VI. — ROBERT OWEN
parties, des caractères uniformes ; tous les chapitres ou les divisions des chapitres ne sont jamais que le développement de propositions formulées comme des thèses par l'auteur ; le plus souvent, toutes les propositions principales sont énum<^rées en tête du volume, ou de la partie du volume.
Oweu ne cite aucune source, on ne rencontre le nom d'aucun philosophe et d'aucun économiste auquel il se rattache, soit par la filiation des idées, soit par la convergence des doctrines. L'œuvre sociologique du réformateur apparaîtrait comme isolée, comme née sans antécédents, s'il ne fallait y voir un effort constant pour interroger directement la nature.
Comme dans toutes les œuvres des grands réformateurs de la science économique, politique et morale du xv!!!*" siècle, aussi bien celle des physiocrates que celle de Fourier, nous voyons Owen condamner toutes les institutions antérieures, comme infectées d'un vice radical, rompre toute continuité historique : « Les arrangements religieux, moraux, politiques, commerciaux de la société, dit-il, ont été basés, depuis les origines de l'histoire, sur une erreur relative à la nature humaine : une erreur si grave en conséquences, qu'elle a dérangé toute la conduite delà société, rendu l'homme irrationnel dans ses pensées, ses sentiments, ses actes, et conséquemment plus inconsistant et même plus misérable que tout autre animal )».(!)
« Combien s'opposent, dit-il encore, l'harmonie et l'unité de cette science à toutes les religions et à tous les codes de lois inventés par les générations passées, dans l'ignorance de leur propre organisation et. des lois de la.
(i) New moral worldj 1842, introduction, p. xxi.
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nature ! Toutes les lois humaines sont opposées aax lois -de la nature, et dès lors discordantes, sans unité, et produisant toujours plus de mal que de bien. » (1)
Le livre est écrit pour expliquer d'abord la nature de l'erreur aniverselle qui a engendré la misère de l'espèce, et, en redressant la connaissance de la nature humaine, pour ouvrir à la génération nouvelle, un monde moral nouveau^ basé sur un principe opposé à cette erreur ; •de là ce titre du livre : The book of the new moral world.
C'est donc que la conception d'Owen est un retour à la nature, exactement comme l'œuvre de Jean-Jacques Rousseau et celle des physiocrates, ou celle de Volney ; il en sera ainsi pour celle de Fourier. L'humanité, dominée par Terreur jusqu'ici, est éclairée sur sa propre nature, et de la concepiionratiannelle de l'homme, se déduit 'une conception rationnelle de la société. Ce que Vorare rationnel est pour Owen, correspond à ce que Vordre naturel était pour les physiocrates.
La science sociale est déduite de la connaissance de la nature individuelle; c'est là qu'est le premier anneau au* quel tout s'enchaine : « La preuve de la vérité d*une science, dit-il, est dans l'harmonie de chacune de ses parties avec le but et dans son unité avec la nature. Chaque fait, à commencer par le premier, conduit à celai •qui le suit ; ils avancent graduellement jusqu'à ce que la iwience soit complète, et c'est ainsi que la vérité de la science est démontrée. »
La méthode déductive a dominé la sociologie générale et la sociologie économique au xviu* siècle, et dans la première moitié du xix^, mais en se rapprochant de plus en plus de ce que J.-S. Mil! a appelé la méthode
(1) Aeu> moral world, part. I, ^p. 72 (184-2).
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déductive inverse, c'est-à-dire en con6rmant ou contrôlant de plus en plus par Tinduction sociologique directe les résultats de la déduction.
C'est précisément la part de l'expérience qu'Owen luimême afQrmera plus grande dans son œuvre, que dans celle des écoles auxquelles il s'oppose. Ce réformateur dont Engels fait encore exclusivement un représentant du socialisme utopique, par opposition au socialisme scientiQque, non seulement parle au nom de l'Economie politique, dont il élargit la définition au point de la confondre avec la sociologie, et d'en faire la science du développement de toutes les puissances de l'homme (I); mais il parle au nom d'une science qu'il a enrichie et qu'il veut enrichir par l'expérimentation.
Ses plans de réforme sont toujours, en uue large mesure, inspirés par des expériences : les villages de coopération mutuelle, le système d*éducation qu'il proposera comme solution du problème social, sont conçus sur les données primitives de New Lanark^ modifiées ellesmOmes d'après les enseignements de la pratique ; il y revient sans cesse (2) ; d'autres que lui plus impartiaux, plus sévères, marqueront le même lien entre les données
[i) Voyez des passages extrêmement importants : « Tobjet de cette science {Véconomie politique) est de rechercher dans quelle direction les facultés de l'homme peuvent être le mieux appliquées [Report to the county ofLanark, Life of Owen, II, p. 267-268). Voyez aussi Second mémorial to the allied Poivei's, p. 216 et 210 des passages non moins décisifs sur cette compréhension sociologique de TËconomie politique.
(2) Essays on the formation of character (1813) : first essay, Life of Owetif 1, p- 266, p. 271 ; second essay, p. 279 et suivant, New Lanark, address, 1816, iUd., I, p. 339. — Letter published in the London News Papers of july 3 Ih. 1817, Life of Owerij II, p. (M suiv. — Address delivered at the city of London Tavern, 1817, II, p. 92. — Second mémorial to allied powers, ibid , 218.
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expéri mentales et leur projection idéale. Tel le duc de Kent en qui s'annonçait un roi philosophe (1) ; tel le comité d'enquête de la ville de Leeds f 2) ; tel l'observateur désintéressé, Mac Nab.
Dans son œuvre la plus décisive peui-èire, son Rapport au Comté de Lanark, il écrit en 1820 : « Pour comprendre le sujet qu*aborde votre Rapporteur^ il faut une profonde étude de Tensemble du domaine de TEconomie politique. La connaissance de quelques-unes de ses parties seulement, avec l'ignorance de tout le reste, serait la plus funeste à Thomme d'Etat pratique ; et c'est pour cette raison, peut-être plus que pour toute autre, que le monde a été si mal gouverné ; car l'objet de cette [science est de rechercher comment les facultés de l'homme seront le plus avantageusement appliquées. Jusqu'ici ces forces ont été combinées surtout pour retarder les progrès de la société. Votre rapporteur a profondément étudié ces questions pratiquement et théoriquement, pendant plus de trente ans et sa pratique a toujours, sans aucune exception, confirmé la théorie. » (3) Dans cette entreprise de reconstruction qu'il annonce, c'est sa longue expérimentation qu'Owen invoque contre les économistes de son temps : « Par l'expérience que j'avais acquise, d'abord pendant dix ans à Manchester avec une population ouvrière de 500 personnes, et actuellement pendant plus de seize ans à New Lanark, en Ecosse, avec une population de 2.500 personnes sous ma direction exclusive, aussi bien dans l'ordre social que dans l'ordre
(i) Proceeding of the first meeting June 26 th. 1819, Lifeof Oioen, II, p. 237 suiv.
(2) Report of the deputation of Leeds, ibid., II, 254 suiv.
(3) Report to the county of Lanark, 1820. Life of Owen, voL II, p. 268 ; ibidem, p. 280 et 281.