VI. — LA STATIQDB D'OWKN
point extrême d'erreur et de contradiction ; on se sert des moyens les plus puissants pour créer la richesse, et tous sont» ou bien dans la pauvreté, ou en péril imminent de subir les effets de la pauvreté des autres (1). »
Ricardo ne concevait qu^une psychologie économique individuelle ; Tordre économique était la résultante du concours d^activités isolées poursuivant des fins personnelles. R. Owen avait la conception d'un consensus conscient et volontaire entre des individus poursuivant un but commun : l'homme abstrait de Ricardo avait pour mobile invariable et constant l'intérêt personnel ; rhomme concret de R. Owen réfléchissait dans sa constitution psychique les influences du milieu historique, et pouvait être systématiquement transformé par l'éducation. R. Owen eut le premier, dans toute sa portée, la claire vision d'une science dont J. Stuart MiU(2) a, sous son inspiration immédiate et manifeste d'après moi, mais sans le rappeler, propoi=é la constitution : l'Elhologie. « La partie réfléchie de l'Humanité a admis, en théorie, que les caractères des hommes sont formés principalement par les influences dans lesquelles ils sont placés : cependant, la science de l'influence des circonstances, qui est la plus importante de toutes les sciences, reste inconnue pour les grandes affaires de la vie. Quand elle sera complètement développée, on découvrira queTuniondes facultés mentales des hommes, pour atteindre des buts pacifiques et civils, sera une tâche beaucoup plus aisée que celle de combiner leurs forces physiques pour préparera guerre (3). »
La filiation des idées rattache ici directement Owen à
(i) Report to county of Lansrk. Life of Owen, II, p. 284-286.
(2) J. Stuart Mill, A System of logic, 1. VI, ch. v.
(3) Report to county of Lanark, 1820, Life of Owen, U, p. 286.
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Gedwin : en effet, le cbapilre iv ^ l'n^re l et i'iEnqwdrjf eoHceming p&HHcal Justice tporie le tîtr<e : Les caraetèreg des hommes ont leur origine d^ms /ew cwomteianoes exié-rieiires. Godwin lai-même prooèlled'flolvétfiis, et le déclare nettement (I) ; c'est là qu'il sofitient (pie les causes des qualités et des défadits du caractère immain, ne somt pas placées hors «des atteintes du génie pour les modifier on les corriger. Elles ne le «ont évideaunent pas si elles sont dans les institutions iiuraaines q«ie l'harame acu^é^ et qu'il peut changer. C'est l'application pratique de ce principe qui sera toute la vie «d'Owen.
11 célèbre oelte science nonvelle avec Téclatet la pompe des Phj'siocrates ; aucunae autre découverte n^aura et telh effets sur les conditions de l'Haiiianité, amcone at 'lui -communiquera une puissance comparable, à ce point d'exercer en une année, sur son bien-être, une action plus efiicace que toutes celles qui ont été exercées «an cours de plusieurs siècles. J. Stuart Mill a fait deTEtbologie une science subordonnée à la Psychologie même, en tant qu'elle détermine, conformément aux lois 4e& phénomènes psychiques élémentaires, la nature du caractère produit par les divers ordres de circonstances physiques ou morales (2). L^Ëthologie ne peut se constituer définitivement aux yeux de Mill que comme science déditetive, ses lois sont des lois de causalité dérivées des lois générales des phénomènes psychiques élémentaires et de leur concours, tel qu*il se manifeste dansdes circonstances définies. Pour Owen, TEthologie fut avant tout une science expérimentale, c'est par Tobsei-valion et surioat
(1) Political Justice j ï, p. 26. — Helvétius, De Vhomme et de son éducation, section IV. Voir encoire le catéchisme de Volae\- ^ui exerça une grande inlluence sur i^Ecole d'Owen.
(2) J.-S. Mill, à syatem of logic, édition Lubbock, 1892, p, S22.
YX. — JL4 âTATIQDB D'OWJIN Àiâ
par Texpérience qu'il essaya de découvrir directeobefit les lois de formalion du caractère ; seulement ce soat des observations et des expériences de masses qui servirent de fondement à ses inductions. Uili a montré que l'^oa n'obtenait par là q«e des lois empiriques, non des k>is de causalité, qu'on ne dégageait que les temlances kftfh- <luire certains effets dérivant de certaines circonstances données ; mais deTaveu de Mill, quand ces circonstanoes sont sous le contrôle de l'iadividu ou de la société, les lois tendancielles peuvent guider efGcacement l'action réformatrice poursuivant certaines fias^L'Etliologie même empirique est un guide pour la pédagogie et la politique sociale. Cela sullit pour assigner aux observa*iions et aux expériences d'Owen, poursuivies pendant taut -d'années à New Lanark , une place dans la science,du même ordre que celle qui est assignée à A. Quetelel par ses admirables recherches de statistique morale ; lui aussi ^outit à des lois empiriques dans ses observations de miM^^^, relatives à rintluence qu'exerce le milieu social sur les tendances au crime, au suicide ou au mariage, «nais il éclaire la conduite du législateur.
Toute Tœuvre d'Owen est dominée par TEthologie ; les lois générales qui lui servirent de fondement sont tracées dès le Premier essai sur la formalion du carac- .1ère écrit en 1812, publié en 1813, et il y invoque à Tappui déjà vingt années d'expérience (1) ; quarantecinq ans après, dans un mémoire au lord de la Trésorerie et une pétition au Parlement, il confirme son œuvre primitive (2).
(i) Expérience for upwards of tweaty years. First essay on the formation of character, Life of Choefi, I, p. â66.
