CHAPITRE III
La Nacre et la Perle.
La nacre et la perle, leur formation, leur analogie . — Diverses espèces de nacre. — Son usage et sa composition. Les perles, leurs formes et leurs couleurs. — L es perles chez les Hébreux , les Grecs> les Romains et chez nous. — Diverses espèces de perles. — Circonstances curieuses donnant lieu ci leur formation. — Pêche des perles. — Le pêcheur de perles et le requin. — Procédés employés pour extraire les perles des huîtres. — Commerce des perles Perles fausses.
Plusieurs espèces de moules ou d’huîtres peuplant les mers et les eaux douces secrétent une matière cornée et calcaire, c’est-à-dire animale et minérale, qu'elles appliquent aux parois du coquillage pendant les périodes de la croissance ; elles
forment ainsi cette riche substance connue sous le nom de nacre , de l’arabe nakar, qui veut dire coquille.
Mais, lorsque cette substance est très-abondante, elles forment des gouttelettes, de petites boules adhérant parfois a l'intérieur des valves, ou se trouvant d’autres fois logées dans la partie charnue du mollusque; dans ce cas elles sont d’une forme plus sphérique, s’augmentent chaque année d’une couche de matière nacrée; elles restent brillantes, translucides et dures : ce sont les perles fines .
On voit donc que la nacre et la perle sont formées d’une même substance, qui ne diffèrent que par la disposition des couches. Dans la nacre, les couches sont planes, tandis que sur les perles les couches sont courbes et concentriques; cette dernière structure attire sur la surface les rayons lumineux, de manière à la rendre d’un brillant argentin, h la fois mat et chatoyante, doux et agréable h l’œil.
Un morceau de nacre, arrondi artificiellement comme une perle, ne saurait avoir cet éclat donné par le travail lent de la nature.
La nacre doit le brillant éclat qui en fait tout le mérite à de petites couches d’air extrêmement minces qui restent enfermées entre les couches calcaires et transparentes dont elle est composée.
On distingue dans le commerce la nacre franche, qui vient de l’Inde, de Ceylan et du Japon; elle se tire d’une coquille bivalve, aplatie et légèrement concave, dont l’intérieur est d’un blanc éclatant, sauf que la partie nacrée est bordée par une ligne bleuâtre, enveloppée elle- même par une bande jaune verdâtre un peu large.
La nacre bâtarde Manche, qui vient du levant: l’intérieur de la coquille qui la produit est solide et d’un blanc bleuâtre; le tour offre une couleur jaune, quelquefois verdâtre; son iris se compose de rouge et de vert.
La nacre bâtarde noire , d’un blanc bleu ou noirâtre très-remarquable : son iris se compose de rouge, de bleu et d’un peu de vert.
Il oreille de mer ou haliotide, qui se trouve dans toutes les mers, et la burgandine qui vient des Antilles.
Tout le monde connaît les délicieuses transformations que l’art fait revêtir à cette substance, depuis le bouton de l'élégante manchette jusqu’à la poignée des épées de luxe. On en fait un grand usage dans les ouvrages de marqueterie, de tabletterie fine, de bijouterie ; on s’en sert pour couvrir des boites et des tabatières, pour faire des étuis, des dés, des éventails, des jetons, etc.
Les écailles de nacre destinées aux meubles bijoux, sont extraites en général des grosses huîtres des mers des Indes orientales et occidentales de l’espèce des pintadines mère-perle.
La surface externe de ces coquillages est rugueuse ; mais dès que cette superficie est enlevée, on obtient des plaques de nacre qui sont plus ou moins épaisses, suivant l’âge des huîtres. Les plus belles ont de huit à dix ans; elles atteignent tu grandeur jusqu’à J 5 centimètres de diamètre et 27 millimètres d’épaisseur.
L’analyse chimique de la coquille h nacre donne les résultats suivants :
Carbonate de chaux, 80,2.
Phosphate de chaux, 5,0.
Phosphate de magnésie, 0,7.
Matière gélatineuse, soufre, 5,-1 .
Lors même que la nacre est superposée par couches annuelles, elle est tellement dure que des instruments parfaits sont nécessaires pour la travailler. On a même recours à la chimie, qui fournit des acides suppléant à l’action de la limeon donne ensuite le poli avec du sulfate de fer calciné.
