‹ Histoire des systèmes économiques et socialistes (volume 2)Chapitre 163 sur 229 · VI. — ROBERT OWEN · texte numérisé non relu

VI. — ROBERT OWEN

la réaction qu'elle accomplit contre V rconomie politique classique^ c'est que l'opposition sur les fondements psycholog-iques, moraux, juridiques, même phvsico-biologiqnes de leurs conceptions, a été non seulement consciente et nettement définie par lui, mais même l'objet d'incessances controverses avec Ricardo et Malttius, dans une cordiale intimité que nul, jusqu'ici, n'a songé à mettre en lumière ; et, chose piquante, dans ces débats, R. Owen apparaît comme le génie expérimental, fort des résultats accumulés de l'œuvre à la fois industrielle et pédagogique de New Lanark, luttant contre les défenseurs de pures théories abstraites.

Après l'expérimentation de New Lanark, après la publication des Essais sur la formation du caractère, le nom d'Owen avait appelé l'attention de tous les esprits éclairés ; on s'explique que parlant lui-même de la période de 1810 à 1815, il cite dans son autobiographie une longue liste de personnages avec lesquels il était en rapport. C'est là qu'on lit ce passage: « Je ne dois pas oublier mes amis parmi les économistes : MM. Malthus, James Mill, Ricardo, James Makintosh, colonel Torrens, Francis Place. Avec ces économistes, j'étais, dans des discussions souvent animées, toujours en dissentiment; mais ces débats furent maintenus jusqu'à la fin dans un grand sentiment de bienveillance mutuelle et de cordiale amitié. C'étaient des esprits libéraux pour leur temps, amis de l'éducation nationale du peuple, mais opposés à l'attribution nationale d'un emploi pour les pauvres et les inemployés, et à la plus grande production de richesse réelle, ce qui me surprenait, moi, chez des hommes professant le désir de voir produire la plus grande masse de richesses, étant évident que cela ne peut être effectué que par l'industrie bien dirigée de tous

et en tout temps. Je fus toujours impuissant à me rendre compte de la ténacité avec laquelle ces hommes, d'une capacité naturelle considérable, résistaient au principe à' assurer une occupation productive à tous, et je ne pouvais me l'expliquer que par cette constatation que j'ai faite, que parmi les modeimes éco7iomistes il ny avait pas wi Jiomme pratique. Leurs vues et leurs faux principes ont dirigé l'administration de ce pays, et ont influencé l'opinion publique pour le siècle tout entier, et on ne trouverait pas une existence plus artificielle et plus misérable, plus d'hypocrisie dans une société en dépit de sa splendeur de surface, que dans la Grande-Bretagne et l'Irlande. » (1)

Owen note ces traits intéressants que ses fréquentes discussions avec Malthus semblaient avoir ébranlé celui-ci, et que M'"^ Malthus y prenait toujours sa défense contre Malthus même.

Plus tard, au moment le plus solennel de sa vie, où les plans réformateurs d'Owen sont soumise l'opinion publique, au parlement mèino (1(S17-i818), il revient sur ses contradicteurs illustres : « Il y avait à cotte époque quelques esprits puissamment doués par la nature et actifs, parmi lesquels Maltlius, J. Mill, Ricardo, le colonel Torrens, Hume et Place: ils formaient avec quelques autres la nouvelle école des modernes économistes, et c'est ainsi qu'on les désignait. Ils étaient tous bien intentionnés, habiles, pénétrants, des raisonneurs serrés et de grands discoureurs sur un faux principe, et c'est ce qui me fait songer à ajouter à leur liste Jérémie Bentham et le D'" Bowring, qui étaient des membres éminents de cette nouvelle école, f riais dans l" intimité

(1) Autofnograpliy, I, p. H3.

