V. — LA POPDLATION ET LA STATIQUE SOCIALE
préoccupation de la richesse de celle de la population (1) : « il cherchera la richesse pourvu qu'elle profite à la population, il cherchera la population pourvu qu'elle participe à la richesse». En interrogeant les tendances morales qui guident l'homme au moment de fonder une famille, il trouve que si l'homme obéit à la sympathie et)^ cherche son bonheur, il n'exposera pas volontairement les êtres qu'il aime à descendre à des conditions inférieures ; et s'il obéit à l'égoïsme, il ne s'exposera pas à y descendre lui-même. C'est pourquoi tout homme, avant de se marier, avant d'être père, calculera le revenu qu'il pourra partager avec sa famille. La population se règle ainsi sur le revenu (2). Si la population dépasse le revenu, ce sera toujours lorsque les pères se seront trompés sur ce qu'ils croyaient être leur revenu, ou plutôt lorsque la société les aura trompés.
Le revenu du travailleur, c'est sa puissance de travail à la condition qu'elle soit demandée. C'est donc la demande de travail qui règle la reproduction des tra- A'ailleurs (3). iMais le plus grand vice de l'organisation sociale actuelle, c'est que le pauvre ne puisse jamais savoir sur quelle demande de travail il peutcompter ; c'est que dès lors sa puissance de travail ne soit jamais pour lui un revenu précis et assuré. Le régime moderne de la grande industrie, l'incertitude des débouchés pour lesquels elle produit, livrent la demande de travail et le revenu des travailleurs à toutes les fluctuations du marché. Si la demande persiste pendant un certain nombre d'années, les ouvriers contracteront mariaiie sur la foi d'un
(1) Nouveaux Principes, II, p. 250.
(2) Id., p. 254.
(3) JcZ., II, 261.
revenu assuré : ils paieront chèrement leurs illusions si les débouchés se resserrent, et que la demande de travail se réduise.
C'est ainsi que plus le pauvre est privé de toute propriété et plus il est en danger de se méprendre sur son revenu, et de contribuer à accroître une population qui, ne correspondant point à la demande de travail, ne trouvera point de subsistance (1). C'est ainsi aussi que là 011 le revenu aura la plus grande stabilité, comme dans la culture par le paysan propriétaire, là aussi la population trouvera le plus sûrement sa limite normale.
Mais, obj cetera- t-on à Sismondi, si le revenu limite la population, comment se fait-il que le moindre rcA'^enu soit justement celui qui encourage à un excès de population? Sa réponse est celle de la désespérance (2) : «Lorsqu'on H permis qu'il existât une classe dont l'habitude fût de ne rien avoir, dont l'idée de richesse fût simplement d'exister, dont l'idée de pauvreté fût de mourir de faim... ceux qui vivent dans cette condition ne forment pour les objets de leur aiïection que les vœux qu'ils formaient pour eux-mêmes. S'ils ont vécu au jour le jour, ils seront contents, pourvu que leurs fils vivent au jour le jour. »
Telle est l'explication terrible que Sismondi donne de l'excès de population : c'est celle que Thornton a transportée dans son beau livre sur la surpopulatio7i et ses remèdes. C'est là qu'il a trouvé la raison de la multiplication désordonnée de l'espèce humaine en Irlande, donnant à la pensée même de Sismondi cette expression saisissante : la misère engendre l'excès de population, et
(1) Nom^eaux Principes, p. 263.
(2) Id., p. 26o.