Les produits des Japonais à l’exposition universelle de 1855, dans les montres hollandaises, meubles et tabletteries étaient dignes d’admiration. Ils ont sans doute des procédés qui nous sont inconnus pour le travail de cette substance, car iis ont obtenu un fini d’exécution et d’incrustation que nos habiles ouvriers et artistes de France ont de la peine h atteindre.
Les perles fines, qui, plus que toute autre substance précieuse, partagent aujourd’hui avec les diamants le privilège d’orner les diadèmes desmo-
narques, ainsi que les riches parures des patriciennes et plébéiennes de nos temps modernes, ont été constamment considérées, par les anciens peuples, comme ayant le premier rang parmi les plus précieuses valeurs.
La forme de la perle fine dépend de la situation où le hasard a placé le noyau ou la semence première; si la formation a lieu entre ou dans les manteaux charnus du mollusque, il est certain que les mouvements tendront a donner h la perle une forme arrondie; si la perle est placée près des charnières, elle sera probablement déprimée ; et si elle touche aux parois de la coquille, de façon que l’animal ne puisse la remuer, elle finira par adhérer a l’émail ou par prendre des formes diverses.
Il y a des perles de diverses couleurs ; outre les perles blanches, on en voit de roses, de jaunes, de grises, de teintes bleues, et de complètement noires. Le brillant produit par ces reflets se nomme V orient des perles.
Ces variétés de couleurs tiennent h la nature du sol sur lequel le mollusque se trouve attaché, et conséquemment aux gaz et aux éléments divers qui flottent dans le milieu ambiant où il croit, se nourrit, végète et meurt.
La grosseur, la rondeur, le brillant, le chatoiement, la teinte sont les qualités qui servent de base pour les prix ; il faut y joindre la rareté ou la demande dans le commerce des perles fines.
Les Orientaux ont une passion prononcée pour ccs gouttes de rosées solidifiées, ainsi qu’ils nomment ces belles perles qui s’étalent avec pompe et magnificence sur leurs b laux costumes.
Les Hébreux, voisins du golfe Persique, où se pêchent les plus belles perles, ont dû en connaître 1 usage de bonne heure. Job, dans les livres saints, est l’auteur qui en parle le premier; il dit que la pêche de la sagesse est de beaucoup préférable à celle des perles, et cette substance précieuse est très-souvent citée dans le livre des Proverbes.
Ii ne paraît pas que les anciens Égyptiens aient fait usage des perles ; elles ne sont indiquées chez eux par aucun de leurs monuments ; mais après la conquête d’Alexandre, lorsque la domination des rois macédoniens y fut établie, le luxe y fut porté au plus haut degré, et les perles formaien les bijoux les plus estimés.
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Les Grecs qui appelaient les perles margarites , ne paraissent pas en avoir connu l’usage dans une très-haute antiquité. Homère n’en fait aucune mention; Hérodote n’en parle pas. Ce n’est qu’après la guerre contre les Perses et les conquêtes d’Alexandre que le goût des perles se répandit parmi eux.
A l’époque de leur plus grande splendeur, les Romains portaient des vêtements brodés de perles ; les dames romaines s’en couvraient les bras et les épaules, et les faisaient ruisseler dans leurs cheveux.
La valeur de ces bijoux approche de celle du diamant. Jules César présenta b Servilie, mère de Rrutus et sœur de Caton, une perle estimée plus de 1 ,100,000 francs de notre monnaie.
Les fameuses perles qui ornaient les oreilles de Cléopâtre coûtaient trois millions huit cent mille francs.
Dans une fête donnée par Antoine, buvant è son vainqueur, elle jeta une de ces perles dans une coupe de vin et avala ainsi une valeur dépassant un million cinq cent mille francs!
Il semble assez curieux que bien avant la découverte du nouveau monde, les peuples sauvages de
1 Amérique se parassent de colliers et de bracelets en perles fines.
Il y a deux siècles, une perle fut achetée à Catifa, par le voyageur Tavernier, et vendue au schah de Perse pour 2,750,000 francs.
Philippe II d’Espagne reçut de Elle Marguerite (cote de Colombie), une perle qui pesait 25 carats et estimée 800,000 francs.
Un prince arabe de Mascate a possédé la plus belle perle qui soit au monde, dit-on, non pas à cause de sa grosseur, mais parce qu’elle est si claire et si transparente que l’on voit le jour au travers. Elle ne pèse que 12 carats et un seizième.
U refusa cependant de la donner contre 100,000 francs.
Le schah de Perse actuel possède un long chapelet dont chaque perle est à peu près de la grosseur d’une noisette. Ce joyau est inappréciable.
