‹ Histoire des sultans mamlouks, de l'ÉgypteChapitre 36 sur 183 · IV. MELIK-DAHER-BIBARS · texte numérisé non relu

IV. MELIK-DAHER-BIBARS

triompha. Melik-Dâher ne se montra pas, suivant l’usage, en public, avec l’appareil de la souveraineté.

bâtir un autre sur le terrain qui sépare le Caire de Fostat. 11 lui donna le nom de Meïddn-Ndsery (manège de Nâser). Durant l’espace de deux mois, à l’époque de la plus grande chaleur, et après que le Nil avait atteint sa pleine crue , le sultan se rendait d^s cet endroit, le samedi de chaque semaine, pour jouer à la paume. Chaque fors qu’il prenait cet exercice, il donnait à deux des émirs du premier rang des ceintures d’or. Tous, successivement, avaient part à cette libéralité. Ce laps de temps était une des deux époques de l’année où le prince distribuait des chevaux à ses émirs. Chacun de ces animaux avait sa selle, une bride légèrement argentée; mais était sans caparaçon. Les émirs centeniers et ceux que l’on appelait émirs des tambours 1^1 étaient les seuls qui

reçussent ce présent. Si quelques-uns des émirs d’un rang inférieur y avaient part , ce n’était que par l’effet d’une grâce spéciale. Quant à ceux des émirs qui étaient dans la familiarité et la faveur du sultan, ils étaient traités avec une munificence particulière. En sorte que plusieurs d’entre eux recevaient jusqu’à cent chevaux dans le cours d’une année. Le sultan Ladjin jouant à la paume ïjtô b , son cheval s’abattit sous lui , et il eut tout le corps brisé (Abou’lmahâsen, man. 663 f. 4 o r°). L’émir Anbar-Saharti avait fait construire pour son usage un manège où il s’exercait à jouer à la paume ( ibid ., fol. i/|5 v°).

L’an 889 (de J. C. 1484), le sultan Kaïtbaï s’amusant à jouer à la paume dans le manège, son cheval s’abattit, se renversa sur lui, et lui fracassa la jambe (Ebn-Aïas, Histoire d'Egypte, tom. Il, ■fol. 36 v°). Quinze ans après, l’émir Doulatbaï étant allé se promener hors du Caire, du côté de l’observatoire, voulut prendre le divertissement de la paume; mais son cheval ayant fait un faux pas, il tomba sur une pierre avec tant de roideur, qu’il mourut des suites de cette chute (id., f. 66 v°)

Au rapport de Mirkhond (IVe partie, f. 2o3 r°) , l'an 607 de l’hégire (de J. C. 1210) , Kotb-eddin-

Aïbek, souverain de Dehli, s’occupant à jouer à la paume » tomba de la

selle à terre, et son cheval lui passa sur le corps. Il expira à l’instant même. Les princes mongols, qui régnèrent dans l’Inde, ne se montrèrent pas moins passionnés que d’autres pour ce noble et périlleux exercice. Et Abou’lfazl , dans l’ouvrage intitulé Aïin-akberi (Calcutta 1783, pag. 3ii, 3 12) , nous a transmis, sur cet objet, des détails aussi intéressants que circonstanciés.

La Perse qui, comme nous l’avons dit, doit avoir été la patrie de ce jeu, n’a pas manqué d’en conserver invariablement l’usage. Suivant le rapport de l’historien des Curdes (man. persan de Ducaurroy 88, fol. 146 r°), Schah-Tamasp , roi de Perse, faisait élever à sa cour les fils des grands de l’État. On leur apprenait, entre autres exercices militaires , à lancer des flèches, à jouer au mail, et

à conduire un cheval :

