V. — LE DROIT ÉCONOMIQUE DE SîS.MONDI
lande était plus profonde encore qu'aujourd'hui : non seulement la tendance égoïste des classes riches, propriétaires du sol, n'était pas contenue par la loi, et avait cessé de l'être dans la plus grande partie du paj^s par la coutume, mais de plus, la concurrence des pauvres favorisait l'accroissement du revenu net des propriétaires, aux dépens du revenu des classes qui appliquaient leur travail et leur capital au sol. L'Irlande lui apparut telle encore que des enquêtes plus récentes nous l'ont révélée, avec une propriété très concentrée, une population dense, ayant un besoin absolu de la ierre, hu7îger of land, se livrant à une concurrence illimitée pour l'obtenir, et poussant le prix des baux au taux le plus excessif; ces baux en général à volonté, at ivill, n'assuraient qu'une occupation précaire au cultivateur, et ne lui permettaient pas de jouir des améliorations qu'il apportait au sol.
Sismondi a présenté dans ses Essais un tableau sombre, et aussi douloureux, de la désolation de la campagne romaine. Là encore il montre l'antagonisme de l'intérêt des grands propriétaires et de l'intérêt social (l). Les grands propriétaires qui concentrent en leurs mains cette vaste campagne romaine, autrefois florissante, résistaient au progrès de la culture, parce que la culture du sol en blé, qui eût occupé un grand nombre de bras, ne rapportait qu'un revenu net inférieur à la conversion du sol en pâturage et à l'élève de troupeaux de moutons. « La vraie économie qu'ont faite les grands propriétaires, dit-il, celle qui les enrichit, c'est l'économie des vies humaines, c'est la suppression des habitants sur tout le territoire qu'ils possèdent. » (2)
[i] Essais, II, p. 32.
(2) Essais, p. 33.
Sismondi n'est jamais sorti de la conception du droit de propriété individuelle : il dit même quelque part qu'il lui est impossible de concevoir une forme juridique qui lui soit radicalement opposée ; mais il professe l'opinion que ce droit de propriété individuelle est historiquement modifiable, perfectible. L'Etat n'a plus pour lui la mission unique et exclusive que les Physiocrates lui assignaient, de maintenir un droit naturel absolu et immuable ; l'Etat, d'après Sismondi, a aussi pour fonction d'adapter les institutions juridiques aux conditions historiques, morales et économiques de la société (1). La vraie Economie politique est pour Sismondi celle qui est toujours prête à passer aux applications, qui ne se contente pas de montrer le mal absolu ou le bien absolu, et les règles abstraites du progrès de la richesse ou de la population, mais qui au contraire tient compte de toutes les difficultés que présentent des circonstances données, de tous les intérêts existants, et qui les soumet tous à la grande loi fondamentale de la société, à la recherche du plus grand bien de la race humaine.
Quand on a reproché à Sismondi d'avoir signalé le mal et de n'avoir indiqué aucun remède, on a manqné de justice. Les Essais renferment plusieurs projets de réformes dans l'institution de la propriété foncière, qui présentent aujourd'hui encore le plus grand intérêt. Dans le droit de propriété privée, il a distingué un élément social et un élément individuel. L'élément social du droit de propriété, c'est V ensemble des droits nécessaires pour assurer la culture du sol, c'est-à-dire le plus grand produit possible, la plus grande quantité d'aliments pos-
(1) Essais, II, p. o9.