A l’exposition universelle de 1855, la reine d Angleterre nous a fait voir de magnifiques trésors eu perles fines, et l’Empereur des Français nous a montré une collection de 408 perles pesant chacune 16 grammes d’une forme parfaite e
HISTOmK
d'une belle eau; elles valent ensemble plus de 500,000 francs.
Il y avait aussi une perle grosse comme un œil de perdrix et d’un magnifique orient; elle est évaluée un grand prix par les connaisseurs, et si l’on pouvait lui trouver son pendant, elles seraient alors, toutes deux ensemble, d'une valeur qu on ne saurait fixer.
La nature de la formation des perles fait penser que l’on peut trouver ces précieuses concrétions dans tous les coquillages k parois nacrés des espèces nommées huîtres, patelles, moules, haliotides, et, en effet, notre huître commune, notre moule commune, portent quelquefois des perles.
Les moules k cygues qui sont dans les marais d’eau douce; les mullettes que l’on ramasse dans la vase des rivières, sont également perlières; mais les perles que l’on y découvre ont généralement la teinte et la couleur de l’intérieur de la coquille où elles sont nées.
La Pinne marine, espèce de moule que l’on trouve dans la Méditerranée, dans la mer Rou-
ge, etc., qui atteint de grandes dimensions, a l’intérieur de ses valves rougeâtres et produit des perles roses.
Cette moule produit aussi une soie verdâtre nommée byssus . Les Siciliens et les Calabrais la filent et en fabriquent des bas et des gants ; on en fait aussi une espèce de drap soyeux d’un brun doré k reflet verdâtre. On a pu voir le byssus travaillé k l’exposition universelle, dans les montres qui se trouvaient dans le passage qui conduisait k l’annexe.
Les mollusques qui fournissent le plus de perles au commerce, et qu’on trouve dans la mer des Indes, de la Chine, du Japon, de l’Amérique du Nord, dans la mer Verte ou golfe Persique, dans la mer Rouge, etc., sont Y huître perlière , pinta dîne mère-perle.
Elle est d’une structure irrégulière, d’un ovale imparfait; elle a quelquefois 15 centimètres de diamètre ; mais en général, sur les bancs exploités, elle ne mesure que 5 k 7 centimètres. Sa chair est blanchâtre, grasse et molle, et surtout gluante; aussi n’est-elle pas recherchée comme aliment.
Les perles fines de belle eau, d’un bel orient,
de belles formes, recherchées pour les bijoux, se vendent à la pièce; on les nomme vierges , paran gones ; celles qui sont de formes irrégulières sont dites baroques ; elles se vendent au poids, môme les plus grosses.
On enfile sur soie blanche ou bleue les perles moyennes et petites; on réunit les rangs par un nœud de ruban bleu ou par une houppe de soie rouge, et on les vend alors par masse de plusieurs rangs, suivant le choix des perles.
Les très-petites perles, dites semences , se vendent à la mesure de capacité ou au poids.
La perle est susceptible de se détériorer assez facilement par l'action des acides ou des gaz fétides; elle se ternit et devient alors, comme on la nomme dans le commerce, vieille; lorsque la dégradation est trop forte, on la dit perle morte .
Les perles d’Europe, principalement celles qui proviennent des pêcheries de la Grande-Bretagne, sont classées sous le nom de perles d’ Écosse ou perles d* apothicaire . Cette dernière dénomination, peu usitée aujourd’hui, vient de l’usage que la médecine empirique faisait de ces perles pour en former un éluctaire coûteux et qui cependant ne représentait que la mixture d’une certaine quan-
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titéde carbonate de chaux avec un liquide, eau ou vin.
La formation des perles est souvent provoquée par diverses causes qui produisent chez le mollusque une surabondante sécrétion de la substance nacrée.
Ainsi, lorsqu’il est attaqué par les vers marins, qui percent lentement la coquille, il repousse l’invasion en sécrétant une plus grande quantité de matière h nacre, pour en épaissir son enveloppe.
Il est probable que l’excès de la substance non appliquée aux coquilles s’agglomère en petites parties qui deviennent denses et donnent naissance à diverses formations plus ou moins sphériques, suivant qu’elles se logent entre les parois des valves ou dans les lobes membraneux de la chair de l’animal. Ces formations de perles croissent en grosseur chaque année, comme on peut le voir par les couches concentriques qui les composent.