Ajj jJ. Nous lisons dans un manuscrit

persan, qui contient la vie de Schah-Abbas (manuscrit de M. Silvestre de Sacy), que ce prince ayant reçu un ambassadeur de la part de l’empereur mogol Sélim, et voulant accueillir ce député avec une distinction éclatante, lui accorda, entre autres honneurs, celui de jouer avec lui à la paume. Les voyageurs remarquent expressément que, dans la ville d’Ispahan, il y a une grande place appelée Meïdân, où l’on s’amuse au jeu de la paume à cheval (Chardin, Voyages en Perse, tom. I, pag. 260; tom. Il, pag. 43, etc.). Enfin, nous apprenons par le témoignage de Silva- Figueroa ( Ambassade en Perse, pag. 33, i33), que près de la ville d’Ormus est un lieu où les Mores (les Persans) s’exercent à jouer au mail à cheval.

Cetle année, les rats se montrèrent en nombre prodigieux, dans la province de iiLlJauran, à l’époque où les granges étaient pleines. Ils dévorèrent la plus grande

AN

tlK

Après avoir recueilli les faits historiques qui constatent, à différentes époques, l’existence de cet exercice, il me reste à rassembler ici quelques observations. Les écrivains persans, lorsqu’ils parlent

du jeu de la paume , le désignent ordinairement par le mot tchaugdn qui » comme nous l’avons

dit, est proprement le nom de l’espèce de raquette en usage pour lancer la balle. Quelquefois ils se

servent du mot goï ^ C £ qui signifie une boule. Tel est aussi le sens du terme arménien hound ^nuiiu, que nous avons vu dans un passage, cité plus haut, où il est fait mention du jeu de Ici balle £nujrj ^

Les mots korah 'ij> et okrah'ijï I, consacrés, chez les Arabes, pour exprimer cette sorte de jeu, ont une signification tout à fait analogue. Le premier de ces termes est le plus universellement usité. Les écrivains arabes établissent une différence entre le jeu de la'paume ou de la balle 'iJÉ et celui du mail savledjân Avicenne (t. I, p. 80), passant en revue les divertissements auxquels les hommes se

livrent, met de ce nombre le jeu de la grande et de la petite paume, et celui du mail *o. Il paraît

que le premier et le second, comme nous l’avons vu , se jouaient exclusivement avec une sorte de raquette , appelée tchaugdn, qui se terminait par un morceau de bois pointu et bombé, et que dans le dernier jeu, que je nomme celui du mail, on se servait, pour lancer la balle, d’une sorte de maillet de bois qui finissait en une pointe recourbée; car telle est l’application que les lexicographes arabes nous donnent du mot savledjân

il est bon de faire observer ici que, dans les passages où les écrivains arabes et persans font mention du jeu de la paume, surtout lorsqu’ils parlent de princes et de personnages d’un rang distingué, il s’agit toujours du jeu de la paume à cheval. Si les auteurs omettent souvent d’en faire la remarque expresse, c’est que ce divertissement était tellement répandu dans les différentes contrées de l’Orient, que les lecteurs ne pouvaient nullement s’y méprendre.

Toutefois, il existait en ce genre, pour les simples particuliers, un jeu de paume moins bruyant, moins impétueux, mais exempt de dangers. Ainsi, nous lisons dans Y Histoire d'Égypte d’Abou’lmahâsen (man. arab. 663, fol. 1 4 5 v°j, que les concubines du sultan Ismaïl s’amusaient ensemble à jouer à la balle 'ijs . Et ce jeu, encore aujourd’hui, est fort en usage chez les femmes de l’Égypte. Abou’lfazl, dans l’ Akbar-nâmeh (man. persan de l’Arsenal 19, fol. 100 v°), nous apprend que le jeu

de la paume à pied îOLo était ^eri connu et fort usité dans la ville de Tebriz.

