III. — LA DYNAMIQUK ÉCONOMIQUE DE RICARDO
la découverte nouvelle Je la loi au début du xix^ siècle est due à l'observation directe, on peut même dire à la pression directe des faits, et c'est pourquoi elle a été presque simultanément faite par Edmond West et Maltlius, et recueillie de leurs mains par Ricardo.
Deux comités d'enquêtes, successivement désignés (1813-1814) par la Chambre des Communes et la Chambre des Lords, avaient recueilli des matériaux précieux sur le développement de l'agriculture et le commerce des grains. On pouvait mettre en rapport les variations du prix du blé avec la productivité des terres vagues successivement encloses, incorporées au domaine agricole, et avec le mouvement général de la population. De 1711 à 1794, le prix du blé n'était pas resté au-dessous de 60 sli. o 1 /i p. le quarter ; en l7l)o, il s'était élevé à 02 sh.; en 1801, il avait atteint 177 sh. ; de 1808 à 1813 il n'était pas descendu au-dessous de 90 sh. Cette hausse tleii prix, due a la grande guerre et à la famine, s'accompagnait de l'extension de la culture à des terres qui, sans elle, fussent restées en friche. M. Cannan, dans un diagramme, a mis admirablement en rapport ces phénomènes analysés dans son remarquable livre (1). Les progrès de la population étaient corrélatifs d'un accroissement de la production agricole, maisînécessitant aussi une augmentation progressive des dépenses de cullure, rendue possible elle-même par la hausse des prix. La part proportionnelle du produit recueillie par les propriétaires sur les dernièies terres cultivées, s'abaissait pendant qu'elle s'élevait sur les autres. Tous les élémenls de la théorie classique de la rente étaient fournis
(I) y. E. Cannan. Tlicoric': uf Prndnclton and Dislrlbution, p. 147 et suiv. — J. |{oNAU,.U«/;/i(/.>; and his Work, p. 215 suiv,, 235 suiv.
par l'histoire '^contemporaine, ils élaient familiers aux a"-riculteurs, il ne restait qu'à les coordonner et, suivant l'expression de M. Leslie Steplien,à placer l'œuf sur sa pointe, opération d'ailleurs encore difficile (I). Le rapprochement historique est aussi intéressant ici que celui des œuvres de Darwin et de Wallace (18.j9).
Les publications de West, Mallhus, Ricardo se pressent au début de 1815. à peu de jours d'intervalle. L'A^wa?/ d'Edward \\'est on llie application of capital ta land (Essai sur l'application du capit;il au sol) paraît, d'après A. Young (2), en même temps que ceux de R. Mallhus : An Inqninj inlo ilie nature and progrcss of rcnt and the principle hy ivlial it is recjulattd (Recherche sur la nature et le progrès de la rente et le principe par lequel il est réglé), et Grounds of an opinion on iJic policij of rc.<ilricting thc importation of foreign corn (Opinicm sur la politique douanière restreignant l'importation du blé étranger). La date de la publication de l'Essai de Mallhus sur la rente est donnée par Ricardo même, entre le 13 janvier et le (i février 1815, car c'est évidemment de cet écrit qu'il parle dans sa lettre à Mallhus du 6 février (3). L'Essai de Ricardo sur rinflucnce du bas prix du blé: Essay on the influence of a loïc price of corn est venu le dernier. Ricardo a reconnu formellement l'antériorité de West et de Mallhus dans la préface de ses Principes (4). Mais sa correspondance témoigne que dès
(1) Leslie Stephen, Thc Enylixh rtUitarians, II, p. 181 et suiv. 1900. — Elie Halévy, L'Evolution delà doctrine iilililairc, p. 236, 237 et p. 241-210.
(2) Voir la note de Caiiiiaii, ibid., p. 161.
(3) Letters of Ricardo ta Malthm, éd. Roiiar, p. a8-o9.
(4) Œuvres complètes de Ricardo, Irad. Coiislaucio et Fonleyraud, éd. Guill , p. 1.
m. — LA DYNAMIQUE ECONOMIQUE DE RICARDO
■I8I0 il est en opposition avecMalthus sur des points importants (l), et déclare que les idées de West se rapprochent étroitement des siennes (2).
West dit au début de son œuvre : « L'objet pr ncipal de cei Essai est la mise en lumière d'un principe d'e'conomie politique qui m'a frappé depuis plusieurs années, et qui me paraît devoir résoudre dans la science beaucoup de difficultés que je ne peux m'expliquer autrement. » Il ajoute qu'en étudiant les rapports des comités sur la question des céréales, son opinion a été fortifiée par beaucoup de témoignages de leurs enquêtes : « Dans le progrès de la culture, la récolte du produit brut devient progressivement plus coûteuse, en d'autres termes, le rapport du produit net du sol à son produit brut va continuellement diminuant. »
On peut rendre par le graphique suivant la pensée de West.
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« Adam Smith, dit encore West, avait constaté que les piogrès de la productivité du travail sont plus lents
(1) Lcltcrs of Ricardo to Malthm, éd. l5onar, lettre du 6 fév., p. 59.
(2) Ihid., lettre du 11) mars, p. 63.
dans l'agriculture que dans les manufactures, mais il 7î'avail pas vu ce principe qui reiid la productivité du travail moindre à mesure que la culture avance... Le principe complémentaire auquel je fais allusion, c'est que chaque quantité additionnelle de travail appliquée à l'agriculture donne un rendement décroissant... au contraire, il est évident qu'une égale quantité de tiavail, dans les manufactures, donne toujours la même quantité de produits. y>
C'est de là que se dégageait la loi dynamique de la rente foncière.
Malthus a montré, lui aussi, que la culture s'étend successivement à des terres de qualité inférieure, parce que l'application des capitaux aux terres antérieurement mises en culture est devenue moins productive : c'est l'abaissement de cette productivité qui, arrivé à un certain degré, rend avantageuse la culture des terres naturellement inférieures : (( Le motif immédiat pour livrer à la culture de nouveaux terrains, ue peut être autre que l'espoir d'employer un capital croissant, avec plus d'avantages que sur les vieux fonds de terre (I). » La séparation de la rente des piolits du capital dérive de cette différenciation graduelle de productivité, et obéit à uue loi aussi invariable, dit Malthus, que l'action du principe de gravité (2). Ce qui est profondément intéressant, c'est que la théorie de Malthus se relie ici à celle que JamesAnderson avait, dès 1777, exposée sur la rente foncière, et qui était restée dans l'oubli. Anderson en expliquait la genèse par la mise en culture simultanée de
(1) Principes d'Economie 'politique, tr. fr., «'d. (luillaumin, p. 155-156.
(2) Id., p. 157.