V. — LA STATIQUE ÉCONOMIQUE ET LES CRISES
concouru, et toute découverte dans les arts sera alors, dans tous les cas possibles, un bienfait pour eux tous : car après chaque progrès de l'industrie, ils pourront toujours choisir : ou d'avoir avec moins de travail un plus long repos, ou d'avoir avec le même travail plus de jouissances. Aujourd'hui, ce n'est pas la découverte qui est un mal, c'est le partage injuste que l'homme fait de ses fruits (1) ».
C'est contre un état historique marqué par la séparation des classes, l'opposition des intérêts, la concurrence illimitée et l'insolidarité universelle que Sismondi s'élève, et la question sociale qu'il pose a conservé aujourd'hui les mêmes caractères généraux.
L'effet de l'épargne du travail humain dans des conditions contraires à celles de l'ordre naturel est de déterminer une concurrence plus intense entre les travailleurs, de les porter à accepter un salaire moindre pour un même travail, ou à offrir plus de travail pour un même salaire. Sismondi a mis en lumière les conditions inégales du maitre et de l'ouvrier dans le débat du salaire : la nécessité du travail pressant chaque jour l'ouvrier qui doit travailler pour vivre, tandis que le maitre peut attendre ; de la lutte entre la classe ouvrière et celle qui la paie, dans ces conditions d'insolidarité absolue, il résulte que la classe ouvrière donne tout ce qu'elle peut donner de travail sans dépérir. Le travail des enfants dans les manufactures, oii ils travaillaient souvent alors de 12 à 14 heures, avait eu pour eflet de permettre de réduire le salaire du père, sans auiimentation du revenu de la famille (2). « On aurait
(1) Nouveaux Principes, p. 433.
(2) Nouveaux Principes, p. 380.
honte, dit Sismondi, de calculer le sacrifice de tant de victimes humaines, mais ce crime se commet journellement (1). » On voit par là que Sismondi admet que dans des conditions d'insolidarité universelle et absolue, le salaire gravite autour du minimum que Lassalle plus tard appellera le salaire (Tairain. Sismondi ne peut encore, à Tépoque où il écrit, mesurer l'influence que les associations ouvrières, les trade-unions, exerceront sur le taux des salaires, et comment elles arracheront le travail à cette fatalité apparente. Mais il rêve de rétablir par la loi entre le maître et l'ouvrier une solidarité légale, un ensemble de garanties qui soustraient le travailleur aux risques les plus funestes qui l'atteignent.
La conception du salaire minimum, autour duquel le salaire effectif gravite, n'a pas, chez Sismondi, un caractère absolu et invariable.
Elle est historique, elle dépend de la rupture de tous liens d'association entre les ouvriers, et entre les ouvriers et les maîtres. Le but que poursuit Sismondi est d'assurer au travailleur un salaire naturel, qui le garantisse contre les risques de chômage, de maladie, d'accident, d'invalidité. C'est à l'Etat qu'il fait appel exclusivement pour y parvenir. Le salaire naturel n'est pas seulement l'expression théorique du salaire normal, c'est le salaire juste qu'il faut assurer au travail, même par l'intervention de l'Etat. Ses idées sur l'association aux profits, sur la participation aux bénéfices (2) témoignent de sa préoccupation de transformer le régime du salariat, par un retour à la solidarité entre le maître et l'ouvrier.
(1) Nouveaux Principes, p. 383.
(2) Id., II, p. 365-66.