‹ Histoire des sultans mamlouks, de l'ÉgypteChapitre 30 sur 183 · III. MELIK-MODÂFFER-KOUTOUZ · texte numérisé non relu

III. MELIK-MODÂFFER-KOUTOUZ

loi

as G58 (1260).

Bientôt après des ambassadeurs de Houlagou arrivèrent en Egypte apportant une lettre conçue en ces termes :

«De la part du Roi des Rois de l’Orient et de l’Occident, le kaân suprême :

«En votre nom, ô Dieu, qui avez étendu la terre et élevé les cieux ; Melik- « Modaffer-Koutouz est de la race de ces Mamlouks, qui ont fui dans cette contrée «pour échapper à nos glaives, qui jouissent des bienfaits de ce prince, et «égorgent les sujets soumis à son autorité. Que Melik-Modaffer-Koutouz sache, «aussi bien que tous ses émirs, et les peuples de son empire, qui habitent «l’Egypte et les contrées voisines, que nous sommes les soldats de Dieu sur la «terre; qu’il nous a créés dans sa colère, et livré entre nos mains tous ceux qui .-« sont l’objet de son courroux ; ce qui s’est passé dans les autres contrées doit «être pour vous un sujet de réflexion , et vous détourner de penser à nous faire «la guerre. Instruisez-vous par l’exemple des autres et remettez-nous votre sort, «avant que le voile se déchire, et que, livrés au repentir, vous ne voyiez «tomber sur vous la peine de vos fautes : car, nous ne nous laisserons point «toucher par les pleurs; et nous serons insensibles aux plaintes. Vous avez «appris que nous avons conquis une vaste étendue de pays; que nous avons « purifié la terre des désordres qui la souillaient; et que nous avons égorgé la plus «grande partie des habitants. C’est à vous de fuir, et à nous de vous poursuivre; «et quelle terre vous offrira un asile? quelle route pourra vous sauver? quelle «contrée vous conservera la vie? Vous n’avez aucun moyen d’échapper à nos «glaives, de vous soustraire à la terreur de nos armes. Nos chevaux sont extrê- «mement légers à la course; nos flèches sont perçantes; nos épées sont pareilles «à la foudre; nos cœurs sont durs comme des montagnes; le nombre de nos «soldats égale celui des grains de sable; les forteresses ne peuvent tenir devant «nous; les armées ne sauraient nous résister avec succès. Les prières que vous «adresseriez à Dieu contre nous ne seraient point écoutées. En effet, vous vous «enrichissez par des moyens illicites; vous ne tenez aucune parole; vous violez «les promesses et les serments les plus solennels. La révolte et la désobéissance «régnent au milieu de vous; sachez donc que vous allez voir tomber sur vous «l’humiliation et l’opprobre. Aujourd’hui, vous allez recevoir un châtiment igno- «minieux, en punition de l’orgueil insensé qui vous animait sur la terre, et des «excès auxquels vous vous livriez. Ceux qui ont commis l’injustice vont savoir «quel sort les attend; ceux qui oseront nous faire la guerre, auront à s’en re- « pentir ; ceux qui rechercheront notre protection seront seuls en sûreté. Si vous

«vous soumettez à nos ordres, et aux conditions que nous vous proposons, « vous partagerez tout ce qui est à nous et contre nous. Si vous résistez , vous «périrez : n’allez pas vous causer la mort à vous-mêmes : celui qui est averti doit «être sur ses gardes. Vous êtes persuadés que nous sommes des infidèles : et «nous, nous vous regardons comme des êtres criminels. Et ce Dieu, dont les «ordres sont irrévocables, dont les arrêts sont parfaitement sages, nous a fait «triompher de vous; vos armées les plus fortes sont à nos yeux comme un petit «nombre d’hommes; vos personnages les plus marquants sont devant nous des « êtres méprisables. Vos rois n’ont à attendre de nous que l’opprobre. Ne délibérez «pas longuement : hâtez-vous de nous rendre réponse, avant que la guerre «allume ses feux, et lance sur vous ses étincelles : alors, vous ne trouveriez «plus d’asile, de force, de protecteur, d’appui. Vous éprouveriez de notre part «les catastrophes les plus terribles, et vous laisseriez bientôt vos contrées désertes. «En vous adressant ce message, nous avons agi noblement envers vous; nous « avons cherché , par nos avis , à vous réveiller de votre assoupissement. Main- « tenant vous êtes les seuls ennemis contre lesquels nous devions marcher. Que «le salut soit sur nous, sur vous, et sur tous ceux qui suivent la direction di- «vine, qui redoutent les suites de la mort, et qui se soumettent aux ordres du «roi suprême.

