VI. — LA STATIQUE D'OWBIN
par l'expérience qu'il essaya de découvrir directement les lois de formation du caractère ; seulement ce sont des observations et des expériences de 7nasses qui servirent de fondement à ses inductions. Mill a montré que l'on n'obtenait par là que des lois empiriques, non des lois de causalité, qu'on ne dégageait que les tendances h. produire certains elfefs dérivant de certaines circonstances données ; mais de l'aveu de Mill, quand ces circonstances sont sous le contrôle de l'individu ou de la société, les lois tendancielles peuvent guider efficacement l'action réformatrice poursuivant certaines lins. L' lithologie même empirique est un guide pour la pédagogie et la politique sociale. Gela suilit pour assigner aux observalions et aux expériences d'Owen, poursuivies pendant tant d'années à New Lanark, une placedaus la science, dumème ordre que celle qui est assignée à A. Quetelel par ses admirables recherches de statistique morale ; lui aussi aboutit à des lois empiriques dans ses observations de masses, relatives à l'influence qu'exerce le milieu social sur les tendances au crime, au suicide ou au mariage, mais il éclaire la conduite du législateur.
Toute l'œuvre d'Owen est dominée par l'Ethologie ; les lois générales qui lui servirent de fondement sont tracées dès le Premier essai sur la formation du caractère écrit en 1812, publié on 1813, et il y invoque à l'appui déjà vingt années d'expérience (1) ; quarantecinq ans après, dans un mémoire au lord de la Trésorerie et une pétition au Parlement, il confirme son œuvre primitive (2).
(1) Expérience for upwards of twenty years. First essay on tlie formation of cliaracter, Life of Oiven, I, p. 2GG.
(2) le"" janvier 18o8, voyez Lifr of Unni, II, Introd., p. xvii et suiv.
4î4 DEUXIÈME ÉPOQUE. — LA SCIENCE DES RICHESSES
Quelques traits résument les résultats de l'expérience de New Lanark. Le Duc de Kent avait promis de visiter l'établissement, la mort l'empêcha d'accomplir sa promesse, mais il avait chargé son médecin, Mac Nab, qui n'avait nullement les opinions philosophiques d'Owen, de lui faire un rapport sur ces institutions. Ce rapport est encore digne d'être lu. Les hcuies de travail avaient été réduites de 16 à 10 1/2 ; aucun enfant de moins de dix ans n'était admis à la fabrique : « Je ne tenterai pas de donner une description lidèle de rinfluence admirable des affections sociales, qui éclate dans les traits innocents de ces heureuK enfants » En 1821, depuis quinze ans, aucune poursuite judiciaire n'avait été exercée contre les habitants de New Lanark (1). En dix ans il n'y avait eu, d'après le rapport d'une dépulation de la ville de Leeds, que 28 naissances illégitimes en général, pour une population de 1380 femmes, et les pères étaient des étrangers (2). Cette longue expérience est donc la trame sur laquelle l'écrit le plus considérable d'Owen : TJie book of llie Neiv Moral H or/^/,( 1830-44), a été tisse. L'œuvre vient de l'expérimentation sociale et elle 3^ retourne.
L'homme est un être complexe dont le caractère dérive de l'organisation héritée, et de l'influence qu'exerce le milieu physique et social depuis la naissance jusqu'à la mort. Owen adiiict ainsi la transmission des modifications acquises, et par là même une véritable évolution
(1) V. Examen impartial drs nouvelles rues de M. R. 0«ï'/i,par le D^ Mac Nab. Trad. franc, de LafToude l.adebat, 1821, p. 99, p. 121- 123. — M. A. Herzeua résumé cet ouvrage dSins sa Physiologie de la Volonté. V. aussi Sargant, Robert Owen and hi$ social philosophjj, p. 200 et suiv.
(2) I\eport of a deputation of Leeds, 18 19. Life of Oum, II, 236.
Vf. — LA STATIQUE D'OWEN 445
du caraclère : ce qui dès lors est essentiel, c'est la recherche des causes réelles qui influent sur ce caractère, déterminent les dispositions, les habitudes morales, et en général la conduite humaine. Owen rejette tout principe primitif et absolu de causalité interne qui, sous le nom de free will ou libre arbitre, exercerait un contrôle direct et immédiat sur la nature et la direction du sentiment et de la pensée. Les sentiments se développent indépendamment de la volonté : la volonté est impuissante à faire aimer ce que nous n'aimons pas^à faire haïr ce que nous aimons. Semblablement elle est impuis-^ante à régler dans l'ordre intellectuel nos convictions : tout le processus intellectuel s'accomplit selon les lois de notre nature et échappe à l'empire de la volonté ; ce sont au contraire les sentiments et les idées qui déterminent et guident l'impulsion à l'action que nous appelons la volonté. La diversité des organisations et des milieux détermine des diversités profondes dans les caractères, et Owen déduit toutes les conséquences sociales de ces faits. Si toutes les déterminations à agir ont leurs antécédents rationnels dans l'organisation et le milieu, si la diver>ité descaractèies dérive de la diversité de ces modifications, l'homme ne peut en général être rendu responsable du caractère formé par ces facteurs. De là celte formule maîtresse: le caractère de l'homme est formé pour lui. non par lui ; nul ne peut davantage avoir le mérite ou le démérite des différences qui existent entre lui et ses semblables; les dilférentes morales entre les individus ne peuvent ni être des causes d'orgueil ou d'envie, ni justifier des privilèges, des attributions d'autorité ou de pouvoir. La découverte de cette vérité ouvrira pour l'homme une ère nouvelle de bonté, de sagesse, de bonheur; elle a pour conséquences immédiates : de déterminer des
sentiments de bienveillance réciproque en faisant disparaître les traces du système du mérite et du démérite; de substituer les systèmes de prévention, en agissant sur les causes externes physiques et sociales des dispositions morales de l'homme, à tous les systèmes de contrainte et de coercition, de récompense ou de répression impliquant un principe absolu de causalité interne.
