III. — LA DYNAMK^UE ÉCONOMIQUE DE RICaKDO
traite encore de la théorie de la valeur. Alais celte même théorie, malgré le témoignage de cette élaboration continue, est loin de s'être dégagée aujourd'hui de toute controverse. On ne s'est pas accordé encore à fixer Tinterprétation définitive des changements que Ricardo a apportés dans les éditions successives de ses Principes; et il faut redouter que l'esprit de système, les passions d'école n'y soient mêlés. Des économistes anglais contemporains, parmi lesquels le savant A. Marshall et M. Gonner, se sont appliqués à une œuvre qui a reçu le nom de réhabilitation de Ricardo, c'est-à-dire à rompre toute solidarité entre lui et les penseurs socialistes, comme W. Thompson, Rodbertus, P.-J. Proudhon, Karl 3Iarx, qui ont fait du travail le fondement exclusif et la mesure de la valeur ; ils ont réclamé ce que M. jMarshall a appelé l'interprétation généreuse delà pensée abstraite du maître, sans toujours être, d'ailleurs, prodigues delà même interprétation à l'égard des réformateurs socialistes ; mais, il y a quelques années à peine, des critiques, comme M. Ashley, n'ont pas craint d'opposer, à ces tentatives, que les changements apportés par Ricardo au texte primitif de sa doctrine ne touchent aucunement à son essence, et qu'il l'a exprimée jusqu'au bout en des termes que Rodbertus et K. Marx n'eussent pas désavoués, et dont les disciples immédiats, comme James Mill, Mac Culloch, de Quincey, avaient euxmêmes accentué la ri'^ueur.
On verra, par un examen impartial, que la correspondance vient appuyer M. Ashley dans une large mesure.
David Ricardo naquit le 10 avril 1772. Son père était un juif hollandais, établi dès sa jeunesse en Angleterre, qui, devenu membre du Stock-Exchange, avait acquis une importante fortune, et jouissait dune grande in-
fluence. David, son troisième enfant, fut destiné à la même carrière et reçut l'éducation que l'on donne communément aux jeunes gens qui doivent entrer dans le commerce. L'instruction classique n'en faisait pas partie. Nous sommes loin, ici, du sj'^stème d'éducation de Malllius, qui avait pour père un philosophe, et un philosophe disciple de J.-J. Rousseau. Dès l'âge de 14 ans, David Ricardo fat employé par son père dans les afTaires de Bourse,et cependant, rapporte Mac CuUoch, l'un de ses biographes, jamais à cette époque, ni à aucune autre, les combinaisons et les détails de cette profession difficile n'absorbèrent toute son attention.
Dès sa jeunesse, il montra un goût marqué pour les abstractions et les généralités ; dès lors aussi, se manifesta cette forte résolution d'examiner à fond tout sujet de grande importance, et de n'asseoir son opinion que sur une conviction impartiale. La liberté desprit de Ricardo ne s'accordait pas avec les préjugés de son père, habitué au système de l'obéissance passive dans toutes les questions de religion et de politique. La résolution qu'il prit de se séparer de la communion Israélite, pour adopter la religion chrétienne, témoigne de cette indépendance de caractère, et aussi, comme l'a dit un autre biographe, et l'un de ses traducteurs français, Alcide Fonteyraud, elle prouve à quel point sa jeune imagination savait se dégager de la froide étreinte des chillres. La séparation du père et du fils fut la triste conséquence de cette rupture avec la synagogue. Peu de temps après cet événement, il épousa Miss Wilkinson, et ce choix heureu.x lui valut plus de trente ans de bonheur domestique. Réduit à ses propres ressources, il se livra en son nom aux opéralions de la Bourse et, en peu d'années, il réalisa, grâce à ses facultés extraordinaires, une grande fortune. Le soin
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de ses affaires ne l'absorba point; au contraire, nous le voyons pendant plusieurs années chercher avec persistance une voie scientifique. A 2o ans, il commença l'étude des diverses branches des mathématiques, il s'api)liqua en même temps à la chimie et à la minéralogie, il se créa un laboratoire, forma une collection de minéraux et tut l'un des membres fondateurs de la Société géologique de Londres. Mais ces sciences inorganiques furent déserlées le jour où son attention fut appelée vers l'étude de l'économie politique. C'est en IT'.H), il avait 27 ans alors, dans un voyage à Bath, entrepris pour la santé de sa femme, que Kicardo eut pour la première fois connaissance de V Essai d'Adam Smilh sur la richesse des Xalions ; dix années le sépareront encore de sa première* publication sur l'économie politique : elle est en effet de 1809. C'est son traité sur hi Cherlè des lingots, preuve de la Dépréciation des billets de banque [Higli price of bullion . Le dernier éditeur de Kicardo, M. Gonner, prof, d'économie politique au collège de l'Université de Liverpool, nous indique les formes successives que cet écrit important a revêtues. Ce furent d'abord une série de lettres dans le Morning Chronicle, signées R. Tl est curieux de voir Ricardo et Malllius commencerleurviescientifique dansl'anonvmat. Ces lettres furent réunies en volume et reçurent, de 1810 à 1811, des accroissements successifs dans leurs quatre éditions. Les éludes économiques dans lesquelles il s'était engagé, jointes à l'expérience qu'il avait recueillie dans les opérations de change, le conduisirent à l'explication de ce phénomène qui préoccupait alors l'opinion. Un comité d'enquête spécial adopta les conclusions de ilicardo : mais elles furent vivement combattues par M. Bosanquet. En 1811, il lui adressa une réplique qui fut victorieuse
et qui fouinit, comme le dit Mac Culloch, un exemple fra[)panl de la supériorité des hommes qui sont. à la fois familiers avec la théorie et la pratique. « Reply to M. Bosanquet's practical observations on tlie report of the bullion committee, 1811 ».
