II. — LA DYNAMIQUE ÉCONOMIQUE DE MALTHUS
serve avec Godwin des nations d'adultes sans enfants.
L'œuvre propre de Malthus est d'abord d'avoir mis en rapport ces deux tendances avec plus de rigueur que qui que ce fût avant lui : « La comparaison, dit-il dans la préface de la seconde édition, entre l'accroissement de la population et de la nourriture, n'a pas été établie avec une force et une précision suffisantes » ; mais son œuvre est surtout d'avoir rapproché le péril de l'excès de population qui, pour Wallace lui-même, était encore très éloigné : le chapitre viu de la deuxième édition est intitulé : Error of supposing that the difficulty arising from population is at a great distance. .. ei a^vès avoir reconnu qu'un événement éloigné pouvait être abandonné à la Providence, il ajoute : « mais la vérité est... que la difficulté, loin d'être éloignée, serait /mmineîiie et immédiate », so far from heing remote would he imminent and immédiate .
Il répond directement à Condorcet et à Godwin.
Et pourquoi Malthus aboutit-il à cette conclusion ? Rarement l'influence de la méthode s'est révélée d'une manière plus saisissante : c'est parce que ce penseur est dominé, au début surtout, par la méthode déductive, et par une conception physique de la population, La tendance à la multiplication de l'espèce lui apparaît comme uniforme, invariable, irrésistible, toujours menaçante, à moins qu'elle ne soit contenue par des obstacles plus ou moins parfaits. C'est comme un mode d'énergie physique dont il croit avoir déterminé l'action constante dans des conditions définies.
Enfin, l'œuvre vraiment redoutable de IMalthus, dans son (^crit primitif, est d'avoir, en exposant les conditions dans lesquelles la population se met au niveau des subsistances, assujetti l'humanité à la domination des
instincts inférieurs, et ébranlé jusqu'à l'idée même d'une évolution morale propre à contenir normalement le principe de la population.
§ 3. Loi statique de la population. — Les lois dynamiques constituant le principe de la population se combinent en effet avec une loi statique. Cette loi était conçue par Mallhus sous une forme si générale et si simple qu'en la formulant il dit : Je ne pense pas que celte proposition ait besoin d'être prouvée : la population est nécessairement limitée par les moyens de subsistance. La loi de Mallhus exprime ici la limite invariable assignée à la multiplication de l'espèce. Le problème plus complexe de la stabilité de V équilibre entre une population donnée et les subsistaiices ne pouvait être résolu qu'avec les progrès de la chimie agricole.
La loi statique avait été très nettement exposée par Wallace, Essai du nombre des hommes, p. 27; par Montesquieu, Esprit des lois, XXIIl, ch. xiv et suivants ; par le marquis de Mirabeau, l'Ami des hommes, VIII ; par Townsend (1). La portée redoutable de l'interprétation de Malthus est en ce que l'instinct de reproduction, avec son énergie irrésistible, non contenu par les énergies morales, tendait, au moins aux degrés inférieurs de civilisation, à réduire la consommation moyenne et le salaire du travail au minimum d'existence, et à élever la population elle-même au maximum. Seul le progrès du standard of life au-dessus de ce minimum, c'est-à-dire de la somme de subsistances et de jouissances que le travailleur considère comme la rémunération légitime et nécessaire de son travail, pouvait, sous l'empire des éner-
(1) Voir à l'égard de Townsend les observations de E. Halévy^ p. 144. Cf. Leslie Stephen, Enrjlish Vtilitarians, II, 142.