I. MELIK- MOËZZ-AÏBEK
an 648 (ia5o).
avec ses drapeaux , ses trésors et ses serviteurs. La droite de l’armée syrienne ayant été rompue, ainsi que nous l’avons dit, une foule de soldats tomba sous le fer des Égyptiens au milieu des sables; et le nombre des prisonniers dépassa encore celui des morts. Toutefois, la victoire se déclarait pour Nâser. Ce prince resta ferme à la tête du centre ; et, vis-à-vis de lui, Moëzz-Aïbek conservait aussi sa position. Cependant les émirs de la cour de Nâser, craignant, si ce prince 231 obtenait un avantage décisif, qu’il ne méditât leur perte, se concertèrent poulie trahir, et passèrent avec leurs corps de troupes sous les drapeaux de Melik- Moézz. Voici les noms de quelques-uns de ces transfuges : l’émir Djemâl-eddinldgodi-Azizi, l’émir Djemâl-eddin-Akous-Hosami, l’émir Bedr-eddin-Bektout-Dâheri, l’émir Soleïman-Azizi. Cette défection affaiblit d’une manière sensible le parti de Nâser (22). Melik-Moëzz, à la tête de ses troupes, fondit sur les drapeaux de Nâser, croyant y trouver ce prince. Mais celui-ci, dès qu’il s’était vu abandonné d’une partie de ses émirs, avait quitté ses drapeaux , accompagné d’un corps de troupes peu nombreux. Moëzz-Aïbek se vit trompé dans ses espérances , et se disposa à regagner son camp. Les Syriens, reprenant courage, se mirent à la poursuite de ce prince, lui tuèrent du monde, et enlevèrent beaucoup de butin. Les émirs Betmeris, charmés de voir le sultan dans cette position critique, se préparèrent à l’attaquer, espérant le faire prisonnier. Mais leurs soldats s’étaient débandés pour aller au pillage. Moëzz fondit sur eux, et éprouva de leur part une vive résistance. Contraint de reculer, il se disposa à prendre la fuite, et à se diriger vers Schaubak.
Cependant Nâser, revenu de sa frayeur, était rentré sous ses drapeaux, escorté d’un nombre d’émirs Azizis et autres. Moëzz, accompagné de Fares-Aktaï, et d’énviron trois cents Mamlouks-Bahris , s’approcha de son ennemi dans l’intention de l’attaquer. En ce moment, plusieurs des serviteurs de Nâser le trahirent , et allèrent se réunir à Moëzz et aux Bahris. Nâser, découragé par cette défection, prit la fuite du côté de la Syrie, n’ayant autour de lui que ses courtisans intimes et ses pages. Ses drapeaux tombèrent au pouvoir des Bahris, qui brisèrent ses caisses et pillèrent ses trésors. Moëzz se mit en marche pour attaquer les corps dont se composait l’armée de Syrie. Il chargea successivement et mit en désordre les bandes commandées par l’émir Schems-eddin-Loulou , l’émir Hosam-eddin- Kaïmeri , l’émir Daïa-eddin-Kaïmeri, Tadj-almolouk, fils de Moaddam, l’émir
(22) Le texte porte Oj !-=».; j’ai cru devoir lire ^oU!
Schems-eddin-Hamidi, Bedr-eddin-Zerzari et autres. Moaddam-Touranschali , fds de Salali-eddin , fut fait prisonnier ainsi que son frère Nosret-eddin-Mohammed, Melik-Sâleh-Emad-eddin-Ismaïl, fds d’Adel, Melik-Aschraf, prince de Hems, Melik-Zahed , l’émir Schehab-eddin-Kaïmeri (23), l’émir Hosam-eddin-Tarantaï- Azizi, l’émir Daïa-eddin-Kaïmeri ; l’émir Scbems-eddin-Loulou , chef du gouvernement de la province d’Alep, les principaux personnages de cette même province, et une foule d’autres personnes. Parmi les morts, on distinguait les émirs Schemseddin-Hamidi, et Bedr-eddin-Zerzari.