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de tous et en termes amicaux avec eux. J, Bentham était d'ailleurs l'un de mes associés à New Lanark et son ami, le D'' Bowring-, disait même que c'était là son unique spéculation lucrative... zAvec ces hommes réellement ingénieux et sans nul doute bien intentionnés, j'avais jour par jour de nombreuses discussions, mais conduites par chacun d'eux de la manière la plus amicale, et le plus souvent en déjeunant avec eux, et avant que les affaires de la journée commençassent pour eux. J'étais très désireux de les convaincre que l'organisation nationale de l'emploi et de l'éducation de tous pourrait seule créer une population qui, d'une manière permanente, serait rationnelle, intelligente, riche, supérieure,*! que ces résultats ne pourraient être atteints que par un arrangement scientifique du peuple, uni dans des villages convenablement construits, villages à'uuilé et de coopéraiion comme je les appelais alors. Eux, au contraire, étaient fort désireux de me convertir à leurs projets d'instruire le peuple sans lui assurer d'emploi national unitaire, et en s'en tenant au moyen de la concurrence individuelle. On peut appeler le premier système le système de Yattraction universelle, l'autre celui de Yuniverselle répulsion. J'étais trop homme d'affaires et trop versé dans la connaissance de la nature humaine, pour ne pas être frappé puissamment de l'impossibilité de réussir à améliorer d*une manière permanente, par des demi-mesures, les conditions d'une population ; aucune population ne peut être rendue bonne, intelligente, heureuse si ce n'est par une éducation rationnelle et un emploi utile, donnant un égal exercice au corps et à l'esprit dans des conditions salubres. Ces économistes, toujours en activité, défendaient la thèse de l'individualisme avec un svstème d'éducation conforme aux notions d'alors sur

l'instruction nationale des pauvres, et avec l'extension illimitée de la responsabilité individuelle dans la conduite à travers la vie. Ce qu'il y avait d'esprits dits avancés et libéraux était décidément en leur faveur, aidés aussi par les préjugés de tous les âges antérieurs : et ils réussissaient à convertir le gouvernement et le public à leurs idées et à leur pratique. » Dans son amertume, Owen va jusqu'à regretter l'ancienne aristocratie, plus humaine pour les pauvres placés plus étroitement en leur dépendance: « Le gouvernement, pénétré des idées 5an5 fondement expérimental des économistes modernes, imagina les plus rigoureuses mesures, en faisant des lois contre les droits naturels des pauvres et des classes ouvrières, et en faveur des riches et des puissants, »

Comme Sismondi, et avant Sismondi, Owen condamne sans merci cette Economie politique abstraite, cette Chrématistique où la richesse semble être la lin poursuivie par la science ; comme Sismondi et avant Sismondi, il ramène aupremier plan l'homme, sa participation à tous les avantages de la richesse qu'il produit, la considération de son bonheur; pour lui comme pour Sismondi, l'Economie politique s'assujettit déQnitivement à l'Ethique, mais la conception hédoniste de la morale acquiertchez Owen une ampleurqu'aucun de ses contemporains ne lui a donnée, et l'audace de ses solutions, qui atteignent jusqu'aux fondements mêmes du droit, fera reculer Sismondi. Owen tente d'embrasser en effet, dans un effort de synthèse : d'une paît, les conditions subjectives et psychologiques, de l'autre, les conditions objectives ou économico-juridiques, de ce formidable problème. Le principe de la nature humaine dont il parlait tout à l'heure est celui de l'influence souveraine du milieu sur le caractère humain; il restera l'idée mai-

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tresse de toute son œuvre théorique et pratique : ce sont les circonstances du milieu social qui forment le caractère humain, qui déterminent toutes ses dispositions bonnes ou mauvaises; de là deux conséquences décisives: d'une part, la responsabilité de l'individu disparaîtra derrière la responsabilité sociale, et le principe de l'irresponsabilité individuelle se dressera, dans sa rigueur absolue, devant l'indiA'idualisme absolu de Malthus et de Ricardo, qui fait peser sur l'individu toutes les conséquences de son caractère et du milieu social, et qui consacre dans la question sociale l'abstention complète de la société, le laisser faire', la seconde, c'est la possibilité, par un effort collectif sur le milieu, par une action éducative dont il a lui-même donné le glorieux exemple, de transformer le caractère individuel; après avoir reconnu qu'il est dû tout entier aux circonstances, pourquoi la société ne se rendrait-elle pas maîtresse des circonstances mêmes, et n'assurerait-elle pas le développement normal des individus et de l'espèce humaine, le plus propre à leur donner le bonheur?

