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certain qu'il affirme par là même la subordination définitive de la politique mobile et changeante à la morale naturelle invariable. M. Halévy, dans un beau livre ^MvV Evolution de la morale iililitaire, a dit justement que Godwin a fondé sur sa critique du droit, la conception radicale d'une société sans gouvernement, en l'empruntant directement de son aveu à Thomas Paine (1). Elle se confondrait avec la conception de Vordre naturel des Physiocrates et d'Adam Smith, si cet ordre était conscient chez tous les membres de la société et voulu d'une manière constante par eux ; elle est mieux entrevue par Mably parce que son hypothèse de la communauté égalitaire est exclusive du déchaînement des passions, qui exige l'intervention et le frein des gouvernements (2). Elle reparaîtra, lummeuse, avec Henri de Saint-Simon dans l'opposition du régime gouvernemental et féodal, et d'un régime administratif et industriel (3).
Elle sera aussi nettement conçue par l'école de Ch, Fourier qui opposera la constitution de l'association et l'harmonie des intérêts à toute l'ancienne politique (4). Elle atteindra sa forme la plus radicale et la plus nette
(1) Elie Halévy, L'Evolution de la doctrine utilitaire, p. 73. V, Godwin, Po/jiica/ Jii^tire, 2'=édit., I, p. 12o, et Thomas P.aine.
(2) (f Serait-ce un si irrand malheur qu'une société eût une constitution assez sape pour que ses magistrats, libres de toot soin et de toute inquiétude, n'eussent rien à faire ? » Mably, De la Icfjislation et ^n^nc/pes des lois, Œuvres, édit. de l'an Ilf, ix, p. 86. Cf. Doîites sur l'Ordre naturel des sociétés politiques.
(3) Saint-Simon, (Euvrcs choisies, Bruxelles, 18d9, II, p. 36j et suiv. Voir les admirables extraits de l'Organisation.
(4) V. Considérant, Z)e6«c/e de la politique en France. Paris, 1836., Petit cours de Politique et d'Economie sociale, Paris, 1847. Ecrits très profonds.
dans l'œuvre de Proudhon, avec la substitution du principe du contrat à celui du gouvernement dans l'organisation sociale (1).
Dans une note du tome II, livre V, chapitre xv, page 125, de son livre, Godwin rappelle que J.-J. Rousseau a été le premier à enseigner que les imperfections des gouvernements ont été les sources uniques et permanentes des vices du genre humain. Il l'approuve pour avoir dit que le gouvernement, môme réformé, assurerait peu d'avantages solides au genre humain. Il est manifeste pour tout lecteur impartial que le discours de J.-J. Rousseau sur V Origine de l'inégalité parmi les hommes, est comme la trame sur laquelle Godwin a lisse son vaste ouvrage. Cependant il se sépare de son maître, par un côté important, et qui rattache son œuvre à une phase plus avancée de l'évolution de la pensée humaine. Godwin reproche dans le mrme passage, à Rousseau, d'avoir fait de l'état sauvage comme l'état naturel et propre de l'homme. Nous savons aujourd'hui par une critique plus profonde et plus juste, telle que celle de Lichtenberger (2), que l'état de nature n'est pour Rousseau qu'une hypothèse analogue à celle de la statue de Condillac, et qu'il exprime seulement ce qu'il y a de constant et d'irréductible dans la nature humaine^ les principes qui dirigeraient sa conduite, si leur opération n'était troublée ou altérée par les institutions historiques.
Seulement il est certain que la pensée de J.-J. Rousseau a paru souvent flottante ; tantôt il semble qu'il
(1) I.a plus complète expression de la pensée de Proudhon est dans Vldce ijénérale de la Rcvolufion au xix"^ siècle, Paris, 1851, l\^ étude.
(2) LicuTENBERGER, Ic Socialismc au x\m' niccle, p. 140.
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place sa société idéale dans le passe^ tantôt il en fait une conception abstraite sans existence historique antérieure, un véritable archétype des sociétés, selon le mot de Quesnay.
Il est certain que les projets de réformes applicables à la Corse par exemple, et qui ont été retrouvés en 1882, montrent que J.-J. Rousseau avait foi dans l'établissement définitif de l'égalité.
La pensée de Mabh' a paru aussi hésitante. Dans son traité De la Législation ou principe des lois^ il est certain qu'il considère la communauté comme l'état le plus complètement adapté à une nature humaine à ses yeux uniforme et constante à toutes les époques ; elle eût pu se constituer dès l'origine, et il n'a que des conjectures sur l'apparition delà propriété (I). Il considère que des obstacles inconcevables s'opposent au rétablissement de l'égalité (ch. iv), mais lui aussi ne s'abandonne que par échappée à son pessimisme. Lichtenberger et moi-même nous avons signalé des retours de l'espérance.
Godwin n'a pas d'hésitation, il transporte résolument la société naturelle ou idéale dans l'avenir, et son œuvre bien comprise correspondra à celle de Saint-Simon dont la formule exprime si admirablement ce déplacement, cette transposition de l'idéal : l'âge d'or qu'une aveugle tradition a placé derrière nous est devant nous.
Ce déplacement de l'idéal prépare la philosophie de l'histoire, et révèle qu'aux yeux de Godwin, il ne sera plus vrai que l'inégalité, comme l'avait dit dans une œuvre de pessimisme J.-J. Rousseau, tire sa force et son accroissement du développement de nos facultés et des progrès de l'esprit huynain (2 1. Au contraire, c'est sur la perfectibi-
(1) Mablv, Œuvres, édit. de l'an III , tome IX, p. 70. (2j Discours sur l'origine de liuégaiilé.
lité de l'esprit humain que Godwin s'appuie pour faire triompher l'égalité, et pendant qu'il dénonce l'impuissance et les crimes des gouvernements, il s'applique à prouver que cette impuisï^ance et ces crimes ne dérivent pas nécessairement de la nature humaine, et que celle-ci au contraire est indéfiniment perfectible. Il y a dans le livre de Godwin un chapitre sur les Révolutions, dans lequel il marque bien que les progrès de la science sont le gage même des progrès de la civilisation et de l'égalité.
La politique est une science, dit-il : les buts généraux de la nature humaine peuvent être compris, et on peut déterminer les modes les mieux adaptés à la condition de l'homme en société. Si ce mode ne pouvait partout et instantanément être traduit dans la pratique, les modifications qu'il y aurait lieu d'adopter en conformité delà diversité des circonstances, et le degré dans lequel elles devraient s'accomplir, seraient encore des objets de recherches scientifiques. — « Il est évidemment de la nature de la science d'être progressive. Combien dilïérent était l'état de l'astronomie avant qu'elle reçût le degré de perfection que nous devons à Newton; combien imparfaits étaient les bégaiements de la science de l'intelligence, avant qu'elle atteignît la précision que lui ont donnée dans ce siècle Hume, Ilartle}', Rousseau et Ilelvétius : La science politique est, sans aucun doute, dans son enfance, et comme c'est aiïaire de vie et d'action, elle exerce, en proportion de ses progrès en vigueur, une inlïuence plus uniforme et moins précaire, sur les conditions de l'homme en société » (1). C'est cet effort non seulement pour faire de la politique une science,
(1) PûlUical Justice, II, 27o.