(2) 1er janvier 1353^ voyez Life of Oiven, II, Introd., p. xvn et -sniv.
Quelques traits résument les résultats de rexpérience de New Lanark. Le Duc de Kent avait promis de visiter l'établissement, la mort Tempècha d'accomplir sa promesse, mais il avait chargé son médecin, Mac Nab, qui n'avait nullement les .opinions philosophiques d'Owen, de lui faire un rapport sur ces institutions. Ce rapport est encore digne d'ôtre lu. Les heures de travail avaient été réduites de 16 à 10 1/2 ; aucun enfant de moins de dix ans n'était admis à la fabrique : « Je ne tenterai pas de donner une description fidèle de l'influence admirable des affections sociales, qui éclate dans les traits innocents de ces heureux enfants » En 1821, depuis quinze ans, aucune poursuite judiciaire n'avait été exercée contre les habitants de New Lanark (1). En dix ans il n'y avait eu, d'après le rapport d'une députation de la ville de Leeds, que 28 naissances illégitimes en général, pour une population de 1380 femmes, et les pères étaient des étrangers (2). Celle longue expérience est donc la trame sur laquelle l'écrit le plus considérable d'Owen ; The book of ilie Neiv Moral 1» or/û?;( 1836-44), a été tissé. L'œuvre vient de Texpérimenlation sociale et elle y retourne.
L'homme est un être complexe dont le caractère dérive de Torganisation héritée, et de Tinlluence qu'exerce le milieu physique et social depuis la naissance jusqu'à la mort. Owen admet ainsi la transmission des modifications acquises, et par là même une véritable évolution
(i) V. Examen impartial des nouvelles vues de M. R. Otrcn, par le D"- Mac Nab. Trad. franc, de Laffonde l.adebat, 1821, p. 99, p.i2l- 123. — M. A. Herzen a résumé cet ouvrage dans sa. Physiologie de la Volonté. V. aussi Sargant, Robert Owen and his social philosophy^ p. 200 et suiv.
(2) Report of a députation of Leeds,18l9. Life of Oaen, II, 256.
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du caractère : ce qui dès lors est essentiel, c'est la recherche des causes réelles qui înnuent sur ce caractère, détermiqeni les dispositions, les habitudes morales, et en général la conduite humaine. Owen rejette tout principe primitif et absolu de causalité interne qui, sous le nom de free will ou libre arbitre, exercerait un contrôle direct et immédiat sur la nature et la direction du sentiment et de la pensée. Les sentiments se développent indépendamment de la volonté : la volonté est impuissante à faire aimer ce que nous n'aimons pas^à faire haïr ce que nous aimons. Semblablement elle est impuissante à régler dans Tordre intellectuel nos convictions : tout le processus intellectuel s'accomplit selon les lois de notre nature et échappeàTempire de la volonté ; ce sont au contraire les sentiments et les idées qui déterminent et guident Timpulsion à l'action que nous appelons la volonté. La diversité des organisations et des milieux détermine des diversités profondes dans les caractères, et Owen déduit toutes les conséquences sociales de ces failfe. Si toutes les déterminations à agir ont leurs antécédents rationnels dans Torganisation et le milieu, si la diversité des caractères dérive de la diversité de ces modifications, l'homme ne peut en général être rendu responsable du caractère formé par ces facteurs. De là celte formule maîtresse : le caractère de l'homme est formé pour lui, nou par lui ; nul ne peut davantage avoir le mérite ou le démérite des diiïérences qui existent entre lui et ses semblables ; les difTérentes morales entre les individus ne peuven! ni être des causes d'orgueil ou d'envie, ni justifier des privilèges, des attributions d'autorité ou de pouvoir. La découverte de cette vérité ouvrira pourThomme une ère nouvelle de bonté, de sagesse, dé bonheur ; elle a pour conséquences immédiates : de déterminer des
s€Fntiments de bienreHlance réciproque en faisant disparaître les traces dn système du mérite et du démérite; dte fnibstitner les systèmes de préoention^ en agissant sur les causes externes physiques et sociales des dispositions morales de l'hofnme, à tous les systèmes de contrainte ef de coercition, ée récompense ou de répression iufipli' quant un principe absolu de causalité interne.
L'homme n'est pas mauvais par nature, mais si so» organisation native est débile, que les circonstances du milieu soient défavorables, il deviendra mauvais. C'est surtout dans Penfance que Tinffuencedu milieu est décisive. Dés lors que le caractère de l'homme est modifiable, il est perfectible: le but à poursuivre dans la vie, c'est d'agirsur Thomme de manière à lui faire atteindre le plus haut degré de perfection physique, intellectuelle, morale^ d'écarter toutes les circonstances de milieu qui l'empêchent d'atteindre le bonheur, de faire naître d'autres circonstances qui contribuent puissamment à le lui assurer. Chacun peut dès sa naissance être placé dans un milieu a^pproprié, élevé, dirigé, gouverné en harmonie avec les lois de sa nature.
L'adoption du principe de causalité externe, Tanéantissement de la responsabilité personnelle avaient pour corollaire de transformer la responsabilité individuelle en solidarité sociale, et de déterminer une réaction systématique et collective sur le milieu social, en vue de modifier les caractères individuels, et d'assurer le bonheur commun. L'Etat dès lors dépassait les limites d'une justice négative, pour accomplir les fonctions d'une justice positive. Dès 1813, Owen écrivait : « Il résulte à l'évidence, de là, que lu nature humaine peut être améliorée dans la direction de Tintérèl et du bonheur de tous, et cela uniquement par l'adoption de mesures législatives judi-