SUITE DU
RÈGNE
DU SULTAN MELIK-DÂHER-ROKN-EDDIN-BIBARS- (, ou BEÎBARS) BONDOKDÂRI.
Au mois de Moharrem , Melik-Dâlier partit du château de la Montagne pour NA“ prendre le plaisir de la chasse. Après avoir séjourné dans la ville de Wasim, il ^63 se rendit à Abbassah, où il s’exerça à tirer l’arquebuse Là, plusieurs per-
sonnes vinrent se faire reconnaître du sultan; de ce nombre était l’émir Fakhreddin-Othman , fils de Melik-Moughith, prince de Karak. Cependant, on reçut 3 1 g la nouvelle que les Tatars étaient venus mettre le siège devant Birali. Aussitôt, le sultan fit partir, sur les chevaux de la poste, l’émir Bedr-eddin, le khazindar L (deuxième partie.) I
(le trésorier), avec ordre de mettre en campagne quatre mille cavaliers, choisis parmi les troupes de la Syrie. Lui-même, quittant le lieu où il était, se rendit au château de la Montagne, et y séjourna une seule nuit. Les chevaux étaient alors au vert. Le sultan désigna, pour commander ses armées, l’émir Izz-eddin- Igan, surnommé Semm-alarab (le poison des Arabes.)II lui adjoignit les
émirs Faklir-eddin-Hemsi,Bedr-eddin-Bilik-Idmori, Ala-eddin-Kestegodi-Schemsi et quelques autres; sous ses ordres étaient des soldats de la halkah , au nombre de quatre mille cavaliers. Ce corps partit en hâte de la ville du Caire, le quatrième jour du mois de Rebi-premier. D’après les ordres du prince, les émirs Djemâl-eddin-Mahmoudi, Djemâl-eddin-Idgodi-Hâdjebi, accompagnés également de quatre mille soldats, se mirent en marche, deux jours après le départ de l’émir Izz-eddin-Igan , et vinrent camper en dehors du Caire.
Le dixième jour du même mois, ils continuèrent leur route. Le sultan, ayant voulu se trouver en personne à cette expédition, partit du Caire, le cinquième jour du mois de Rebi-second, à la têle d’une armée nombreuse. La mortalité s’étant mise parmi les bêtes de somme, en fit périr un grand nombre; et les richesses qu’elles portaient restaient sur la route. Le sultan ne ralentissait pas sa marche. Lorsqu’on se plaignait à lui de la disette des bêtes de charge, il répondait : « Je ne m’occupe point ici des chameaux; je ne songe qu’à la défense de « l’islamisme. »
Étant venu camper à Gazali, le vingtième jour du mois, il apprit que l’ennemi avait dressé contre la ville de-Birah dix-sept machines de guerre. Il eut soin de cacher cette nouvelle, et n’en donna connaissance qu’à l’émir Scliems-eddin-Sonkor-Roumi, et à l’émir Seif-eddin-Kelaoun. Il écrivit à l’émir Igan : « Puisque « vous n’êtes point encore arrivé à Birali, je vais m’y rendre en personne , à la « tête d’une troupe légère. » Il partit en effet de Gazah, et vint camper près de Saïda. Étant allé à la chasse, il tomba de cheval, et se meurtrit le visage. Mais il brava la douleur, et continua sa marche. Il vit arriver auprès de lui le châtelain de Jafa , qui lui offrit des présents. Il arriva à Bana le vingt-sixième jour du même mois; tandis qu’il était à prendre un bain dans sa tente, la poste arriva de Da- 7 mas. Le prince, sans attendre un instant, sans se donner le temps de couvrir sa nudité, se fit lire la lettre. Elle disait qu’on avait reçu une dépêche portée par un pigeon üLkj , et envoyée par Melik-Mansour, souverain de Hamah , annonçant que ce prince était arrivé à Birah, avec les troupes , et accompagné de l’émir Izz-eddin-Igan et de quelques autres émirs, le lundi précédent; que les Tatars, à
an 663 (i2Ô4). IV. MELIK-DAHER-BIBARS.
la vue de l’armée du sultan , avaient pris la fuite , détruit leurs machines, et submergé leurs barques. Entre l’époque où cette dépêche avait été écrite à Birah, et le moment de son arrivée à Bana, il s’était écoulé quatre jours. Bientôt après, des lettres adressées par les émirs, confirmèrent ces nouvelles, qui furent transmises au Caire et ailleurs. L’émir Sârem-eddin-Bektasch-Zâliedi mourut devant Birah, laissant une fortune immense et une fille unique. Le sultan ordonna que l’héritage lui fut adjugé tout entier, sans que personne en pût revendiquer la moindre part. Il enjoignit de rebâtir, dans la ville de Birah, tout ce que l’ennemi avait détruit. Il y fit transporter de l’Egypte et de la Syrie, des machines de guerre, des armes , et déposer dans la place tout ce qui pouvait être utile à la population, pour soutenir un siège de dix ans (i). Il écrivit aux émirs et au prince de Hamah, pour leur ordonner de rester à Birah, jusqu’à ce que le fossé fût complètement débarrassé (a) des pierres que l’ennemi y avait amoncelées. En conséquence , et durant quelque temps, les émirs transportaient eux-mêmes les pierres sur leurs épaules. Ils en informèrent le sultan. Ce prince, lorsqu’il reçut cette dépêche, était debout sur le rempart de Kaisariéh , travaillant en personne à la démolition de ce mur, et tenant un instrument tranchant ÜsLLâ (3). Il s’était fait une blessure à la main (4), cequine l’empêcha pas d’écrire une réponse, conçueen ces termes: « Grâce à Dieu , nous ne nous distinguons point de vous par l’oisiveté et le « repos ; et l’on ne peut pas dire que vous soyez dans la détresse, tandis que nous « nous trouvons dans l’aisance. Chacun de nous est nuit et jour occupé à faire « la guerre, à transporter des pierres, et à surveiller les démarches des infidèles. « Nous partageons tous également ces travaux". » Le sultan écrivit au Caire, pour faire venir deux cent mille pièces d’argent et deux cent robes d’honneur. Il demanda à Damas cent mille pièces d’argent et cent robes. Le tout fut, par son ordre , envoyé à Birah. Le prince manda à l’émir Igan de faire venir en sa présence les habitants de la forteresse de Birah, et de revêtir d’une robe chaque membre de cette population , émir, subordonné, soldat, homme du peuple, et de donner à chacun une gratification en argent, et de n’oublier personne, pas même les gardiens
(1) Je lis au lieu de
(2) Je lis v àixJ, au lieu de
(3) Le mot Üellai désignant un pic ou un autre instrument tranchant , se trouve dans un passage
de la Conquête de Jérusalem (man. arab. 714, fol. 286 v°), où on lit : wjLsLL-3 I
« Il employa l’acier, pour fabriquer des pics. »
(4) Je lis ïJj JJ, au lieu de .