Il arrive aussi qu’un grain de sable, un œuf de poisson, etc., qui entre furtivement dans la coquille
entrouverte, et se plaçant de manière à ne pas être expulsée, se couvre, à l’époque delà sécrétion, d’une première enveloppe nacrée et forme ainsi le premier rudiment d’une perle.
On a cherché, surtout les Indiens et les Chinois, de mettre à profit cette observation ; ils ont essayé depuis longtemps de faire produire aux huîtres des perles plus grosses en introduisant des éclats de coquilles ou de grains de verre dans les valves entrouvertes, ou encore en touchant le mollusque avec une tarrière fine à travers sa coquille; mais jusqu’à présent les lenteurs, les difficultés que présente ce stratagème ne sont pas compensées par les résultats obtenus.
Les coquilles à perles se rencontrent dans un grand nombre de points du globe ; mais les sources d’approvisionnement des perles fines ont toujours été l’océan Asiatique, le golfe Persique et la mer Rouge.
Depuis la découverte des Amériques, on a exploité les bancs d’huitres perlières dans l’océan
Pacifique, le golfe du Mexique, la mer Vermeille, etc., etc.
La pêche des perles, h Ceylan, dure six semaines ou deux mois au plus; elle commence en février pour se clore dans les premiers jours d’avril.
Lorsque la pêche doit avoir lieu, les bateaux parlent le soir, à dix heures, au signal d’un coup de canon. La brise de nuit, qui porte vers la mer, fait arriver la flottille sur les bancs avant l’aurore, et au jour les plongeurs se mettent h l’œuvre.
La pêche continue jusque vers le milieu du jour, moment auquel la brise, qui a molli dès le lever du soleil, change et souffle vers la terre. On appareille alors pour le retour h Ceylan, à force de voiles et de rames.
Dès que les barques sont en vue, un coup de canon avertit les intéressés dans la pêche, les propriétaires des bateaux, les femmes et les enfants des marins, que la flottille approche. A l’arrivée au port, les cargaisons d’huîtres sont mises h terre sans perdre de temps, afin qu’elles soient complètement déchargées avant la nuit, et qu’elles puissent repartir le lendemain h dix heures si la pêche doit continuer.
Chacune de ces barques destinées h la recherche des huîtres perlières est montée par vingt et un hommes : le patron pilote, dix rameurs et dix plongeurs.
Sur les lieux de pêche, les plongeurs se partagent en deux bandes de cinq hommes, qui, alternativement, plongent et se reposent. Habitués dès l’enfance à ce rude travail, ils descendent jusqu'à des profondeurs de douze mètres, en se servant, pour accélérer leur immersion, d’une grosse pierre de forme pyramidale et percée au bout le plus petit, d’un trou dans lequel est passée une corde dont l’autre extrémité est amarrée au bateau.
Au moment de plonger, chaque homme, pourvu d’un sac ou filet pour mettre les huîtres, prend entre les doigts du pied droit la corde à laquelle la pierre est attachée; entre ceux du pied gauche, il place son filet; puis, saisissant la corde d’appel de la main droite et se bouchant les narines de la main gauche, il plonge droit ou accroupi sur ses talons.
Arrivé au fond de l’eau, il s’empresse de mettre dans son filet qu’il s’est passé au cou les huîtres qui sont à sa portée, et à l'aide de la corde d’appel,
qu’il raidit, il avertit les camarades du bord de le remonter rapidement avec sa cargaison.
Ce travail est si pénible quune fois remontés dans la barque, les plongeurs rendent par la bouche, parle nez et par les oreilles, de l’eau souvent teinte de sang. Néanmoins, lorsque le temps les favorise, ils répètent les descentes jusqu’k quinze et vingt fois ; mais si le temps est mauvais, ils ne plongent guère que trois ou quatre fois.
A la profondeur la plus grande où s’exerce le travail, c’est-k-dire à douze mètres dans l’eau, le temps qu’un habile plongeur peut y demeurer excède rarement trente secondes.
On doit donc être en garde, au dire de M. Lamiral qui a étudié spécialement cette question et bien voulu nous communiquer des documents sur ce sujet, contre ce qu’ont fait imprimer certains voyageurs qui affirment que l’on travaille sans respirer k la pression de deux atmosphères, c’estk-dire k plus de vingt mètres sous l’eau pendant plus d’une minute, et a plus forte raison contre l’assertion de ceux qui disent qu’un plongeur peut rester immergé pendant deux, cinq, et même six minutes.
On a inventé divers appareils libres qui per-