V. — l'œuvre critique de sismondi
mo idi, sous une forme déjà nettement définie, cette division fondamentale qu'on retrouve chez tous les sociologistes, depuis Comte, Ch. Dunoyer, Spencer jusqu'à Schaeffle entre les fonctions de la vie économique des sociétés et les fonctions de leur vie spirituelle, intellectuelle, esthétique, morale.
Quand on rapproche à ce point de vue Sismondi de l'école de Smith, de Ricardo surtout, qui malgré son incontestable génie, a si étroitement circonscrit le domaine de la science économique, et a plus que tout autre contribué à en faire la pure Science des richesses, la Chrématistiqiie si odieuse à Sismondi, quand on fait, dis-je, ce rapprochement, on voit, dans Tentreprise générale de ce grand penseur, comme un retour de la Phijsiocratie, un effort pour reconstituer la science sociale, sous les mêmes aspects du Droit et de l'Economie politique au sens étroit ; mais l'œuvre de Sismondi présentera ce contraste avec celle des Physiocrates, qu'elle ne sera pas l'interprétation d'un ordre immuable et invariable déduit de quelques données irréductibles de la nature humaine, mais une œuvre mobile et perfectible sur la ligne du temps, parce qu'elle s'appuie avant tout sur l'expérience accumulée des nations, sur l'histoire. Considérons maintenant que, dès le début, la science du gouvernement, à la fois politique et économique, lui apparaît comme une science non seulement théorique, mais pratique, c'est-à-dire qu'elle se propose non seulement de mettre en lumière les lois de ce qui a été et de ce qui est, mais de ce qui doit être. C'est ici que nous allons pouvoir surprendre le trait le plus important de la révolution qu'il opère dans la science économique, objet spécial de nos études. A première vue il semble que sa conception ne diffère en rien de celle d'Adam
Smith. Adam Smith lui aussi définissait l'Economie politique : une branche des connaissances du législateur et de l'homme d'Etat, il lui proposait pour objet d'assurer au peuple le plus large revenu ou la plus large subsistance, et à l'Etat un revenu suffisant pour les dépenses publiques. C'est-à-dire qu'il en faisait une science pratique. Cela n'est pas douteux, mais ce qui n'est pas douteux non plus, c'est qu'Adam Smith s'efforce d'établir, dans toute son œuvre, que le but proposé à la science économique s'atteint, avec le plus haut degré de certitude, dans le système de la liberté naturelle, que dès lors la mission du Législateur ne peut être que négative, et se ramène essentiellement à s'abstenir de troubler la liberté et l'ordre naturels des sociétés économiques. C'est ainsi, pour Smith, que ce gui est dans des conditions de liberté illimitée tend à réaliser spontanément, de soi-même, porte dans ses flancs ce qui doit être, et que le réel et l'idéal s'identifient pour lui dans le domaine de l'abstraction, dans Vabsolu.
En 1803, quand Sismondi publia V Essai sur la richesse commerciale, il s'inspirait directement d'Adam Smilh. 11 se proposait dans ce livre de n'étudier, comme le titre le révèle, qu'un aspect de la science, l'influence que le gouvernement exerce sur le commerce des nations quand il le dirige ou lui donne quelque impulsion : et il n'avait d'autre prétention que de reproduire le pur enseignement d'Adam Smilh. « Son livre, dit-il, en parlant de la Richesse des nations, qui manque, il est vrai, de méthode n'est compris presque de personne, on le cite sans l'entendre, peut-être sans le lire, et le trésor de connaissances qu'il renferme est perdu pour les gouvernements. » La doctrine d'Adam Smith répond alors à ses yeux si clairement ù toutes les questions qui se pré-