Comme le jeu de la paume, et surtout de la paume à cheval, avait dans tout l’Orient la plus grande vogue, il est peu étonnant que les termes qui avaient rapport à ce genre de divertissement se trouvent souvent employés par les écrivains, tant au propre que dans un sens métaphorique. On

lit dans le Schah-nâmeh (Soo/trab, pag. i65) : ^^J3 « Il excellait dans la

«lutte et le jeu de la paume. » Plus loin (pag. 177) :

-v.' j ^ ^ * 'SJ* y. u3o)

«Il l’enleva de la selle, comme une balle que le mail, à l’aide du vent, vient frapper.» Dans le Tarikhi-lFassâf (manuscrit, folio 253 recto), on lit :

a prend dans la main de la capacité le mail de l’activité. » Dans riiistoire de Raschid-eddin

an 65g (1261). IV. MELIK-DAHER-BIBARS. l3l

partie des grains. On assure que les dégâts causés par ces animaux s’élevèrent à trois cent mille sacs (ïj!j.s>) de froment (6). Bientôt après, les Tatars s’étant réunis

(fol. 354 v°) : "Il lança, avec le mail de

«l’éloquence, la balle du discours dans le manège de l’élocution.» Un vers inséré dans le Zafernâmeh , (fol. 23g v») offre ces mots:

j üXgol;) A^a $ j~, j

« Toute la plaine était jonchée de trompes d’éléphants et de tètes de guerriers, qui ressemblaient à « des mails et à des balles de paume. » Dans le Matla-assaacleïn (fol. 118 v°), on lit :

a£” "Peu s’en fallut que les Turcomans, «avec le mail du secours divin, ne poussassent la balle de la victoire au but de leur ambition. »

Plus loin (fol. 283 v°) : j

« Depuis ce temps, pris dans la courbure du mail du destin, il restait comme une balle,

«incertain et ballotté. » Dans le Habib-assiiar (tom. III, fol. 342 v°) : JjjU «Ils

« le rendirent courbé comme un mail. » De là vient que, dans un vers de Hafiz, le mot est

employé pour désigner le sourcil (, Specimen poeseos persicœ, pag. 1 1). Dans le Bostan de Sadi (édit.

de Calcutta, p. 120), on lit : j yp l^o , c’est-à-dire, « J’ai des connaissances

« dans la littérature. » Dans le même ouvrage (pag. ig2), on lit : J.jj « Le tonnerre frappe

« le mail » , c’est-à-dire, retentit. De là vient l’adjectif « Vif à la course comme une balle. »

Dans le Secander-nameh (pag. 71), on trouve cette expression jy « Un coursier rapide à

« la course.» Le mot , comme on l’a vu, a passé dans la langue arabe; j’en ai cité plus haut

des exemples. Un voyageur portugais, Antonio Tenreiro, dit, en parlant des Arabes : « Us sont si «grands cavaliers, qu’ils jouent la paume à cheval, que jogao a choca a cavallo ( Itcnerario , 1762, pag. 35g). Dans les Mille et une Nuits (texte arabe, éd. de Habicht, tom. I, pag. 84), il est fait mention du jeu de la paume, et l’éditeur a partout substitué le mot ^ A celui de 1 qui

est la véritable leçon.

Le mot savledjân , se trouve joint au mot dans des vers rapportés par Devletschah

( Tezkiret , man. pers. 25o, fol. 62 r° et v°). Dans le Fakihat-alkholafâ d’Ebn-Arabschah (ed. Freytag, pag. 7) , on lit : ajIs-L^as *l.£> a&ÜJÎ 'ijs « La langue de ton élo-

« cution pousse, à son gré, avec son mail, la balle de l’éloquence. » Dans la Vie de Lisan-eddtn ( t. 11, man. arab. 75g, fol. g r°) :^Îj.3^!Î As-Il^a aV^Sj « Les mails du destin jouèrent avec sa balle. »

Dans une Histoire d’Égypte (de mon manuscrit, fol. 128 r°) : ^ , ! >x4 1 a)

jyS’l Î-Vxlt W J « Les sabots des chevaux étaient courbés dans le manège comme des

