V. — LE DROIT ÉCONOMIQUE DE SISMONDI
tout l'ouvrage des champs était fait par des esclaves. C'est dans un chapitre très intéressant (l. HT, ch. x) sur les lois régissant le commerce des blés^ que Sismondi marque, avec la plus puissante éloquence, les effets du commerce international selon le système d'exploitation, et la réaction qu'exerce sur la législation douanière une organisation agraire caractérisée à la fois par les grandes fermes et la séparation de la propriété et de la culture. D'une part^ avec la constitution des grandes fermes, les produits agricoles, de richesses territoriales qu'ils étaient, deviennent des richesses commerciales, c'est-àdire qu'ils sont tous destinés à être échangés. Les classes agricoles subissent donc le contre-coup de toutes les variations des prix du blé sur le marché international.
A l'époque où il écrivait, l'agriculture anglaise était livrée à la concurrence des blés de la Pologne et de la Russie méridionale; il démontrait que la culture étant en Pologne organisée par corvée, le travail du paysan ne coûtant rien au seigneur, le prix du blé pouvait s'abaisser bien au-dessous de son coût de production en Angleterre, sans que la culture fût découragée en Pologne. Ces concurrents étrangers pouvaient donc toujours vendre à meilleur marché. Les propriétaires anglais maintenaient leurs fermages, leur revenu net, les grandes fermes s'efforçaient de s'assurer un prix rémunérateur à l'aide de droits protecteurs, qui faisaient ainsi peser un monopole odieux sur les consommateurs. D'un autre côté, Sismondi montrait que la suppression brusque des droits sur les blés étrangers eût, sans doute, abaissé tous les fermages à un prix infiniment bas, mais elle eût retenti cruellement sur les journaliers agricoles (l) : car
[{) Nouveaux Principes, I, 2i6.
les grandes fermes se fussent pour la plupart transformées en pâturages, employant le dixième des bras appliqués à la culture du blé. Telle était l'instabilité à laquelle le régime des grandes fermes destinées à assurer un plus grand produit net, livrait l'agriculture cbez la nation la plus avancée. Sismondi montre que si les fermes étaient moins étendues, que la culture fut aux mains des propriétaires, sans doute les cultivateurs subiraient le contre-coup des variations du prix des produits dans la mesure de ce qu'ils en vendraient, mais comme ils produiraient avant tout pour leur propre consommation, ils résisteraient néanmoins à la concurrence étrangère, et persisteraient dans la culture malgré leur perte partielle. Cette solution de Sismondi est intéressante encore à une époque où l'extension du marché et la concurrence transatlantique ont ranimé les etfortsdes protectionnistes.
Mais le propriétaire séparé de la culture du sol peut avoir un intérêt tout à fait distinct de l'intérêt social. Le revenu net qu'il recueille peut s'accroître sans que s'accroisse le produit brut, ou bien le même revenu net peut être obtenu plus commodément au prix d'une diminution de la part du travail, et c'est alors que l'intérêt privé du propriétaire est en opposition avec l'intérêt social.
L'expulsion des cultivateurs de race gaélique en Ecosse, de 1811 à 1820, parla marquise de S tafîord fournit un premier exemple saisissant de cette opposition d'intérêts.
Mais Sismondi trouve dans l'Irlande un champ d'observation plus vaste. A son époque, la misère de l'Ir-
(1) Nouveaux Principes, I, p. 254.