La publication suivante de Ricardo se lie à l'œuvre capitale de sa vie. Elle est de I8I0. On discutait alors le bill, depuis passé en loi, qui élevait à 80 sh. le quarter, le taux auquel l'importation des blés étrangers était autorisée. C'est cette même année que Malthus et West venaient en même tenjps de développer dans les deux écrits signalés tout à l'heure, la même théorie sur l'origine et les principes de la Rente. Ricardo, dans son Essai sur r influence du bas prix des blés sur la rente^ rechercha les effets, sur les salaires et les profits, de l'augmentation que la marche de la société amène dans le prix du produit brut : On essay on the influence of loio priée of corn on the profits on stock : showingtheinexpediency of restriction on importation, with remarks on x\l. Malthus two last publications, London, I8I0. Ces publications de Malthus étaient : On inquirij into the nature andprogress of rent et The ground of an opinion of the poiicij of restricting the importation of foreign corn. Cet essai renferme un exposé succinct des idées qui seront bientôt développées dans les Principes de C économie politique. En 1819, Ricardo publia ses Propositions pour une circulation économique et sure., avec des observations sur les profits de la Baïuiue d Angleterre (Proposais for on econominal and secure Currency, with observations on the profits of the Bank of England. London, 1816). Nous voici parvenus maintenant à la publication de son grand ouvrage Sur les Principes de l'économie politique et de fimpàt {On the principles of politicaleconomy and taxa-
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lion, London 1877). Mac Culloch rapporte qu'il fallut les instances de ses amis pour le déterminer à cette publication. James Mill, le père de John Stuart Mill, qui disait à propos de Ricardo : Benlham fut mon père spirituel, comme je fus le père spirituel de Ricardo, triompha de ses résistances. « Xotez que le livre a plutôt pour titre : Sur les Principes, etc., que les Principes de réconomie poUlique. Trois éditions successives en furent publiées du vivant de Ricardo : 1817-1819-1821. Cette dernière reçut des changements profonds. La dernière reproduction des Principes de Ricardo est de 1895. Elle est éditée parle professeur Gonner, de Liverpool. avec un essai introductif^ des notes et appendices renfermant une bibliographie savante et internationale de tout ce qui se l'attache à Ricardo et à son œuvre. Elle doit être complétée seulement jusqu'aujourd'hui. Ce livre, malgré son litre, est d'ailleurs fort loin d'être un exposé svslématique de la science économique, il a plutôt l'apjtarence d'une collection de traités détachés, a dit l^rice. Il faudra, à la suite de Gonner. tracer un plan qui dirige son élude. C'est une série de dissertations sur la valeur et le prix, sur la rente, les salaires et les prolits, les impôts, le commerce, la monnaie et les banques. Le livre n'embrasse que la Distribution et la Bipartition des richesses ; mais, malgré le peu de connexion apparente des parties, les mêmes idées fondamentales reviennent continuellement et déterminent le caractère et l'unité de l'œuvre même. Mac Culloch, en disciple enthousiaste, voit s'ouvrir avec la publication dos Principes une ère nouvelle dans l'histoite de la science. C'est après l'ouvrage de Smith, dit-il, le plus important et ceitainement le plus original et le plus profond que l'on ail publié sur l'économie politique. Nous essaierons de mar-
lâo DEUXIÈME ÉPOQUE. — LA S.CIENCE DES RICHESSES
quer tout à l'heure la portée de l'œuvre de Ricardo. Ricardo entra au Parlement en 1819 ; les diflîcultés qu'il rencontra d'abord dans l'exercice de la parole et dans son excessive défiance de lui-même s'affaiblirent graduellement : l'intégrité de son caraclère, la douceur de ses manières, ses études approfondies et toutes spéciales, le désintéressement de ses intentions lui assurèrent une influence très étendue sur la Chambre des Communes. Il publia en 1820 un article dans le supplément del' « Encyclopédie britannique » sur le fonds (T amortissement de la Dette publique {Fundincj System). En 1822, il publia un écrit célèbre sur la « Protection de Carjri' culture » et qui eut en une seule année quatre éditions. Il mourut le il septembre 1823, dans la o2° année de sa vie. On a retrouvé dans ses manuscrits le plan d'une Banque nationale (Plan for the establishment of a national Bank, London, 1824), et des notes dans lesquelles il s'a[)plique à réfuter quelques-unes des théories de Malthus. Malgré ces controverses persistantes, Malthus a dit que la mort de Hicardo fut la plus grande douleur de sa vie (1), et .James Mill a résumé son éloge en disant : ;( L'bistoire de Ricardo offre un exemple bien (,'ncuu rageant, il avait tout à faire et remplit sa tâche. Il avait sa fortune à faire, son esprit à former, son éducation à commencer et à diriger. Au milieu de la plus active concurrence, il réalisa une grande fortune et s'assura l'estime et l'affection des hommes qui pouvaient le mieux l'uger de la pureté de ses actions ; au sein de la vie pratique, des détails multipliés et des soins les plus minutieux, il acquit et cultiva l'habitude d'une pensée large,
(I) Voyez sur cette mort la lettre de James Mill (dans Lettcrs of I). fiicardo to Mac Culloch, p. 179 et Letters of Pùcardo ta Malthus, p. 210).