«Dis à l’Egypte : Voilà Holaoun (i 32) qui arrive, escorté d’épées nues, et de «glaives acérés.

«Il va réduire à l’humiliation les personnages éminents de cette contrée (i33). « 11 enverra les enfants rejoindre les vieillards.»

Koutouz ( 1 34) ayant réuni les émirs , tous furent d’avis de faire périr les ambassadeurs, et de se diriger vers Sâléhieh. En conséquence, les députés furent arrêtés et mis en prison. Le sultan s’occupa de faire prêter serment de fidélité à ceux d’entre les émirs qu’il avait choisis, et donna l’ordre du départ. Les émirs n’entreprenaient cette expédition qu’avec répugnance, parce qu’ils crai-

(i3î) C’est de cette manière que plusieurs historiens arabes écrivent le nom de Houlagou. De même dans l’histoire de Haïthon ( Histoire orientale, col. 43, 44» 4$, 46, etc.) , on lit Haolon, et Olaon dans une lettre que le pape écrit à ce prince (Mosheim, Historia ecclesiastica Tartarorum , append. pag. 66) , etc.

(133) Je lis üJàl , au lieu de £J!M.

(134) Je lisjJaâ, au lieu de j-b-

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gnaient d’en venir aux mains avec les Tatars. Le lundi, quinzième jour du mois de Schaban , Melik-Modaffer, à la tète de toutes les troupes de l’Égypte, d’une 263 partie des forces de la Syrie, des Arabes, des Turcomans, etc., sortit du château de la Montagne, et prit la roule de Sâléhieh. Avant son départ, il fit comparaître devant lui les ambassadeurs tatars, qui étaient au nombre de quatre. Un d’eux fut coupé en deux dans le marché des chevaux, au pied du château de la Montagne; un autre, hors de la porte de Zawilah; le troisième, hors de la porte de Nasr; et le quatrième, dans le lieu nommé Ridaniah LoIaj^ÎI (i35). On suspendit leurs têtes à la porte de Zawilah; et ce furent les premières têtes de Tatars qui furent attachées dans cet endroit. Parmi ces députés se trouvait un enfant, auquel le sultan fit grâce, et qu’il reçut au nombre de ses Mamlouks. On proclama dans les villes de Misr et du Caire et dans les environs, que chacun prît les armes pour défendre la cause de Dieu, et soutenir la religion du Prophète. Les gouverneurs eurent ordre d’exciter les soldats à partir. Tous ceux qui se cacheraient et viendraient à être découverts, devaient recevoir des coups de fouet.

Le sultan vint camper à Sâléhieh, où toutes ses forces se trouvèrent réunies : ayant convoqué les émirs, il leur proposa de poursuivre l’expédition ; mais tous s’y opposèrent, et refusèrent obstinément de marcher. Koutouz, irrité, leur dit: «Émirs des Musulmans, voilà longtemps que vous mangez les richesses du «trésor; et maintenant, vous répugnez à marcher contre l’ennemi. Eh bien! je «vais me mettre en marche; ceux qui sont zélés pour la défense de la religion , «n’ont qu’à m’accompagner. Quant à ceux qui pensent autrement, ils peuvent «retourner chez eux. Dieu voit tout ce qui se passe; et le péché des femmes des « Musulmans retombera sur la tête de ceux qui auront refusé de partir.» Ceux des émirs que le sultan avait choisis (i36), et auxquels il avait fait prêter serment, s’étant, d’un commun accord, engagés à faire partie de l’expédition, les autres ne purent se dispenser de suivre leur exemple. L’assemblée se sépara. Dès que la nuit fut arrivée , le sultan fit battre ses tambours , et dit hautement : « J’irai seul «attaquer les Tatars.» Les émirs voyant que le prince était décidé à partir se mirent en marche malgré leur répugnance. L’émir Rokn-eddin-Bibars-Bondokdari

(i35) On désignait par ce nom un jardin qui avait appartenu à un esclavon appelé Ridan. Cet homme était attaché au service du khalife fatimite Aziz, et portait le dais sur la tête de ce prince. 11 fut mis à mort , le mardi, dixième jour du mois de Dhou’lhidjdjah , l’an 398 (de J. C. 1002) (Makrizi , Description de l’Égypte, man. ar. 798, fol. 128 r°).

