V. — l'œuvre critique de SISMOxNDI
Simo)ide,(iu\[ porte encore exclusivement dans ses premiers écrits. Son père, Jean Simonde, était pasteur évangéliste : des pertes d'argent considérables qu'il subit le de'terminèrent en 17U3 à émigrer en Angleterre, mais après 18 mois de séjour, il revint à Genève avec sa famille. Cette ville était livrée à la guerre civile : Jean Simonde se retira alors en Toscane, où il acheta un domaine à Pescia, dans le val de iNievole, qui devait laisser une impression si profonde sur l'esprit de son fils. Mais les déchirements politiques de la Toscane ramenèrent les Simonde une fois encore à Genève. Ce fut là que devait se dérouler la plus grande partie de la vie intellectuelle de Sismondi. C'est là quil publia en 1801 son essai sur V Agriculture toscane, et en 1803 son essai sur la Richesse commerciale. Le mérite de ce livre lui valut de la part de l'empereur Alexandre l'oflre de la chaire d'économie politique à l'Université de Wilna. Il la refusa. C'est à cette époque que l'histoire devint l'objet prépondérant de ses études. La publication de V Histoire des républiques italiennes, commencée en 1807 et de V Histoire des français, achevée à quelque temps de sa mort, devait embrasser trente-cinq ans de sa vie. Il était devenu l'un des botes de M™^ de Staël àCoppelt.et il accompagna cette femme illustre dans les voyages qu'elle fit en Italie et en Allemagne. En 1811, Sismondi donna à Genève un cours public, d'où sortit son livre sur les littératures du midi de l'Europe. Après le retour de Napoléon de l'ile d'Elbe, il défendit l'acte additionnel aux constitutions de l'Empire ; il nous est resté le récit d'une entrevue très intéressante avec Napoléon. En 1819, il fit un séjour en Angleterre et s'y maria. Le tableau de la situation économique de l'Angleterre, ébranlée par des crises répétées et terribles, devait faire sur son esprit une impression aussi forte
que le tableau riant de l'agriculture toscane. C'est alors qu'il donna la première édition de ses Nouveaux principes de r économie politique. De 1836 à 1838 parurent ses études sur les sciences sociales qui embrassent son Essai sur les constitutions des peuples libres et une série àH Essais sur F économie sociale. h mourut le 23 juin 1842.
La triple nationalité de Sismondi, à la fois italien, suisse, français, les liens étroits que son mariage et des séjours répétés lui avaient fait contracter avec l'Angleterre, contribuèrent à donner à Sismondi cette largeur de vues, qui est l'un des traits de son œuvre.
La nature l'avait doué d'une sensibilité profonde, et d'un besoin irrésistible d'aimer et d'être aimé, et il eut une mère dont la tendresse vigilante et éclairée sut donner à son cœur un aliment inépuisable. C^estelle qui fut son guide et sa confidente de chaque jour, et l'on assure que c'est elle aussi qui le dirigea vers l'étude de l'histoire.
M. René Taillandier a publié, en 1863, une correspondance inédite de Sismondi avec M"^° de Staël, M""" de Souza, M"^s d'Albany, l'amie d'Alfieri, où son àme se peint tout entière. En 1810, il écrivait à cette dernière : « Quelque douleur que je puisse éprouver pour tous ceux que j'aime, elle n'égalerait pas celle que j'éprouverais en n'ainuinl pas ; il me semble que je tiens si peu de place, que j'ai si peu de motifs de vivre, qu'il faut me dire ou me faire croire sans cesse que je suis nécessaire à un autre, pour que je sois nécessaire à moimême ; le découragement est sans cesse à la porte, et je n'ai plus assez de vie intérieure pour me passer un instant de celle que les autres me prêtent (l). »
Si la vie des autres devait venir animer son être, s'il
(1) Corresp., p. H9.
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ne puisait l'énergie de vivre que dans la certitude de dépenser sa vie pour les autres, assurément il s'est rencontré assez d'infortunes à soulager, et d'iniquite's à flétrir^ pour qu'elles aient réussi à animer, pendant un demisiècle la pensée et la plume dun homme dont le cœur n'a battu que pour Thumanité. Des peuples entiers l'ont eu pour défenseur et pour interprète : les paysans de la campagne romaine, écrasés par la grande propriété, les pauvres Irlandais décimés par la famine, les paysans gaéliques de l'Ecosse chassés par leurs maîtres, les ouvriers manufacturiers de l'Angleterre expulsés de l'atelier par les machines, les nègres esclaves des colonies ont excité sa compassion et son indignation, et son éloquence justicière sut émouvoir et indigner l'Europe avec lui.
Celte puissance du sentiment de justice transportée dans l'histoire, dans la science économique et dans la science politique, se traduisit par une discipline inflexible de son esprit, par un scrupuleux examen, par un retour incessant à l'expérience et à l'observation des faits : « Je n'ai, dit-il en terminant sa laborieuse Histoire des Bèpuhliques italiennes, épargné aucune peine pour arriver à la découverte de la vérité. » C'est ce besoin insatiable de pénétrer jusqu'à l'àme des iaits, cette défiance persistante de soi-même, qui ont largement servi à donner une unité imposante à sa vie de penseur. Dès 1^97, à Val di Nievole, il trace le plan de ses Recherches sur les Constitutions des peuples libres ; cette préoccupation dominera toutes ses entreprises scientifiques : l'histoire des républiques italiennes en forme un chapitre immense^ dont l'élaboration se prolonge de 1798 à 1818, et Vflistoire des Français s'empare de lui dès 1819 pour le tenir jusqu'à 1842 à quelques jours de sa mort. L'ouvrage même, dont la méditation avait traversé ces vastes tra-
vaux historiques, ne paraît qu'en 1837, comme première partie de ses Etudes sur les sciences sociales : et dans la préface il ressaisit les anneaux de ses études sur les Constitutions des peuples libres, qu'il a forgés dans sa jeunesse.
Ses travaux économiques se développent dès l'origine parallèlement à ses travaux historiques et politiques. L'un de ses biographes anglais a dit justement que Sismondi s'occupa toujours d'économie politique, comme d'un commentaire perpétuel sur l'histoire (1).
Ces mots expriment rigoureusement la vérité même. L'observation des populations agricoles de Toscane, dont le bonheur paisible l'avait vivement impressionné, lui avait inspiré le premier ouvrage qu'il publia en 1798. Son Essai sur la richesse commerciale fut publié en 1803, pendant l'élaboration de V Histoire des Républiques italiennes. A l'époque oii le dernier volume de cette histoire va paraître, en 1817, il donne l'article Economie politique à Y Encyclopédie anglaise de Brewster ; c'est là qu'il esquisse les doctrines nouvelles qui deux ans après, en 1&19, formeront la structure de sqb Nouveaux principes de l'économie politique ; il laisse passer huit ans alors : il les consacre à la vérification de ses doctrines dans le '. faits qui se déroulent sous ses yeux, et la seconde édition, de 1827, est la consécration même de la Révolution qu'il tente d'accomplir dans la science. Les fragments économiques qu'il a soit disséminés dans des Revues, soit gardés en manuscrit et qui renferment, pense-t-il, les principes d'une science nouvelle, viennent se coordonner, en 1837, dans la seconde partie de ses Etudes sociales, pour donner à sa conception de l'asso-
(1) Revue britannique, 1842, p. 69.