VII. — lA 8TATIQ0B DB THOMPSON 5i
d'aliments et de vêtements. Les enfants sont élevés en commun, mais les sexes sont séparés. Les personnes mariées ont des appartements isolés, mais ont à leur disposition des salles communes pour les repas, les études, les amusements.
Pour rendre le travail plus productif, les colons sont appliqués alternativement aux manufactures et à l'agriculture. Les plus habiles instruisent les autres.
L'éducation des enfants et les soins de la préparation . des aliments sont dirigés en commun par les femmes, bien que les repas puissent être pris en commun ou isolément. Les enfants reçoivent l'éducation physique, morale, intellectuelle, la plus parfaite que comporte Tétat social. La liberté la plus entière est consacrée à l'égard de la pensée et des opinions religieuses. La direction de la communauté appartient aux hommes et aux femmes adultes, choisissant par élection des comités. L*objet Gnal que ce gouvernement se propose, c'est d*identi(ier rintérèt individuel et l'intérêt social. « Les récompenses et les punitions doivent être telles qu'elles dérivent naturellement des actions elles-mêmes, de la constitution de l'homme, et des circonstances ambiantes (i). » C'est ce principe que Spencer développera dans son système d'éducation. Les arts et les sciences sont cultivés par une partie des membres de la communauté, pour le plus grand bien de tous. Toutes les contestations entre associés sont réglées par la conciliation.
Tels sont les traits principaux du système d'Owen, réalisant la coopération mutuelle. C'est là aussi que se réalisent, à la fois, Tégalité et la sécurité volontaires au plus haut degré. Thompson analyse encore ses effets avec
(1) W. Thompson, Distribution ofwealth, p. 390.
âl8 DEUXIÈME ÉPOQUE. — LA SCIENCE DES RI0HBSSB8
la même complaisance, qu'il a mise à analyser les effets généraux des lois naturelles.
Le système coopératif épargne toute consommation improductive; en effet, tous les coopérateurs doivent être des travailleurs productifs ; il n'y a là ni capitalistes ni propriétaires oisifs. La défaveur attachée aujourd'hui au travail sera transférée à Voisivilé, et Topinion publique exercera désormais une influence jusqu'ici inconnue.
Le système coopératif réalise Tutilisation d'une quantité considérable de travail et d'habileté, ou inemployée aujourd'hui par pure ignorance du marché ou faute de marché, ou dépensée sans utilité réelle.
11 analyse longuement cette économie de travail ; la multiplicité, la dispersion des efforts isolés des femmes, par exemple, dans les ménages, donne lieu & des critiques du môme ordre que celles de Fourier. De môme il poursuit la combinaison de travaux divers pour les in« dividus soumis, dans une seule industrie, à des chômages périodiques (1).
Le système réalise également l'économie des profits aujourd'hui recueillis par les commerçants de gros et de détail. Tout coopérateur participe directement à la production et à la consommation, et les intermédiaires sont les agents de la communauté les plus capables ; la communauté rapproche directement le producteur du consommateur, et les besoins d'un millier de personnes peuvent être satisfaits aussi directement que ceux d'une famille.
Le plus grand avantage dérivant de la communauté, c'est qu'elle épargne le gaspillage de santé, de vie, que nous infligent aujourd'hui la pauvreté, l'ignorance et le
(1) W. Thompson, Distribution of wealth^ p. 400 et sniv.
YIU — LA 8TATIQU8 D8 THOMPSON 529
vice. Tout, dans l'organisation de la communauté» dans la répartition du travail, dans Téducation des enfants, tend à la conservation de la santé et de la vie.
La coopération mutuelle épargne cette incalculable somme de bonheur qui se perd dans les querelles, les haines, les cruautés engendrées par les institutions d'in^ sécurité modernes, et qui sont en partie au moins insé-» parables de la poursuite du gain individuel. Les combinaisons sociales nouvelles sont toutes appliquées à écar* ter les causes de ces divisions, et l'éducation est destinée à implanter dans lesespritsdes dispositions, des habitudes opposées et permanentes.