D'autre part, le problème de statique économique qui domine toute l'œuvre de Sismondi, comme celle de llicardo, de Say, de Malthus, pèse aussi de tout son poids sur la pensée d'Owen; c'est là, là surtout qu'il se séparera des économistes, de Sismondi lui-même, c'est là qu'il sera porté à des solutions radicales; le retour périodique des ruptures d'équilibre entre la production et la consommation, la généralité qu'il assigne aux crises de surproduction entraînant pour les travailleurs ces alternatives d'activité fiévreuse et de chômage absolu, dont il a le spectacle sous les yeux, ce rythme terrible de la grande industrie naissante lui proposeront comme objet prépondérant de recherche : la stabilité, la sécurité, la conti-

nuité de l'emploi pour tous : de là cette contribution à la reconstitution pacifique et progressive de la société économique dans ses cléments, de laces viliaci^es de coopération mutuelle, alvéoles d'une société nouvelle, organes ultimes de l'équilibre de la production et de la consommation, destinés à mettre le travail définitivement à l'abri de toutes les fluctuations du marché, de tout risque de chômage. De là l'essai d'une transformation du régime monétaire et d'une constitution de la valeur ; de là cette apparition d'un Droit économique nouveau, transformant la propriété individuelle, appelant tout travailleur à participer à la propriété commune des instruments de travail et de la terre, exprimant, par son universalité même, l'universalité et la constance des garanties qu'il donnera au travail.

Rattachant non seulement une psychologie économique plus complexe, plus concrète, mais une véritable Ethologie naissante, à l'économie politique, à un droit nouveau, à une politique sociale nouvelle, l'œuvre d'Owen appartient à l'histoire de la Sociologie. Il suffirait pour s'en convaincre d'exposer le plan de ses écrits les plus étendus : ses Essais sur le 'principe de la formation du caractère [Essays on the principle of tJie formation of char ac ter) e,i\Q Livi'e du nouveau monde moral[theBook of the neio moral ivorld). Ce second ouvrage, le plus considérable d'Owen, n'est en réalité qu'un élargissement du premier: mieux qu'aucun autre, celui-ci permet de saisir la conception sociologique d'Owen.

Sargant remarque qu'il est difficile de fixer la date de la publication originaire de cet ouvrage d'Owen ; il avait l'habitude de réimprimer ses ouvrages de temps en temps sans indiquer les éditions. L'exemplaire de Sargant porte la date de 1840.

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Dans l'exemplaire que je possède, les trois premières parties portent la date de 1842, les quatre dernières celle de 1844. Tout me fait croire que les trois premières parties sont des réimpressions, les quatre autres sont Tédition originale. Ce qui achève de me fixer c'est que la dédicace placée en tête de la première partie porte la date du l^"* août 1836, elle est faite à Guillaume lY, roi d'Angleterre. Les trois premières parties sont probablement de cette époque, elles auraient été réimprimées en 1842 et les autres parties ont suivi en 1844.

L'œuvre comprend donc sept parties dont l'enchaînement est assez rigoureux.

La première partie s'applique à l'homme individuel ; elle a pour objet l'étude de la constitution morale de l'homme, destinée à servir de fondement solide à toute l'organisation sociale. Elle est la plus essentielle de toutes. Si elle n'est comprise, dit Owen, la seconde partie restera une page obscure.

La seconde partie se rapporte à la société, elle a pour titre V Etat social de l'homme. Si la première expose les lois de la nature humaine et de la formation du caractère de l'homme, celle-ci recherche les conditions sociales ou extrinsèques de son développement qui s'accordent avec les lois de sa nature et lui permettent d'atteindre le bonheur : ce sont les conditions économiques de la production, de la distribution des richesses et celle de l'éducation ou de la formation du caractère.

La troisième partie se propose pour objet la recherche des éléments intrinsèques du bonheur que l'homme social se propose comme la fin ù atteindre, et qui, poursuivie par l'universalité des êtres humains, doit être rendue accessible à tous.

La quatrième partie a pour objet la religion ration-

nelle et la morale de l'Etat nouveau. La religion rationnelle à laquelle Owen propose comme objet pratique à atteindre le bonheur de la race humaine tout entière, c'est la communauté des sentiments dans une fin commune à poursuivre^ c'est la condition morale de la réalisation de cette fin.

La cinquième partie a pour objet l'ensemble de la science sociale^ conception S3^nthétique qui embrasse les principes de la science de la production des richesses et de leur distribution, ceux de la formation du caractère de l'homme, et enfin ceux du gouvernement de la société. L'ordre des matières révèle la subordination fondamentale du développement moral de l'homme aux conditions économiques, dans lesquelles ce développement s'accomplit.

