VI. — LA STATIQUE D'OWEN
Cette situation d'inéquilibre ou d*équilibre instable entre l'offre et la demande, fut exploitée par certains commerçants du dehors ; ils la provoquèrent même, et parfois avec Tindigne complicité des agents des comptoirs. Ces commerçants affichaient avec éclat qu ils recevaient les labour notes en échange de leurs propres marchandises. Mais avant de lancer cet avis, ils avaient eu soin d'aller visiter les comptoirs ; quand Us y voyaient des articles vraiment invendables, ou même admis sur une évaluation exagérée» ils se sentaient maîtres alors, au moins dans une certaine mesure, du marché ; ils n'acceptaient à l'échange des Labour notes qu'avec une dépréciation parfois désastreuse.
Il y eut même des fripons qui trompèrent systématiquement l'administration des labour exchange et surprirent rinaltérable bonne foi d'Ovven.
Ces habiles réussirent même à avoir pour complices des agents des comptoirs; ils y envoyaient les rossignols de leurs magasins ; en échange, des labour notes leur étaient données parfois par des agents complaisants ; porteurs de ces titres, les trompeurs s'empressaient de s'approvisionner au comptoir des meilleurs articles, avant que les vrais clients vinssent faire leur choix ; ils en garnissaient leurs propres magasins^et les échangeaient alors contre des labour notes à de forts rabais. C'étaient ces misérables, au témoignage de Holyoake, qui les premiers se lamentaient sur la dépréciation des labour notes et les comparaient aux assignats. Les naïfs artisans, qui y allaient de bonne foi, ne comprenaient rien à tant de fourberie* ^
Si Owen, a dit Holyoake, avait été plus clairvoyant ^t plus sévère dans le choix de ses gérants, Tennemi eût pu être déjoué, mais le désintéressement était devenu
pour lui une seconde nature^ et il tenait pour garantie l'iatëgrité de ceux qui lui offraient leurs services.
L'expérimentation des Labour exchange ^ sous la direction même d*Owen, ne se prolongea pas au delà de 1834.
Des causes particulières, telles que l'injustice et la mauvaise foi, précipitèrent la chute des Labour exchange. C'est ainsi que \d/ brutalité et les exigences abusives da propriétaire du bazar de Gray Inn Road ruinèrent l'institution au commencement de 1834.
La critique amère de la plupart des historiens de la coopération^ même du plus récent de tous, M. B. Jones, a accablé l'œuvre d'Owen comme si elle ne commandait pas, même au plus sévère des juges, tout au moins la bienveillance et la sympathie, pour le but immédiat qu'Owen poursuivait ; assurer du travail aux victimes des révolutions industrielles^ et par les moyens pacifiques, purement contractuels^ auxquels il recourait en n'atteignant aucun intérêt, en cherchant à utiliser les forces perdues et à accroître la richesse générale.
L'un des historiens .de la vie et des travaux d'Owen, Sarganty soutient qu'Owen reconnaît lui-même l'imperfeetion du système et avoue que dans sa première phase^ le Labour exchange était quelque chose d'un peu mieux qu'un établissement supérieur de prêts sur gages. Lloyd Jones a, dans un noble langage^ justifié Owen, non seulement en invoquant les perfectionnements successifs qu'Owen tenta d'apporter à ses premiers essais^ mais encore en rappelant le but élevé que poursuivait son maître dans ces mémorables expériences directes, et en témoignant de safoi dans le résultat d'une expérimentation nouvelle, préparée parles progrès de la coopération (t).
(1) Lloyd Jones^ II, p. 38-40. — Sargant, Robert Owen andhi* io* eialphilo$ophyy p. 345.'
Vï. —LA STATIQUB D'OWBN 481
Je m'étonne que Benjamin Jones, dans son histoire de la coopération ) se soit borné à reproduire le passage déjà invoqué par Sargant^ comme s'il renfermait un aveu décisif d'impuissance de V Exchange labour (1).
Au contraire, il est certain qu'Owen resta fidèle jus- <{u'au bout à la conception de V Exchange dont il avait tenté l'expérimentation ; seulement, nous la retrouvons enveloppée d'une sorte de mysticisme, à l'époque < oùf après tant d'échecs douloureux, sa pensée s'était réfugiée dans un monde idéal. Dans la dernière revue périodique qu'il publia dans la Millenial Gazette, }e trouve un article sur la monnaie portant la date du 22 mars 1856, très rapprochée de sa mort.
J'en extrais le passage suivant :
c Les maux naissant nécessairement de l'emploi de la monnaie métallique doivent cesser aussitôt qu'une préparation convenable aura été faite de l'introduction du Millenium^ ou de l'état rationnel de l'existence heureuse sur la terre. La monnaie métallique est la cause d'une immense criminalité, d'une injustice et d'une misère immense dans la société, et l'une des conditions de milieu qui tendent le plus naturellement à déformer le caractère et à faire de la terre un pandémonium. lien a été ainsi, et il continuera à en être ainsi, aussi longtemps que l'on recourra à l'usage de la monnaie métallique pour créer la richesse, au lieu que ce soit la richesse elle-même qui crée son titre représentatif naturel : les labour notes ^ que les circonstances m'ont prématurément contraint d'introduire dans le comptoir de Gray Inn Road, il y a un quart de siècle, et qui seraient, si les hommes avaient été dressés par l'éducation à Thonnê*
(1) B, JoNBS, Coopérative production, I, p. 93. Denis II. 31
48S DBUXIÈMB ÉPOQUB. — LA SGIBNGB DBS BICHBSSKS
teté, une bonne et vraie représentation de la richesse (1). »
Owen, dans ce passage, ne parle que des causes morales de son échec. Je croia avoir montré que les conditions fondamentales et essentielles d*un fonctionnement régulier, d'un développement organique normal manquaient à la Banque d'échange du travail. La portée des expériences accomplies est relative, non absolue. L'introduction de facteurs nouveaux pourrait modifier profondément les résultats : en laissant de côté le problème de la mesure de la valeur, pour ne considérer expérimentalement que la transformation de l'instrument monétaire^ il est certain, dès à présent, que les organes collectifs, comme les sociétés de consommation, leors fédérations puissantes, les Wholesale Socieiies qui en sont nées, sont des organes régulateurs de la demande de produits, de la consommation des richesses dont la puissance et Teflicacité ne pouvaient être entrevues en 1832, en même temps qu'elles présentent ces sources naturelles d'approvisionnements qui manquaient aux premiers expérimentateurs, et auxquelles ils ont suppléé d'une manière si déplorable. Los conditions externes d'un équilibre supérieur pourraient donc être réunies, au moins partiellement, aujourd'hui autour du Labour exchange; il y a place peut-être pour une expérimentation nouvelle, et tout au moins pour l'étude d'un programme nouveau d'expérimentation. Il y aurait ainsi une sorte de renaissance pour l'œuvre oubliée d'Owen, son idéal pourrait [reparaître mieux discipliné par la science, et peut-être des coopérateurs nouveaux iront-ils effacer cette épitaphe touchante que le plus laborieux des réformateurs avait tracée lui-même pour son tombeau
(4) Millenial Galette^ 22 mars 1856, article ITon^y*
vil. — W. THOMPSON BT SON ŒUVRE 483
de Newton : Relief has corne. Le repos ne serait-il pas encore venu pour les continuateurs d'Owen ?