V. — LA POPDLATION ET LA STATIQUE SOCIALE
Vexcès de population engendre la misère, comme si le prolétariat était condamné à tourner dans un cercle infernal.
Nous avons maintenant à dégager la différence fondamentale qui existe entre la théorie de la population de Malthus et celle de Sismondi. Malthus considère l'homme comme animé d'une tendance constante, uniforme à multiplier son espèce ; à cette tendance dérivant de la nature humaine, il oppose la résistance croissante du sol à fournir la subsistance aux accroissements de population. La coexistence de ces deux tendances, exprimées par les deux célèbres progressions, c'est le principe de population de Malthus (i).
Sismondi reproche à Malthus d'avoir formulé le principe de la population d'une manière abstraite et inapplicable à l'Economie politique. Malthus raisonne, en effet, comme si les hommes pouvaient toujours atteindre les limites des subsistances possibles, sans rencontrer aucun obstacle dans les institutions humaines, comme s'il n'y avait en présence que deux causes naturelles : la puissance prolifique de l'homme, la puissance reproductrice du sol qui fournit des aliments à l'homme. Entre ces deux tendances naturelles, Sismondi interpose les institutions sociales historiques et juridiques, qui fixent à chaque moment l'étendue et l'attribution du pouvoir de disposer du sol, et, par conséquent, de sa puissance productrice. C'est donc l'institution historique de la propriété qui trace à chaque moment les bornes de la multiplication de l'espèce humaine; or, jamais, sous l'empire de la propriété, les limites naturelles de la pro-
(1) Nom-eaux Principes, II, 269 et suiv.
duction des subsistances n'ont été atteintes, ni pu être atteintes. ,
Pour avoir une idée des limites de la puissance prolifique des êtres, considérez, en faisant pour un moment abstraction de ces institutions juridiques qui régissent la disposition du sol, les lois auxquelles obéit la multiplication de l'espèce humaine, d'une part, et celles auxquelles obéissent, d'autre part, les animaux et les végétaux dont l'homme se nourrit.
Malthus exprime, par une progression géométrique, l'accroissement possible de la population humaine, en admettant qu'elle double tous les 25 ans :
La multiplication des animaux domestiques est, abstraitement parlant, beaucoup plus rapide que celle de l'homme ; en elï'et, pendant qu'en 25 ans la population humaine doublerait, le nombre des moutons, par exemple, s'ils rencontraient une alimentation végétale suffisante, serait 64 fois plus considérable qu'au début.
La multiplication des végétaux alimentaires est à son tour, abstraitement parlant, infiniment plus rapide, puisqu'un grain de blé en reproduit vingt la première année, et 160.000 dès la quatrième. Sismondi met là en évidence des relations que Carey exprimera plus tard en s'appuyant sur la biologie, et qu'il traduira par cette loi : que l'accroissement des espèces est d'autant plus rapide que leur organisation est moins complexe, qu'elles sont à un plus bas degré dans réchelle des êtres.
Seulement il est clair que la multiplication des végétaux, qui supporte celle des animaux et de l'homme, est finalement limitée par la quantité d'aliments que la terre leur fournit à son tour ; c'est là que Sismondi re-