La sixième partie se rapporte à la constitution même du gouvernement dans la société naturelle, et à l'ensemble de la législation, au code des lois à formuler pour assurer le bonheur commun. Elle embrasse, outre le système de ces lois basées sur la nature, les motifs de leur adoption, etl'exposé des conséquences que leur application doit produire sur la population du monde,

La septième et dernière partie de l'œuvre embrasse les conclusions déduites de tous les principes exposés dans les autres parties, et leur application à l'état actuel de la société.

Connaître la nature humaine et ses lois, la fin que l'homme poursuit: le bonheur, ses éléments ; rechercher les conditions sociales de sa réalisation : économiques, intellectuelles et morales, politiques, tel est l'objet du Livre du nouveau monde moral, ou plutôt de la Bible d'un nouveau monde.

La composition de l'œuvre présente, dans toutes ses

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parties, des caractères uniformes; tous les chapitres ou les divisions des chapitres ne sont jamais que le développement de propositions formulées comme des thèses par l'auteur; le plus souvent, toutes les propositions principales sont énumérées en tète du volume, ou de la partie du volume.

Owen ne cite aucune source, on ne rencontre le nom d'aucun philosophe et d'aucun économiste auquel il se rattache, soit par la filiation des idées, soit parla convergence des doctrines. L'œuvre sociologique du réformateur apparaîtrait comme isolée, comme née sans antécédents, s'il ne fallait y voir un effort constant pour interroger directement la nature.

Comme dans toutes les œuvres des grands réformateurs de la science économique, politique et morale du xviir siècle, aussi bien celle des physiocrates que celle de Fourier, nous voyons Owen condamner toutes les institutions antérieures, comme infectées d'un vice radical, rompre toute continuité historique : « Les arrangements religieux, moraux, politiques, commerciaux de la société, dit-il, ont été basés, depuis les origines de l'histoire, sur une erreur relative à la nature humaine: une erreur si grave en conséquences, qu'elle a dérangé toute la conduite delà société,rendu l'homme irrationnel dans ses pensées, ses sentiments, ses actes, et conséquemment plus inconsistant et même plus misérable que tout autre animal ». (1)

« Combien s'opposent, dit-il encore, l'harmonie et l'unité de cette science à toutes les religions et à tous les codes de lois inventés par les générations passées, dans l'ignorance de leur propre organisation et des lois de la

(1) New moral norld, 1842, introduction, p. xxi.

nature ! Toutes les lois humaines sont opposées aux lois de la nature, et dès lors discordantes, sans unité, et produisant toujours plus de mal que de bien. » (1)

Le livre est écrit pour expliquer d'abord la nature de l'erreur universelle qui a engendré la misère de l'espèce, et, en redressant la connaissance de la nature humaine, pour ouvrir à la génération nouvelle, un monde moral nouveau, basé sur un principe opposé à cette erreur ; de là ce titre du livre : TJie book of the neio moral loorld.

C'est donc que la conception d'Owen est un retour à la nature, exactement comme l'œuvre de Jean-Jacques Rousseau et celle des physiocrates, ou celle de Volney ; il en sera ainsi pour celle de Fourier. L'humanité, dominée par Terreur jusqu'ici, est éclairée sur sa propre nature, etdelaconceptionr«/zon7îe//ede l'homme, se déduit une conception rationnelle de la société. Ce que Yorure rationnel est \)Our Owen, correspond à ce que Yordre naturel était pour les physiocrates.

La science sociale est déduite de la, connaissance de la nature individuelle; c'est là qu'est le premier anneau auquel tout s'enchaîne : « La preuve de la vérité d'une science, dit-il, est dans l'harmonie de chacune de ses parties avec le but et dans son unité avec la nature. Chaque fait, à commencer par le premier, conduit à celui qui le suit ; ils avancent graduellement jusqu'à ce que la science soit complète, et c'est ainsi que la vérité de la science est démontrée. »

La méthode déductive a dominé la sociologie générale et la sociologie économique au xviii" siècle, et dans la première moitié du xix% mais en se rapprochant de plus en plus de ce que J.-S. Mill a appelé la méthode

(1) A'ero inoral loorld, part. I, p. 72 (1842).

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