L'homme n'est pas mauvais par nature, mais si son organisation native est débile, que les circonstances du milieu soient défavorables, il deA^endra mauvais. C'est surtout dans l'enfance que linfluencedu milieu est décisive. Dès lors que le caractère de l'homme est modifiable, il est perfectible: le but à poursuivre dans la vie, c'est d'agir sur l'homme de manière à lui faire atteindre le plus haut degré de perfection physique, intellectuelle, morale, d'écarter toutes les circonstances de milieu qui l'cmpêchent d'atteindre le bonheur, de faire naître d'autres circonstances qui contribuent puissamment à le lui assurer. Chacun peut dès sa naissance être placé dans un milieu approprié, élevé, dirigé, gouverné en harmonie avec les lois de sa nature.
L'adoption du principe d*; causalité externe, l'anéantissement de la responsabilité [)ersonnelle avaient pour corollaire de transformer la responsabilité individuelle en solidarité sociale, et de déterminer une réaction systématique et collective sur le milieu social, en vue de modifier les caractères individuels, el d'assurer le bonheur commun. L'Etat dès lors dépassait les limites d'une justice négative, pour accomplir les fonctions d'une justice positive. Dèsl8to,Owen écrivait: « Tl résulte à l'évidence, de là, que la nature humaine peut être améliorée dans la direction de l'intérêt vi du bonheur de tous, et cela uniquement par l'adoption de mesures législatives judi-
TI. — LA STATIQUE D'oWEN 447
cieusement calculées pour donner les meilleures habitudes, les sentiments les plus justes et les plus efficaces^ à la génération nouvelle (1). » O^ven n'assignait aucune limite à la perfectibilité humaine, et à l'action réformatrice de la société; cette autre formule en fait foi: « Le temps est venu où les principes de la science économique sont devenus assez évidents, pour établir que, sans désordre, sans recours à la force ou aux châtiments d'aucun genre, la génération présente peut être, avec facilité et avantage pour tous, entourée de circonstances telles, qu'elles déterminent en elle le caractère que la société elle-même aura prédéterminé (2) ».
L'oppo-^ition de la science des richesses et de la conception d'thven était radicale. Les Economistes considéraient l'individu abstrait à part des conditions variables de son milieu social ; le principe d'action, la concurrence illimitée, à part des conditions inégales de lutte déiivant des institutions historiques, ou de la nature des individus : c'était le facteur suprême de l'ordre et du progrès, ils en légitimaient dès lors en fait toutes les conséquences, chacun profitait, dans la lutte, des avantages de son milieu social et de sa propre nature ; — et les effets d'un milieu social ou d'une nature défavorables pesaient sur l'individu et sur les classes dé>héritées, comme si leur responsabilité était illimitée, absolue.
Owen considérait le milieu comme modificateur suprême ; par le manque d'usage habituel des- plus nobles facultés, par la mauvaise nourriture habituelle, parle travail excessif, les conditions insalubres, comme par le chômage prolongé, la masse des travailleurs était
(1) On tlie manufai'luring System, 1815, Jjfeof ôuen, II, p. 4i.
(2) Second Mémorial to the allied powers, ibid, II, p. 216.
transformée en une population physiquement affaiblie, moralement brutale et dégradée. Owen affirmait qu'en modifiant le milieu, on modifierait graduellement le caractère de la race : les conditions économiques, la répartition du bien-être et du loisir allaient être les conditions de ce milieu les plus directement modifiables. La richesse devenant ainsi un moyen, non plus une fin, la fin c'était le développement normal de tous ; la science des richesses devenait inséparable de la science sociale.
L'œuvre d'Owen était, dans sa haute portée morale, une œuvre de réaction contre l'individualisme ; en transportant de l'individu, dans le milieu social, le principe de causalité et de responsabilité morale, il donnait une impulsion considérable à l'altruisme et refoulait toutes les formes de l'égoïsme, et c'est par là même que le sentiment altruiste devait être l'un des traits fondamentaux du socialisme^ et que la double définition du socialisme même se ramène à une indéniable unité. Dans une discussion profondément intéressante, aujourd'hui oubliée, sur la définition du socialisme, Owen disait : « C'est une loi de la nature que le caractère de tous les êtres est formé poîir eux, et non par eux; la connaissance de ce fait, avec toutes ses importantes conséquences, créera nécessairement en chacun de nous un nouvel esprit de charité sublime et pur, et disposera chacun à la bonté pour tout ce qui a vie. Il est du plus grand intérêt pour l'homme, d'acquérir une connaissance précise de toutes les circonstances qui produisent le mal pour l'espèce humaine, et de celles qui produisent le bien, d'exercer tout son pouvoir pour écarter les premières, et pour susciter autour d'elle les autres. L'homme n'atteindra pas d'état supérieur et permanent du bonheur, aussi longtemps qu'il ne sera pas enveloppé de ces circonstances externes qui le portent,