciproque, s'empressèrent d'ouvrir les portes au Séleucidc '. Il put se montrer indulgent alors : sa vengeance était satisfaite. Le sort de Laodice n'intéresse plus les historiens : nous la perdons de vue (213). Polybe ne l'avait peut-être pas oubliée, mais les excerpteurs de son texte n'en ont conservé qu'une moralité banale : ne pas se fier étourdiment à quiconque, et ne pas s'enorgueillir dans la prospérité.
Antiochos rentra ainsi en possession de l'Asie Mineure et put prendre quelque repos. Les années qui suivent, et sur lesquelles nous n'avons aucun renseignement en ce qui concerne l'Asie Mineure, durent être employées à des négociations délicates avec Attale et les villes du littoral. Les cités grecques se gardèrent de faire mauvais visage au vainqueur, et Attale était toujours, théoriquement, son allié. Antiochos avait intérêt à se montrer accommodant, attentif à ne pas faire surgir de diflScultés susceptibles de le détourner de la tâche à laquelle il se préparait, assuré qu'il était de reprendre avec avantage les pourparlers diplomatiques, s'il revenait victorieux de l'Orient. En attendant, Attale était surveillé par le Bithynien.
La présence du roi était, en effet, réclamée en Haute-
1. Polyb., VllI, n-23. s. Paul (Ti(., 1, 12) confirme, au risque d'en faire un dogme, la réputation proverbiale des Cretois : KotiTeî àz\ ij/sjjTa;.
EXPÉDITION d'aNTIOCHOS DANS LA HAUTE-ASIE 157
Asie, où. depuis la défaite de Séleucos II, la suzeraineté des Séleucides n'était plus qu'un souvenir. Il confia le gouvernement de l'Asie Mineure à des mains sûres, probablement au fidèle Zeuxis, à qui il était redevable de sa victoire sur Molon et de la prise de Séleucie sur le Tigre. Du moins, nous rencontrons, quinze ans plus tard, comme stratège de Lydie, un Zeuxis que Polybe ne distingue aucunement de celui dont il a relaté plus haut les faits et gestes '. Josèphe cite une lettre adressée par Antiochos « à son père Zeuxis », « au temps où le roi était dans les satrapies supérieures ». Antiochos a été informé que des velléités d'insoumission se manifestent en Lydie et en Phrygie. Il s'est avisé d'un moyen discret de contenir les populations : c'est de transplanter de Mésopotamie et de Babylonie en Asie Mineure deux mille familles juives, qui constitueront des groupes de loyaux sujets et feront en quelque sorte office de garnisaires. Il charge Zeuxis d'opérer le transfert ^ Ce document sans date me semble ne pouvoir être mieux placé que dans les circonstances présentes. Déjà Antiochos I Soter avait implanté au cœur de la Phrygie, dans sa colonie d'Apamée, une forte proportion de Juifs, qui, comparant ce refuge à l'Arche de Noé, firent donner à la ville le surnom de KiêcoTÔç.
Expédition d' Antiochos dans la Haute-Asie (212-204).
On ignore la cause immédiate de l'expédition d'Orient, et il en est tout un chapitre, le premier acte, dont la date est si incertaine que l'on se demande encore s'il ne con-
1. Polyb., XXI, 13, 4. Liv., XXXVII, 45, 5. Dédicace de Zeû^iç Kuviyou MaxESoiv, en Carie (Dittenb., OGIS., 235), et à Zeuxis, par le peuple de Pergame?(/6td., 236).