L’émir Hosam-eddin-abou-Ali-Hadhbeni commandait l’aile gauche des troupes égyptiennes. Au moment où cette partie de l’armée fut rompue et complètement défaite, les soldats de l’émir se débandèrent. Lui-même tomba de cheval, et cou- *232 rait risque d’être pris, s’il ne s’était trouvé auprès de lui des personnes qui l’aidèrent à remonter à cheval ; il alla rejoindre Melik-Moëzz. Ce prince ayant prononcé une sentence de mort contre l’émir Scbems-eddin-Loulou , mille épées se levèrent contre ce général et le mirent en pièces. L’éfnir Daïa-eddin-Kaïmeri eut la tête tranchée. On amena Melik-Sàleh-Ismaïl , qui était à cheval. Melik-Moëzz le salua, le fit placer à ses côtés, et dit à l’émir Hosam-eddin-abou-Ali : « Pourquoi «ne salues-tu pas ton maître Melik-Sâleli ? » L’émir, s’approchant, embrassa le prince et le salua. Melik-Moaddam sortit accompagné de son fils Tadj-almolouk. Le schérif reçut un coup' violent sur le visage. On voulait le massacrer; mais on finit par lui faire grâce. Les troupes de Syrie, complètement débandées, marchèrent durant trois jours au travers des sables. Melik-Nâser prit la route de Damas, accompagné de Naufal-Zobaïdi et d’Ali-Saadi. Quant à la partie de l’armée syrienne qui avait battu l’aile gauche des Égyptiens, étant arrivée près d’Abbaseh, elle campa en cet endroit, et y dressa la tente destinée pour le sultan. On distinguait dans cette troupe, parmi un grand nombre d’émirs de la cour de
(a3) Les membres de la famille carde Kaïmerieh î, qui habitaient Damas, et qui tiraient sans
doute leur nom d’un chef appelé Kaïiner, sont souvent indiqués dans V Histoire d’Egypte , et désignés comme des personnages d’un rang distingué. Suivant le témoignage de Nowaïri ( man. de Leide , 26e partie, fol. 186 v°), Melik-Sàleh-Nedjm-eddin-Aïoub, dans les derniers avis qu’il donna à son fils, lui recommanda les Kaïmeris comme des êtres sur la fidélité desquels il pouvait compter pleinement. Le même écrivain (fol. 187 r°) fait mention de Daïa-eddin-Kaïmeri, et Seïf-eddin-Kaïmeri. Plus bas (fol. 190 r°) il parle des émirs Kaïmeris de l’émir Sârem-eddin-Kaïmeri,
et de Nâser-eddin-Kaïmeri (ibid. v°). Dans le Mcinhel-scifi. d’Abou’lmahasen (lom. IV, man. 750, fol. 146 v°) il est fait mention de Nâser-eddin-ebn-Kaïmeri. Il ne faut pas confondre cette famille avec celle de Kaïmâz , dont je parlerai ailleurs.
an 648 (i25o). I. MELIK-MOËZZ-AÏBEK. s5
Nâser, l’émir Djemâl-eddin-Bën-lagmour, vice-roi de Damas, LhLJî , olj. Tous
ces officiers étaient convaincus que la puissance des Égyptiens se trouvait complètement anéantie, qu’ils allaient voir Melik-Nâser, et qu’ils accompagneraient ce prince lorsqu’il ferait son entrée au Caire. Tandis qu’ils se livraient à ces illusions, ils reçurent la nouvelle que Nâser avait pris la fuite, que les émirs avaient été massacrés, et que des princes et autres personnages importants étaient tombés au pouvoir de l’ennemi. Quelques-uns d’entre eux- (2 4) proposèrent de marcher sur le Caire, et de s’emparer de cette ville. D’autres furent d’avis de reprendre la route de la Syrie, et cette opinion finit par réunir tous les suffrages.
Cependant celles des troupes égyptiennes qui avaient été mises en déroute au commencement du combat, étaient arrivées au Caire le lendemain, vendredi , onzième jour du mois. Les habitants, en voyant les fuyards, ne doutèrent pas que la victoire ne se fût complètement décidée en faveur de Melik-Nâser, et que les Mamlouks-Bahris ne fussent perdus sans ressource. Dans le château de la Montagne se trouvaient alors plusieurs personnages importants, renfermés dans un cachot. C’étaient l’émir Nâser-eddin-ismaïl-Ben-Iagmour, qui avait été Xoslâdâr jbb.wî (2 5) (le majordome) de Melik-Sâleh-Ismaïl ; Amin-eddaulah-Aboul’hasan-
(24) Le texte porte : LbLL ^3 ^ ; je lis : . . . ïijLh ^9.
