I. — LA DYNAMIQUE SOCIALB DB GODWIN ET CONDORCET
Telle est la limite extrême que la conception idéaliste de Godwin atteignait.
§ 6. Condorcet et les tendances de révolution historique. — Condorcet écrivit son Esquisse du tableau des progrès de P esprit humain sous le coup d'une proscription. 11 avait voulu d'abord adresser à ses concitoyens un exposé de ses principes et de sa conduite; mais il renonça à une justification inutile au moins devant rhîstoire. A l'adresse projetée, il substitua VEsquisse dans laquelle il oublie jusqu'au nom de ses persécuteurs, dans une sublime et continuelle absence de luimême, comme l'a dit son premier éditeur, M"^® de Condorcet elle-même, il ne songe qu'aux destinées de Thumanité. UEsquisse fut écrite sans le secours d'aucun livre. Après Turgot son maître et avecKant bon contemporain, il y considère la société humaine comme un phénomène naturel soumis à des lois. Le développement de l'esprit humain, dans la collectivité, obéit aux mêmes lois fondamentales que le développement de l'esprit in- . dividuel, c'est le même développement considéré dans la masse, mais la sociologie dynamique diffère, aux yeux de Condorcet, de la psychologie individuelle en ce qu'elle considère l'action des générations les unes sur les autres, a Le résultat de chaque instant, dit Condorcet, dépend de celui qu'offrent les instants précédents, et influe sur celui des temps qui doivent suivre. »
Il faut donc interroger directement les phénomènes sociaux pour dégager les lois de leur succession historique ; ces lois ne peuvent être déduites de la psychologie individuelle, puisqu'à chaque moment l'inévitable action modificatrice des phénomènes antérieurs rappelle à l'observation directe de leurs rapports avec les phénomènes présents. C'est par là que la notion de loi déga-
gée par Montesquieu dans les phénomènes sociaux, s'étendait systématiquement à Thistoire, qu'à côté de la statique abstraite des Physiocrates, venait se placer une dynamique sociale. Sous ses aspects fondamentaux, la sociologie allait devenir une science inductive. Condorcet en préparait définitivement la constitution. A. Comte, qui l'appelait son père spirituel lui a toujours reconnu ce mérite. Cependant il dirigea contre l'œuvre de Condorcet les plus graves critiques. Elle manque, disait-il, à la plus palpable des conditions, celle de présenter dans les faits rassemblés une série homogène; la distribution des faits adoptée par Condorcet serait absolument vicieuse, ils seraient pris presqu'au hasard, les époques successives du développement général étant marquées tantôt par un événement industriel,, tantôt par un événement scientifique, tantôt par un événement politique (1). Condorcet en unmotaurait méconnu l'importance d'une disposition philosophique des époques de la civilisation.
Les reproches d'A. Comte sont injustes; c'est qu'en elfet Condorcet n'a pas esquissé le tableau des progrès de la civilisation, mais celui des progrès de l'esprit humain ; ce n'est pas l'ensemble des aspects de la vie sociale qu'il retrace, mais celui de ses aspects qui est fondamental à ses yeux : le développement des connaissances positives et des arts qui en sont inséparables. A la vérité, l'étude comprend celle de l'action que les progrès des lumières ont exercée directement sur l'opinion publique, et sur l'ensemble de la civilisation môme, comme elle com^ prend celle des conditions sociales qui les ont favorisées
(i) Auguste Comte, Plans des travaux scientifiques (1824), Opuscules, p. 144 et suiv.