et les hommes préposés à l'éclairage (5)^31 Tout cela fut ponctuellement
exécuté. Bientôt après , le sultan envoya en Égypte un ordre qui enjoignait de
(5) Suivant le témoignage de Makrizi ( Description de V Égypte , tom. I, inan. 797, fol. 4o5 r°), ce mot »^Jî sT désigne les hommes appelés autrement ï'ifrlw. M. Silvestre de Sacy a parlé des Maschaëlis (Chrestomathie arabe, tom. I, pag. 201, 202); je dois aussi entrer, à cet égard, clans quelques détails.
L’histoire d’Égypte, à l’époque des deux dynasties des Sultans mamlouks, fait mention d’une classe d’hommes appelés Maschaëlis sur l’origine desquelles écrivains orientaux ne nous
donnent aucun détail, et qui remplissaient exclusivement les professions les plus ignobles. Eux seuls étaient chargés de curer les puits, les bains, les fossés, les latrines; et, en cette qualité, ils payaient au fisc une redevance (Makrizi, Description de l’Égypte, t. I , m. 797, fol. 63 v° ; Âbou’lmahâsen, man. 663, fol. 83). Au rapport de Soïouti (m. ar. i568, fol. 209 v°), un kadi de Postât, dont la mule était morte, fit venir les Maschaëlis pour emporter l’animal, et le jeter hors de la
ville. Ils exerçaient les affreuses fonctions de bourreaux; et leurs talents, en ce genre, ont mérité le triste avantage d’être continuellement cités par les historiens de l’Égypte (Makrizi, m. 673, f. 4691’°; Abou’Imahâsen, m. 667, f. 83 v° ; Ebn-Aïas, m. 696 A , t. Il , f. 1 54 v°, 169 v°, 162 v°, 188, 189 r° ; Mille et une Nuits, t. II, p. 182, i83). On lit dans l’histoire d’Ebn-kadi-Schohbah (m. ar. 687, f. 66 r°):
' a7^’j Lsj iJUj «On leur coupa le cou, et leurs têtes furent pro-
« menées par les Maschaëlis.» Au rapport d’Ahmed-Askalâni (tom. II, man. arab. 667, fol. 1 5 5 v°), « un émir ayant été condamné à avoir la langue coupée, un Maschaëli, chargé d’exécuter l’arrêt, le « fit avec peu de rigueur : <0 Nonseulement ils exécutaient les sen-
tences capitales; mais, lorsqu’un homme était condamné à se voir promené ignominieusement dans les rues, cloué sur une planche que portait un chameau, les Maschaëlis marchaient devant le criminel, en criant : Voilà la juste punition de ceux qui se récoltent contre l'autorité du sultan (Ebn- Aïas, Histoire d’Égypte, manuscr. ar. 5g5 A, Jt. II, fol. 25). Ils faisaient le métier de crieurs publics (man. 673, fol. 38i r°, 456 v°, man. 5g5 A, tom. II, fol. io3 v°, 146 v°, 248 v°). Nous les voyons, dans une circonstance, chargés de parcourir la ville durant la nuit, et de faire entendre, à haute voix, une défense adressée à tous les habitants de sortir de leurs maisons avant le jour (m. 5q5 A, t. II, f. 1 4). C’étaient eux qui , lorsqu’un traité de paix avait été signé, en proclamaient l’annonce dans tous les quartiers de la capitale; et ce fait a droit d’étonner. Car, la paix doit être pour toute une population un événement heureux qui répand partout la joie et le bonheur; comment pouvait-on choisir, pour annoncer une pareille nouvelle, les hommes qui, dans la société, occupaient le rang le plus infime , la position la plus dégradante.
D’après ces fonctions que remplissaient les Maschaëlis, et qui sont complètement analogues à celles qu’exercent encore aujourd’hui dans l’Orient les Bohémiens, j’avais toujours pensé que les deux noms désignaient une seule et même classe d’individus; et une circonstance essentielle vient, si je ne me trompe, confirmer mon opinion. Les Maschaëlis tiraient leur nom d’un instrument appelé rnaschal dont ils se servaient exclusivement. Au rapport de Vansleb ( Relation de
l’Égypte , pag. 35o, 3 5 1 ) , le mot maschal désigne un fanal de campagne, que l’on porte la nuit, pour éclairer une caravane. M. Villoteau (Mémoires sur la musique de l’Egypte , pag. 709) , dit que