‹ Histoire des systèmes économiques et socialistes (volume 2)Chapitre 59 sur 229 · III. — LA DYNAMIQUE ÉCONOMIQUE DE RICARDO · texte numérisé non relu

III. — LA DYNAMIQUE ÉCONOMIQUE DE RICARDO

Pour porter un jugement impartial, on distinguera donc toujours Vopération des causes générales de V opération des causes secondes, on songera que Ricardo n'a ni méconnu ni ignoré celles-ci. On se dira que si c'est le côté effacé de ses œuvres, ce n'en est pas moins l'un des côtés de sa pensée de savant et d'homme d'Etat, ce sera là la part que l'interprétation généreuse réclamée par Marshall doit légitimement avoir; c'est ainsi que l'on pourra résoudre les controverses toujours renouvelées dont la théorie de la valeur, celle du salaire naturel, celles mêmes de la rente et du profit, ou du commerce entre nations, sont les perpétuels objets. On reconnaîtra, par exemple, que le salaire naturel est une grandeur variable, une grandeur historique évoluant sur la ligne du temps, avec les progrès du standard of life et les causes morales qui l'alFectent, que le texte formel des Principes en témoigne, pendant que la critique recueillera d'autres passages dans les écrits, dans la correspondance même de Ricardo — qui tendent à assimiler le salaire naturel au salaire nécessaire, à le ramener à une grandeur physique invariable. L'observateur impartial ne verra pas là une contradiction irréductible et absolue.

A transporter systématiquement ces correctifs dans la dynamique économique de Ricardo, pour le soustraire soit à une solidarité jugée redoutable, soit à des jugements rigoureux, on aboutirait non seulement à envelopper, à effacer même la pensée maîtresse de cet économiste, mais à la dépouiller de sa signification historique véritable, à rendre absolument inintelligibles les œuvres de ses continuateurs et de ses adversaires.

Dans cette dynamique, ce sont bien les effets pennu' nents des causes qxiil dégage qui doivent rester au prelïiier plan, parce que ce sont ceux-là qui ont tourmenté

son puissant esprit. Dans la masse et la suite des événements, ce sont les causes générales qui finissent par prédominer, ainsi que Quetelet et Herschel l'ont si admirablement montré en statistique. Et comment n'en serait-il pas ainsi, dans une conception déductive de l'évolution historique, quand le savant part des causes mêmes, et suit la loi qu'il assigne à leur opération, aussi loin qu'il peut prolonger l'histoire réelle dans l'histoire idéale? C'est ainsi que, quels que soient les amendements légitimes qu'il faille y apporter, D. Ricardo a placé, avant tout, ses disciples et ses adversaires devant une théorie abstraite de l'évolution de la répartition et de la distribution des richesses, où les causes secondes s'effacent, où tout s'enchaîne rigidement, où des proportions saisissantes, sinon des grandeurs absolues se déduisent par le raisonnement. Et c'est ainsi que cette construction abstraite, cette ossature d'une dynamique économique marque une époque considérable de l'histoire des idées ; c'est avec ces traits qu'elle a profondément influencé leur marche, qu'elle est le témoignage de la puissance constructive du génie de Ricardo, et c'est là aussi qu'il faut respecter ce génie.

§ 4. La dynamique de Ricardo et la sociologie. Conception des lois naturelles et du rôle de l'Etat. — La dynamique économique de Ricardo emprunte toutes ses données aux travaux de ses précurseurs et de ses contemporains ; elle est déduite tout entière de l'opération de quatre ordres de causes dont aucune n'a d'ailleurs été découverte par Ricardo : une cause physico-chimique et mésologiqiie, la productivité décroissante des agents naturels, law of diminishing returns, dont nous avons exposé l'histoire, de Turgot à Edouard West ; une cause biologi'^iie, la tendance constante et

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uniforme à l'accroissement de la population que la con~ ti'ainte morale de Malthus peut seule normalement contenir; une cause psychologique : ce principe moral de l'intérêt personnel, mis en pleine lumière par Adam Smith ; des conditions sociologico-juridiques de concurrence illimitée et de propriété individuelle, dans lesquelles opère ce principe : c'est le droit économique. Mais, ici, l'exposé et la discussion du droit économique ont cessé de faire corps avec la science économique, à rencontre de ce que l'on a vu dans la physiocratie. Une conséquence directe et inévitable de la prépondérance de la méthode déductive a été la séparation de l'économie politique et de la sociologie. Les physiocrates sont de vrais sociologues, et c'est leur impérissable gloire. Leur droit naturel est une partie essentielle de V ordre naturel qu'ils poursuivent ; il est inséparable des lois naturelles dont le concours réalise cet ordre.

Chez Ricardo, bien plus que chez Malthus, et comme on l'a vu pour la méthode, l'œuvre de décomposition de la sociologie physiocratique s'est consommée ; le droit de propriété individuelle est une donnée de fait, empruntée à une science distincte de l'économie politique et que l'économiste n'a pas à justifier. A peine la correspondance de Ricardo nous ofîre-t-elle quelques observations éparses sur la propriété ; cette forme historique du droit, inséparable des catégories de la répartition des richesses qu'elle entraîne, et que Ricardo a fixées dans son œuvre, est comme elle immuable et placée désormais en dehors du temps.

La conception déductive de Ricardo achève la systématisation des doctrines opposées à la di/namiqur rationnelle de Condorcet et de Godwin qui implique, comme on l'a vu, la modificabilité illimitée des phéno-

mènes sociaux, la periectibilité indélinie de l'homme social, la fusion de plus en plus complète des classes, l'approximation de plus en plus grande de l'Egalité.

Malthus, dans la première édition du Principe de la population, avait essayé de ruiner complètement, non seulement les plans d'égalité, mais toute tentative d'une amélioration générale des conditions économiques de la classe Id plus nombreuse et la plus pauvre ; dans les éditions postérieures, ressaisissant loyalement une action régulatrice d'un mouvement, conçu d'abord comme absolument irrésistible et fatal, il avait fait reposer tout l'équilibre de la population et des subsistances, toute la statique économique, sur la prévoyance et la responsabilité individuelles, même au sein de la plus complète insolidarité. Ricardo, prolongeant dans l'avenir, comme l'avaient fait Godwin et Condorcet, l'effort de la déduction logique, est frappé, beaucoup plus que Malthus ne le fut jamais, des effets définitifs de la loi qui exprime le rendement décroissant de la terre^ et que met en œuvre la pression croissante d'une population uniquement contenue elle-même par la puissance incertaine de la contrainte morale. C'est cette loi qui, surtout en rejetant au second plan les causes secondaires qui en suspendent ou en retardent les manifestations, donnera son empreinte à toute l'évolution économique et aux rapports des classes sociales. Et, dans le fait, Ricardo a admis, dans ses Principes et ses écrits antérieurs, qu'en dépit des améliorations agricoles, le rendement tend à diminuer, relativement, au cours de l'histoire, c'est-à-dire dans ses rapports avec les applications successives de travail et de capital. Une limite inflexible sera, dès lors, assignée à la production des richesses, à l'accumulation des capitaux, au progrès économique ; la dynamique abstraite

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