Thompson fait figurer au terme de cette analyse, Tin-» fluence de la communauté sur les conditions générales de stabilité des organismes sociaux, et c'est parce que cet avantage est celui sur lequel tous les autres reposent, à ses yeux, qu'il le signale à la fin.. C'est que l'offre et la demande des produits, des travaux et des services sont toujours déterminables, et la communauté ramène l'équilibre de l'offre et de la demande,celui de la population et des subsistances à des données fixes et toujours aisémenl vé« rifiables. Le mal le plus grand de tout système social d'insécurité est, dît Thompson que je traduis ici : < en plaçant dans les mains d'un petit nombre les habitations de toute la communauté, les matières brutes sur lesquelles s'exerce le travail, les machines et l'outillage dont elle doit user, et le sol même sur lequel elle vit et dont elle doit tirer sa subsistance, ce petit nombre, par la combinaison de ses actions, en se réservant les connaissances, et rejetant la communauté dans Tignorance, acquiert le pouvoir absolu de régler la rémunération de tout travail productif, et même de condamner une partie de celte communauté à mourir de faim, chaque fois Denis II, 34
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^ji'ilne doit pas en résulter pour lui un profil » (1)...
§ 5. Statique de Thompson. La population et les snbsistanoes. — Cependant^en éliminant même cette distinc* tron de-classes, en soustrayant la communauté à la direction intéressée des capitalistes, en donnant une direction sociale à l'emploi des capitaux, et en assurant à chacun le fruit de son travail, il subsistera encore un problème, c car, dit Thompson, deux artisans de misère pour rhumanité marchent la main dans la main n. C'est le problème de l'équilibre des subsistances et de la po« pnlation : « des unions inconsidérées ne voiat-elles pas accroître le nombre des habitants au delà des ressources dont la communauté dispose, et la surpopulation ne pro-doira-t-elle pas les mêmes effets que Tinégalité et Tinsé* curité? >
Ici) Thompson pose un principe, sur lequel il reviendra dans une discussion finale des objections à la communauté.
' Est-ce que l'accroissement du bien-être va conduire à un excès imprévoyant de population ?
Tout dans ITiistoire, répond-il, démontre la fausseté de cette conséquence.
A mesure que le confort s'accroît, accompagné d un accroissement de connaissances, comme il Test, la tendance à une multiplication imprévoyante de l'espèce décroît uniformément.
c La tendance à la mnltiplication de l'espèce, dit-il avec profondeur, accompagne certainement l'accroissement du bien-être, mais la tendance à la multiplication imprévoyante a certainement diminué.
«L'habile qui confond ces deux tendances ou même
(0 W* Thompson, Distribution of wealth, p. 423.
vu. — r LA STATIQUE DB THOMPSON 531
rignorant qui les confond, mêlent ensemble la possibilité physi(|ue d'un accroissement géométrique du nombre des habitants, et la supposition d'une nécessité inévitable de certains des expédients du régime d'insécurité : c'est ce qui a fait naître une école de politiciens et d'éconor mistes fatalistes, dont le seul mérite est d'avoir porté en pleine lumière, bien qu avec le seul dessein de défendre les systèmes d'insécurité, certain? obstacljes à Tamélioration humaine qui n'avaient pas été suffisamment étudiés, mais qui, désormais, bien connus et bien compris, cessent d'être des objets d'alarme (1). »
C'est là une attaque directe à Malthus.
Godwin avait publié, en 1819, son essai de réfutation de Malthus. Thompson, en 1824, met en lumière le principe d'équilibre que Thornton développera en 1844, mais en se plaçant à un point de vue individualiste.
Il lie étroitement le problème de la population à celui de la garantie de la sécurité, de la jouissance du fruit du travail. Moins grandes sont les garanties du travailleur, et plus grande est son imprévoyance.
C'est des institutions qu'elle dépend. Mais les défenseurs de l'inégalité ont intérêt à faire croire que cette imprévoyance dépend de la nature humaine; ils présentent comme un axiome, dit Thompson, que la masse de l'humanité doit toujours rester ignorante et esclave de ses impulsions, car ils ont intérêt à maintenir cette IgAorance.
C'est pour cela qu'ils soutiennent que l'abondance, dont l'établissement du régime de la communauté ferait jouir les hommes, aurait pour effet de provoquer un accroissement rapide de population. Les êtres humains,
(1) \Y. Thompson, Distribution of wecUtk.
932 DBUXIËMB ÉPOQUB. — LA S0IBNC8 BBS ItICHB88B8
comme les rats, dit ironiquement Thompson, aussitôt qu^ilsontune abondante nourriture, se multiplient jusqu'à ce qu^Is se dévorent les uns les autres.
Loin que cette imprévoyance dépende irrémédiablement de la nature humaine, pour Thompson, elle se rattache aux institutions sociales historiques.
« Cette ignorance et cette dépravation furent les effets nécessaires des systèmes d'insécurité du travail , et les défenseurs de ces systèmes les ont érigées en lois de la nature, aussi étemelles et irrévocables que les lois physiques » (1).