(25) Le mot ostâdâr ou ostâd-dâr j t jJ î .îljLj, oUjbûbUvî, oujbb-d, oujîXûJ, qui signifie
grand-maître de la maison , majordome , est dérivé du mot persan ostâd , maître , homme
habile , qui se rencontre déjà dans le Schah-nâmeh, où on lit (tom. I, pag. 3oo) :
m*— Cj ^yùjb^ ^ ** — .w «Ta tête n’a point été mûrie par l’expérience. »
Ce mot a passé dans la langue arabe. Tebrizi, dans son commentaire sur les poésies de Motanebbi (man. arab. 1481, fol. 11 v°), remarque avec raison que le mot ûbûd est d’origine étrangère, qu’il signifiait dans l’origine un artisan habile : il ajoute que, de son temps , on l’employait aussi pour désigner un eunuque. Le grade à'ostâdâr ou ostâd-dâr existait chez tous les monarques de 1 Orient. On lit dans la Vie du sultan Djeldl-eddin-Mankberni, écrite par Mohammed-Nisawi, les détails suivants (man. arabe 849, fol. 242) : «Chez les princes du Khawârizm, l’ ostâd-dâr recevait, en di- « verses espèces de fonds, soit en argent tiré du trésor, soit en assignation sur les différentes «provinces, une somme fixe, qui était répartie et distribuée par lui, pour la dépense de la bou- «langerie, des cuisines, des écuries, les gages et les pensions des serviteurs du prince ‘ÿ~,bxd| , «et autres objets au moyen de cédules revêtues de toutes les signatures. 11 devait en effet
«prendre celles du vizir, du moustaoufi (trésorier), de l’intendant de l’inspecteur, de l’officier «chargé du recensement des troupes et des substituts de ces dignitaires; ce qui formait
« en tout douze signatures. Ces formalités étaient nécessaires pour ce qui concernait les serviteurs (< du prince, mais non pas pour ce qui avait rapport aux dépenses du palais.» Suivant l’auteur du
Ben-Gazal, le médecin, surnommé Sarneri (le Samaritain), autrefois vizir du même Melik-Sâleh ; l’émir Seïf-eddin-Kaïmâzi (26), et d’autres encore. Tous
Mesalck-alabsar (man. 588, fol. 179 r°et v°), et Makrizi (man. arab. 798, fol. 193 r°):«Chez « les sultans mamlouks de l’Égypte, l 'ostâddr ou oslâddr suprême LJUJ \j bUwt avait la surintendance «de tous les palais, réglait tout ce qui avait rapport à la cuisine, aux boissons, aux serviteurs, « aux pages. 11 marchait à la suite du sultan , dans scs voyages et dans ses courses. Il avait sous sa dé- « pendance les pages et le portier du prince. Il exerçait aussi sa juridiction sur les djaschenkirs,
«quoique le chef de ces derniers eût un rang égal au sien, et fût, comme lui, commandant de «deux cents hommes. 11 avait tout pouvoir, une pleine autorité, pour réclamer l’argent, les vête- « ments, et autres objets qui étaient nécessaires pour les personnes attachées aux palais. Tel fut le «rang de Y ostâddr jusqu’au règne du sultan Dâher-Barkok. A cette époque ce prince ayant choisi «pour ostâddr l’émir Djemâl-eddin-Mahmoud-ben-Ali , joignit à ses attributions l’administration « des finances de l’empire , et réunit sous sa juridiction ce qui constituait les charges du vizir et de l’ins- «pecleur du domaine particulier Ces deux dignitaires devaient se rendre auprès de lui
“ et n’agir que d’après ses avis. Les fonctions d 'ostâddr acquirent alors une haute importance. Cet «officier fut absolument ce qu’avait été le vizir du temps des khalifes. Surtout si l’on se rappelle la ,, position de l’émir Djemâl-eddin-Iousouf, qui exerça la charge & ostâddr sous le règne de Nâser-Feredj, “fils de Barkok, on reconnaîtra qu’il avait toute l’autorité d’un grand vizir, puisqu’il commandait « avec un plein pouvoir, et exerçait sa juridiction sur toutes les branches de l’administration. Aujour- « d’hui, ajoute Makrizi, tous ceux qui sont revêtus de cette dignité jouissent des mêmes préroga- « tives. » Je dois faire observer que , dans ce récit, tout ce qui concerne les attributions de Yostddâr, à l’exception des faits qui ont rapport au sultan Barkok, appartient à l’auteur du Mesalck-alabsar, que Makrizi copie sans changer un seul mot. Khalil-Dâheri s’exprime en ces termes (man. arab. 6g5, fol. 220 r° et v°) : «L 'ostâddr suprême LJlxJljtaLkot a sous sa juridiction tous les cantons dévolus « au trésor particulier du sultan , et dont les revenus sont destinés à payer la solde des Mamlouks du «prince; et, dans la plupart des provinces, il exerce des droits de plusieurs genres. Autrefois, «la charge à' ostâddr était environnée de la plus grande pompe; et un de ces dignitaires ayant été « arrêté et soumis à une enquête, sur ce qui concernait l’emploi des revenus dont il avait le maniement, «on lui fit restituer une somme de 5oo,croo pièces d’or, sans compter les meubles et autres objets.» Suivant l’auteur de l’ouvrage intitulé Inscha (man. arab. i573, fol. 126 r° et v°), «le mot istedâr
« est composé de deux termes persans : l’un, isted , signifie l’action de prendre ickbM ;
«l’autre, dar j\ï , désigne celui qui tient En sorte que le mot entier doit se traduire par
« celui qui est préposé à la perception de l'argent, JU! ^[^4! (lisez wVà.^5). En effet, cet
«officier est chargé de la perception des revenus de l’État. Ce mot se présente aussi sous la forme « sitiddr 1 1 JO-, ; quelques écrivains ont, par erreur, ajouté un élif au commencement du mot, et un
«autre après le ta, de manière qu’ils prononcent ostâd-addâr j î jJ I , ou ostdd-ddr j 1 3 .ilXw!,
« parce qu’ils supposent que le mot^ Î3 désigne une habitation, et que ostdd répond à seul maître,
« seigneur .» L’auteur ajoute :« Celui qui exerce ces fonctions est un chef qui a sous lui des « subordonnés ^Lo'l, choisis parmi les émirs de Tabl-khanah, et de dix. Les uns ont l’inspection sur «les vivres, d’autres sur les propriétés territoriales d’autres, enfin, sur les objets vendus