(x 36) Je lis , au lieu de

eut ordre de se porter en avant, à la tête d’un corps de troupes, afin de reconnaître les mouvements des Tatars. Il se présenta devant la ville de Gazah, qui était occupée par une garnison de ce peuple. L’ennemi, apprenant l’arrivée de Bibars, évacua la place , dont l’émir prit possession. Le sultan , suivi de toutes ses forces , vint camper à Gazah, où il s’arrêta un jour. Il prit la route du Sahel, et se dirigea vers la ville d’Akka. Les Francs, qui étaient alors maîtres de cette place, sortirent avec des présents à la rencontre de Koutouz, et lui offrirent de l’accompagner comme auxiliaires. Il les remercia, et leur fit promettre d’observer dans cette guerre une stricte neutralité. Il leur jura que , si un de leurs cavaliers ou de leurs fantassins, suivait l’armée des Musulmans, avec l’intention de lui nuire, il reviendrait sur ses pas et les attaquerait, avant de marcher contre les Tatars. Ayant ensuite convoqué les émirs, il les exhorta à ne pas craindre de se mesurer avec l’ennemi. Il leur remit devant les yeux le carnage, le pillage, les incendies, qui avaient désolé les diverses provinces , et les engagea à prévenir le retour de 264 pareils excès. 11 les exhorta à délivrer la Syrie des mains des Tatars, à défendre courageusement l’Islamisme et les Musulmans, et à éviter les châtiments que Dieu ferait tomber sur eux. Tous fondirent en larmes, et jurèrent unanimement de faire tous leurs efforts pour vaincre les Tatars, et les chasser des provinces qu’ils avaient conquises. L’émir Rokn-eddin-Bibars-Bondokdari s’etant avance, par ordre du sultan , à la tête d’un corps de troupes , rencontra les coureurs des Tatars. 11 se hâta d’écrire au sultan, pour l’informer de cet événement, et commença à escarmoucher avec l’ennemi, tantôt avançant, tantôt reculant; Koutouz le joignit près d’Aïn-Djalout.

Kitboga et Baïdera, les deux gouverneurs choisis par Houlagou, n’eurent pas plutôt appris la marche de l’armée égyptienne, qu’ils se hâtèrent de rassembler tous les Tatars qui étaient dispersés dans la Syrie, et se mirent en marche, pour aller combattre les Musulmans. Les coureurs égyptiens ayant rencontré ceux des Tatars les mirent en déroute. Le vendredi, vingt-cinquième jour de Ramadan, les deux partis se trouvèrent en présence. Les Musulmans ne se disposaient qu’avec une crainte extrême à se mesurer avec les Tatars. Le soleil venait de se lever. La vallée était remplie de troupes : de toutes parts on entendait les cris des laboureurs des villages, et le son continu des tambours du sultan et des émirs. Les Tatars montèrent alors à cheval et la bataille s’engagea. Une des ailes de l’armée du sultan fut mise en désordre et rompue. En ce moment, Melik-Modaffer, ôtant son casque de dessus sa tête, le jeta à terre, et s’écria de toute sa force : O Isla-

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rnisme ! Il se précipita en personne sur l’ennemi , escorté de ceux qui l’entouraient, et combattit avec une extrême intrépidité. Dieu seconda ses efforts. Kitboga , général des Tatars, fut tué dans l’action. Après lui, périt Melik-Saïd-Hosaïn , qui servait dans l’armée des Tatars. Dieu fit fuir le reste de leurs troupes devant les Musulmans (i3y), qui les poursuivirent l’épée dans les reins, massacrèrent un grand nombre d’hommes, et firent une multitude de prisonniers. L’émir Bibars se distingua par son courage sous les yeux du sultan. Le jeune homme, qui faisait partie des envoyés Tatars , et que le sultan avait épargné et incorporé parmi ses Mamlouks, se trouvait à cheval, derrière ce prince, au moment du combat. Lorsqu’il vit la bataille engagée, il plaça sur son arc une flèche, qu’il dirigeait contre le sultan. Mais, frappé par un de ceux qui étaient à côté de lui, il fut saisi et massacré sur la place. Suivant un autre récit, il décocha en effet la flèche qui atteignit le cheval du prince, et le renversa à terre. Koutouz se trouvait ainsi à

(137) Le texte porte ces mots : AÎI

L’expression qui répond à celle dej»^iiJÎ se prend, en arabe, dans deux sens.

Tantôt elle signifie, comme les mots latins terga dare ,fuir devant un ennemi. On lit dans le Siratarresoul [ man. arab. 629, fol. 119): biLSd «Nous avons fui devant eux. ■> Dans l’iiistoire

d’Ebn-Khaldoun (man. de la Bibliothèque du Roi, tom. VII, fol. 96 r°) : Jj9Î

« Leurs rangs furent rompus, et ils prirent la fuite. « Ailleurs (f. 144 v°) : LT ! j J.*J !

