VII. — W. THOMPSON ET SON ŒUVRE
Meyer, que Karl Marx lui eût dérobé sa théorie de la plusvalue. La vérité est, dit encore Menger, qui ni Rodbertus ni Marx ne sont les pères de leur théorie fondamentale : que Rodbertus en est surtout redevable à Proudhon et auxsaint-simoniens, et Marx, surtout à William Thompson (i).
L'influence de Bentham sur W. Thompson est d'un autre côté indéniable.
.1. Bentham, disciple d'Adam Smith, se rapprochait cependant du socialisme par sa préoccupation intense du bonheur commun : la maximisation du bonheur du plus grajid nombre.
Cette préoccupation lui était commune avec Owen. On peut dire que l'un et l'autre, appartenant à l'école hédoniste, s'etîorçaient d'atteindre la même fin morale par des voies difl"érentes. Dans le fait, Bentham et Owen différaient par la conception des ressorts moraux sur lesquels ils entendaient agir. La morale de Bentham était l'expression la plus humaine que l'égoïsme pouvait atteindre, mais elle était et restait fondée sur l'intérêt personnel. Si Bentham se réjouissait de l'expansion des sentiments sympathiques de la nature humaine, c'est parce qu'ils contribuaient, pour chacun, à élargir la sphère de son propre bonheur. Hors de ces limites, et là où le sacrifice apparaissait comme absolument désintéressé, l'égoïsme devait ressaisir, dans la morale de Bentham, la prédominance définitive.
Il n'en était pas ainsi d'Ovven.Il reconnaissait dans la nature humaine une racine altruiste distincte de la racine égoïste, et sa vie montre tout entière qu'il professait
(1) A. Menger,ï6!V/, p. ;j2 et 79, traduction française de A. Bonnet p. 7i, 114.
Topinion, que l'homme peut concourir d'une manière désintéressée au bonheur de ses semblables.
Pour Owen aussi, l'universel désir du bonheur anime tous les êtres vivants. C'est, dit-il, le secret motif de tous les mouvements physiques et mentaux de chaque membre de l'espèce humaine. Il l'appelle Vinstinct de Vnnivers, la cause éternelle d'où tout procède dans le monde.
Il place, parmi les conditions du bonheur, la préoccupation] incessante du bonheur des autres. Savoir qu'une partie de l'humanité, qu'un individu soulîre physiquement ou mentalement, ce sera un stimulant puissant à écarter les causes de ces souffrances ; et il va jusqu'à proposer, comme objet d'un état rationnel de l'existence humaine, de faire naître Vinclinatioii et d'obteiiir les moyens d'étendre le bonheur, jusqu'à ses limites extrêmes, à tous les êtres sensibles.
W. Thompson apparaît comme un lien entre Bentham et Owen. Gomme on le voit dans l'œuvre d'Owen et de Bentham, la méthode qu'il emploie est à la fois inductive et déductive ; il déduit toute sa théorie de la distribution des richesses des tendances les plus générales de la nature humaine, et avant tout, de sa tendance à poursuivre le plus grand bonheur. Mais son œuvre est incomparablement supérieure à celle d'Owen par son ordonnance, par la rigueur du raisonnement. Blanqui en parle comme d'un écrivain abstrait, logique, sévère^ excellent pour exercer ï esprit aux plus rudes études de la science. Holyoake, l'historien de la coopération, de son côté : « C'était un écrivain solide, mais il était loin d'être un agréable écrivain. // réclame de nous un sentiment du devoir pour lire son livre jusqu'au bout — la curiosité n'est pas suffisante, »