Thompson formule à son tour les lois suivantes, qu'il considère comme dégagées de Texpérience :
1. L'accroissement du confort de la vie a toujours pro* duit, dans toutes les communautés, un accroissement de prudence relativement à Taccroissement de leur nombre.
2. Cet accroissement de bien-être permet un accroissement absolu de population, en rapport avec Pexercice de cette prudence.
Par accroissement absolu, Thompson entend simple* ment l'augmentation de la population.
3. L'accroissement du confort de la vie prévient tout accroissement relatif de population, c'est-à-dire tout accroissement au-delà des subsistances^ qui diminuerait les parts de subsistances.
Il soutient que ces lois se vériGent dans Thistoire. L'Irlande donne, depuis cinquante ans» le tableau d'un accroissement énorme dépopulation : l'accroissement y est absolu et relatif. La grande masse de la population y est non seulement dépourvue de confort, mais manquedes nécessités mêmes de la vie. Aucune prévoyance ne^
(i) W. Thompson, Distribution ofwealtk, p. 538
Vn. — IJL STATÎQUK DK THOMPSON 533
règle la population. Comparez les Etats-Unis à llrlande. Ds jouissent de Fabondance et du bonheur.Là,sans doute, la population croit rapidement, mais d'une manière absolue ' et non pas relative, jamais au delà des subsistances.
La Norvège et la Suisse présentent des conditions de bien-être, en corrélation avec la discipline du principe de population. D'autre part, la fatigue, comme il dit, la privation peuvent prévenir en Russie, dans les Indes occidentales ou aux Etats-Unis, la multiplication des esckve»» mais cette multiplication ne sera jamais contenue par la prudence volontaire. Ce n'est pas leur prévoyance qui mettra un frein au nombre des héritiers de leurs misères.
Le régime de communauté, introduit à son tour, renfermera-t-il la discipline de la population? Thompson répond que le motif qui agit dans la société moderne agira de même. L'homme ne voudra pas diminuer le bien-être, auquel il sera habitué^ par une augmentation excessive de population ; mais d*autres motifs agiront encore : le progrès des lumières et le développement de la sympathie fortiGeront cette tendance, et éloigneront de plus en plus les mariages irréfléchis, par la crainte de la diminution du bien-être, qui en résulterait pour la géné« ration actuelle autant que pour la génération future. Au motif purement égoïste ou d'un égoïsme purement familial, s^étendant seulement à ses enfants, Thompson ajoute le motif altruiste qui s'étend à la communauté tout entière (1).
La thèse qu'il développe si ingénieusement contre Malthus a été reprise par Thornton dans Overpopulaiion and ils remédies. C'est 1& qu*il explique, comme Thompson, l'excès de population de l'Irlande.
(l) William Thompson, Distribution of wealth, p. 542-546.
S3i DBUXIÊMB ÉPOQUE. — LA SCIBMCB DBS RICHESSBS
La misère y a engendré l'excès de population, qni, 3 son tour, a engeioidré la misère, comme si Tlrlande toarnait dans son cercle sans fin.
Thompson combat successivement toutes les objections que l'on adresse en général aux plans de corn* munauté.
. Ainsi elle ne comprime pas le génie, elle ne paralyse îpas le développement harmonieux de toutes les facultés de l'homme ; semblablement, l'antagonisme de communauté à communauté n'est pas à redouter.
Ici, Thompson revient sur la théorie de la valeur : « Il est clair, dit-il^ que les échanges généraux, de communauté à communauté de coopérateurs, tendront à réclamer un juste équivalent de travail pour le travail. Qui désirera légitimement acquérir, par l'échange, une plus grande quantité d'une marchandise, qu'il n'en pourra obtenir par la quantité de travail incorporée au produit qu'il offre lui-même à l'échange ? C'est l'intérêt des deux communautés d'obtenir, chacune respectivement, autant qu'elle le peut, pour le surplus de son produit. Le désir de Tune est balancé par le désir de l'autre ; qu'en résultera-t^îl ? Nécessairement, d'adopter la mesure des échanges rr i servira le mieux les intérêts des deux parties. Et quelle est-elle? La quantité de travail contenue dans les marchandises soumises à l'échange (1).»
Ainsi, dit-il encore, l'échange s'opère, de communauté à communauté, sur la base de la quaiitité présumée de travail appliquée aux productions respectives.
Et ici, un nouveau passage nous montre que c'est bien la quantité moyenne de travail qu'il vise, en parlant de quantité présumée :
(1)W. Thow^so^, Distribution ofwealth, p. 325.