« mails : et les têtes des ennemis leur servaient de balles. » Otbi, dans la Vie de Mahmoud (man. de

JDucaurroy, fol. 2g v°) dit, en parlant d’un éléphant : bj çtpjsz3. “ « se

au nombre de six mille cavaliers , firent une invasion sur le territoire de Hems. Melik-Aschraf-Mousa-ben-Scbirkouli, prince de cette ville, et Melik-Mansour,

•< pare d’une trompe semblable à un mail, et qui va et vient. » Un poème, composé par l’auteur de l’histoire des Curdes (fol. x 4 5 v°), commençait par ce vers :

JIœt? JUj bas $ J'-" J *•*

«Je suis comme une balle, poussée chaque mois, chaque année, dans un vaste manège : je suis « chassé d’une position vers une autre, par le mail de la destinée.» Quant au mot gouï ', en arabe

korah ijî ou okrah, qui signifie la balle de bois ou autre avec laquelle on joue à la paume, il a donné naissance à plusieurs expressions métaphoriques. On lit dans le Zafer-ndmeh (fol. 391 r°) :

j' ® Lors de la séparation d’avec lui , il jouait sa tète, en guise de balle. »

Dans le Tarikhi-ïVassâf (fol. 224 v°) : j: i.1«! j JjJj! 51 (3?*" \S^ " H enleva aux anciens et

« aux modernes la balle de la prééminence.» Dans le Tarikhi-guzideh (man. de Bruix 9, f. 233 r°):

JïJJiJ-’ J 3“^ -5 ^C, £ jjj «Durant quelques

«joui’s, il jouait à la paume dans le manège désert de l’empire, et aspirait à la royauté et à la sou-

«veraineté. » Dans le Secamler-nâmeh (pag. 160) : àf «Ils l’emportèrent

« sur tous les rois. »

Je finirai ces observations par une conjecture sur le mot français chicane. S’il est vrai , comme on ne peut en douter, d’après l’autorité de du Cange, que ce terme ait été en usage dans nos provinces méridionales, pour désigner le jeu de la paume ou du mail , on pourrait croire cjue c’est dans

l’Orient qu’il faut en chercher l’étymologie. Nous avons vu que le mot persan ichaugân a

passé dans la langue arabe, et qu’il est employé par Àbou-Schamah, auquel nous devons une vie très-détaillée de Nour-eddin et de Saladin. Si je 11e me trompe , ce mot est l’origine du terme français, qui a conservé sa forme primitive avec bien peu d’altération, et dont il serait difficile de proposer une autre étymologie tant soit peu raisonnable. On peut présumer que nos Français auront connu ce mot, dans l’Orient, à l’époque des croisades, et l’auront, dès lors, introduit dans leur langue.

Je dois faire observer, en finissant, qu’un orientaliste distingué, M. William Ouseley, a, dans la relation de son voyage en Orient, exprimé une partie des idées que j’ai consignées dans ce mémoire; mais, mon travail avait été lu à l’Académie royale des Inscriptions et Belles-lettres, deux ans avant que l’ouvrage de ce savant eût vu le jour.

(5) Les rikabdaris sont nommés par Makrizi (m. 798, f. 175 r°). Dans l’ouvrage de

Khalil- Dàheri (fol. i56 v°), on lit : bj 1 Jjïj . Makrizi ( Description de l’ Égypte , man. 798, f. io5 r®),

nomme parmi les fonctionnaires attachés aux écuries du sultan

(6) Le mot ghirârali , qui fait au pluriel signifie, en général : Un sac formé de cuir

ou d’autre matière, et dans lequel on transporte du grain , de la paille, ou toute autre chose. Dans un passage des Additamenta ad historiam Arabum (pag. 5) , le fidèle Kasir, voulant venger sur la reine £abâ, le meurtre de son maître, enferma des hommes dans des paniers de cuir^*jly*, qui .

AN 659 (iîÔl).

Page 1