«Ils fuirent devant l’ennemi. » Et plus loin (fol. 23g v°) : . î « Ils prirent

« la fuite, et tournèrent le dos <à l’ennemi. » Tantôt cette expression signifie, en parlant de Dieu : Faire fuir un des adversaires devant Vautre, comme dans ce passage du meme historien (t. VII , f. 1 55 v°) : ^Ld! «Dieu les fit fuir devant les Musulmans.» Dans un passage du Roman

d’Antar (tom. III, fol. ig5 r“), les mots ïlh&l signifient : Il lui tourna le dos.

Dans la langue hébraïque, l’expression spÿ ou “jlÿ H3D ou “yy “jsn signifie fuir ; et d’autres fois ïpÿ ina signifie faire /«i>(Exod. chap. xxm, v. 27 ; Psaume xvm , v. 41).

En langue persanne, les mots w-v«io signifient : Tourner le dos , s’enfuir (Voy. Gulistan, ed.

Semel. pag. 29). Dans le Matla-assaadeïn (fol. 214 v°), on lit : IjZOlyaLi

joL w'.èo «L’émir Lokman Berlas ayant fui devant le prince.» Plus loin (fol. 3^7 r°) : j L& jj JOL «Ayant tous à la fois tourné le dos, ils prirent la fuite.» Ailleurs (f. 3o5 r°),

on trouve cette expression : Jj.il.} « Ils eurent recours à la fuite. » Les mots

signifient également : Tourner le dos ; comme dans ce passage de Khondémir ( Habib -

assiiar, tom. III, fol. 261 r°) : Jjjl j 2J>^I f «Tournant le

« dos au champ de bataille , il prit le parti de la fuite. »

io6 HISTOIRE DES SULTANS MAMLOUKS.

pied; Fakhr-eddin-Mama, descendant de son cheval, le Fit monter à sa place, et, lorsque l’on eut amené un des chevaux de main , il se remit lui-même en selle.

L’armée égyptienne poursuivit les Tatars jusque dans le voisinage de Baïsan. Là, ils firent volte-face, et engagèrent un combat plus acharné que le premier. Mais, grâce à Dieu, ils furent mis en déroute, et perdirent, avec leurs chefs, un grand nombre de leurs soldats. Les Musulmans avaient été violemment ébranlés. Le sultan, à trois reprises, cria d’une voix forte, de manière à être entendu de 265 la plus grande partie de l’armée : « O Islamisme! ô Dieu, protégez votre serviteur «Koutouz, et faites-le triompher des Tatars! » Lorsque ceux-ci eurent été vaincus pour la seconde fois , le sultan mit pied à terre , frotta son visage sur la poussière, la baisa humblement , et fit une prière , accompagnée de deux rikah , pour rendre grâce à Dieu de la victoire. Après quoi il remonta à cheval. Les troupes arrivèrent chargées de butin. La nouvelle de la défaite des Tatars parvint à Damas, le dimanche, vingt-septième jour du mois. La tête de Kitboga, leur général, fut portée au Caire.

Zeïn-Hâfidi, et les gouverneurs Tatars, quittèrent précipitamment la ville de Damas , accompagnés des personnes de leur suite ; mais les habitants des villages les attaquèrent et pillèrent tout leur bagage. Damas avait été au pouvoir des Tatars l’espace de sept mois et dix jours.

Le même dimanche , le sultan vint camper à Taberiah. De là , il écrivit aux habitants de Damas, pour leur notifier la victoire dont Dieu l’avait gratifié , et la défaite des Tatars. C’était la première lettre qu’il eût adressée à la population de cette ville. Dès qu’on eut reçu celte dépêche, les habitants s’abandonnèrent aux transports de la joie la plus vive. Ils se précipitèrent sur les maisons des Chrétiens, les livrèrent au pillage, et détruisirent tout ce qu’ils purent démolir. Ils renversèrent l’église des Jacobites, ainsi que celle de Marie, et mirent le feu à celle-ci, en sorte qu’il n’en resta plus qu’un monceau de ruines. Ils égorgèrent un grand nombre de Chrétiens, et réduisirent les autres en esclavage. Ils se vengeaient ainsi de ce que, durant la domination des Tatars, les Chrétiens avaient songé plus d’une fois à faire main basse sur les Musulmans, avaient détruit des mosquées, des minarets, qui se trouvaient dans le voisinage de leurs églises. Ils frappaient publiquement leurs cloches, marchaient en pompe avec la croix, buvaient du vin dans les rues, et en répandaient sur les Musulmans.

Le vingt-deuxième jour du même mois, les habitants de Damas pillèrent les

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