‹ Histoire des systèmes économiques et socialistes (volume 2)Chapitre 94 sur 229 · IV. — LA STATIQUE ÉCONOMIQUE DE RICARDO · texte numérisé non relu

IV. — LA STATIQUE ÉCONOMIQUE DE RICARDO

Ricardo l'explique par une cause unique : Malthus fonde sur la générosité de la nature un optimisme qui ne se dément jamais, Ricardo puise dans la parcimonie de la nature les raisons de son pessimisme. La théorie de Malthus est une synthèse des conceptions des phvsiocrates, d'Adam Smith auxquelles il ajoute les siennes propres : avec les premiers il considère comme cause essentielle de la rente, la qualité du sol qui permet d'en retirer plus de subsistance qu'il n'en faut pour faire subsister le cultivateur, un produit net ; avec le second il admet que le progrès de la population tend toujours à s'adapter à celui des subsistances, et à faire naître une demande pour l'excédent en lui donnant une valeur. La troisième cause de la rente^ c'est la rareté comparative des terres fertiles, qu'elle dérive de la nature ou des résultats inégaux dés mêmes applications de capital et de travail.

Pour Malthus, la rente est par-dessus tout un phénomène àe production, c'est une réalité objective inde'pendante de tout déplacement de revenu ; c'est pourquoi Malthus la célèbre avec la pompe des phvsiocrates, 3' voit une partie absolument nécessaire du produit net de la terre, source de toute puissance et de toute jouissance, sans lequel rien n'existerait de ce qui constitue une société cultivée (1). H y voit un allrgement pour la société puisque tout le temps, ou le temps de presque toute la société, n'est pas employé à procurer la subsistance.

Le pouvoir de donner unerenle, inhérent au sol même, attaché à demeure à des terres d'une certaine qualité {fixture), est seulement conçu dans sa relativité, il nait

(1) Cf. Principes, édit. Guillaumin. p. 131 et p. 184 et suiv.

du degré de fertilité de la terre. C'est suivant des lois inflexibles, invariables comme le principe même de la gravitation, que la rente se dégage des autres revenus. L'accumulation du capital au delà de ce qui peut en être appliqué aux terres les plus fertiles, la nécessité de l'appliquer à des terres de fertilité relative moindre, entraine la baisse des profits ; la tendance de la population à progresser au delà des subsistances détermine la baisse des salaires. C'est ainsi que la rente contenue à l'origine dans les profits et les salaires s'en sépare peu à peu. Malthus admet la baisse simultanée des profits et des salaires, en se plaçant à un point de vue tout autre que celui de Ricardo, et il s'en explique dans une note (1). Les parts respectives d'infiuence de la deuxième et de la troisième causes sont loin d'être égales dans la pensée de AJalthus ; il rattache à la seconde cause tous les eflets des améliorations agricoles qui tendent d'après lui à la hausse des rentes : l'accroissement des subsistances qui en dérive se crée de lui-même une demande ; (2) et la troisième cause, celle qui domine tout avec Ricardo, cède de plus en plus, à ses yeux, devant la deuxième : Malthus va jusqu'à ces graves conclusions en s'adressant à Ricardo et en le combattant : si dans beaucoup de paj's onj)Q\ii,par les améliorations agricoles, doubler, tripler la rente, tandis qu'il en est peu où elle pourrait être élevée d'un quart, d'un cinquième et môme d'un dixième par une augmentation de prix résultant de nouvelles difficultés de la production, n'est-il pas évident qu'une telle manière d'envisager la rente n'embrasse qu'une très petite partie du sujet, et par conséquent que

(1) Principes, trad. fr., édit. Guillaumii», page 135.

(2) Ibid., p. 143.

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toute conclusion générale, qu'on pourrait en tirer, doit être toiil à fait inapplicable dans la pratique (1). Ainsi l'un des savants qui ont mis en lumière la loi du rendement décroissant du sol, en vient presque à préparer l'œuvre de Carej'et celle de Bastiat, et la négation de la rente foncière, au sens que lui conservera Ricardo, et sa confusion avec les profits.

On s'explique dès lors que Malthus reprenne la thèse d'Adam Smilli, et soutienne contre Ricardo que l'intérêt des propriétaires fonciers est toujours en harmonie avec celui de tous les autres ordres de l'Etat. C'est qu'à ses yeux la rente ne naît pas de l'appropriation privée et du monopole du sol, elle est dans son existence et sa fonction indépendante du mode d'appropriation des terres ; il est inditTérent à sa formation et à son progrès que les terres appartiennent à l'Etat ou aux cultivateurs ; elle se dégage avec l'accumulation du capital et les progrès de la population ; les améliorations de la culture et l'épargne du travail, jointes à la demande croissante qui est faite des produits, en sont le facteur grandissant, destiné à en dévenir l'élément décisif; son progrès est ainsi un aspect du progrès général de la civilisation économique. Comment la propriété serait-elle en opposition avec l'intérêt collectif!

Pour Ricardo, la rente est par-dessus tout un phénomène de distribution des richesses, elle est une création et un transfert de valeur, non une création de richesse {2) parce qu'elle naît d'une cause générale unique, la résistance croissante de la nature, et la nécessité d'un effort humain grandissant ; elle s'accroit d'un déplace-

(1) Principes, ibid., p. 178 et 174.

(2) Lclters of Ricardo lo Maltitus, p. 59.

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ment de revenu sans accroissement effectif de richesse : qu'il y ait plus de difficulté à produire une portion quelconque du blé nécessaire, le prix s'en élèvera, le blé s'échangera contre plus d'autres marchandises, le propriétaire des bonnes terres acquerra une plus grande somme de valeur, ce qui veut dire qu'une partie de la valeur des autres produits passera dans ses mains par l'échange, et ce déplacement se fera sans création de richesse.

Sans doute il n'}' a pas de rente sans produit net, mais le produit net, première cause de la rente pour Malthus, n'en est que la condition générale pour Uieardo : c'est que la rente est non en raison de la fertilité absolue, mais de la fertilité relative des terres. Que les bonnes terres soient seules cultivées, que le produit net soit au maximum, la part du propriétaire est au minimum, elle ne grandira que par la nécessité de passer à de moins bonnes terres dont le produit net est inférieur. Il peut y avoir ainsi produit net sans presque d(3 rente, diversité de rentes avec identité de produit net pour les mêmes terres, bien qu'il n'y ait pas de rente sans produit net ; si la rente est due à un allégement suivant le mot de Malthus, Tallégement ne devient sensible que par l'aggravation de la résistance de la nature.

A l'égard de la seconde cause, invoquée par Malthus, l'ordre de succession des phénonèmes est méconnu par lui ; ce n'est pas l'accroissement des subsistances qui crée une demande correspondante en déterminant un progrès de la population ; Malthus confond l'effet avec la cause, c'est l'accroissement de ta demande qui détermine celui des subsistances. L'accroissement des capitaux entraîne une plus forte demande de bras, et avec elle la hausse des salaires : cette hausse n'a pas pour

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