LA PRODUCTIVITÉ DU TRAVAIL, LA PROPRIÉTÉ, L'ÉTAT
Ces lignes de Turgot marquent le caractère essentiel du dissentiment qui existe entre lui et l'Ecole. Il répugne à cette discipline d'école, que Dupont veut précisément lui infliger en mutilant son texte. Dupont tente de dissimuler les divergences des penseurs, qui reconnaissent néanmoins un maître dans Quesnay: il veut même, au p:ix d'altérations flagrantes des écrits, affirmer F unité de V école. Dans leurs travaux sur Turgot et Dupont. ATM. Léon Say et Schelle sont d'accord pour donner cette interprétation à l'étrange conduite de Dupont de Nemours. Turgot revendiquait son indépendance de pensée contre l'esprit de secte : « Pourquoi, écrivait-il encore à Dupont, vous « obstiner à tourner toujours dans le même cercle, et à ne « vouloir être qu'économiste, lorsque vous pensez traiter * toutes les matières qui cienneut à la politique, au bonheur « des hommes, à la morale, à la législation ': Vous voulez tous
< que Quesnay et ses premiers disciples aient tout dit.D'un côté. « vous vous défendez de traiter d'une foule de choses dont il « n'a pas parlé, et lorsque vous en parlez, tous cherchez toujours « à les ramener à ce- que les maîtres ont dit. »
Il marque encore mieux sa pensée quand il attaque ailleurs l'esprit de secte ; il parle « de la secte économùtique en tant « qu'elle est secte, c'est-à-dire, en tant qu'elle a tort, car on ne
< fait jamais secte par ce qu'on dit de vrai, mais par ce qu'on
« dit de faux... Il y a eu des newtoniens, il n'y a plus que des « physiciens. »
Turgot se place en dehors de la secte économiste, bien qu'il reconnaisse Quesnay pour maître. Semblablement, on le voit dégager l'Economie politique de la conception de V ordre naturel et chercher dans nu fait de psychologie individuelle, comme le fera plus tard Adam Smith, le principe de la science. En cela, il procédera de Gournay, en se rattachant pour le surplus à Quesnay ,par toute la théorie du produit net et de la circulation des richesses en société.
Il écrit à Dupont en 1866. « Quelque fois je trouve que vous ne donnez pas assez d'étendue à vos principes; que, toujours guidés par la marche qu'a suivie notre Docteur, toujours appuyés sur la base de l'analyse profonde ■ qu'il a le premier faite de la formation, de la circulation, de la reproduction des revenus, vous ne vous servez pas assez du principe moins abstrait, mais peut-être plus lumineux, plus fécond, ou du moins plus tranchant par sa simplicité efc par sa généralité sans exception : le principe de la concurrence et de la liberté du commerce, conséquence immédiate de la propriété et de la faculté exclusive qu'a chaque individu de connaître ses iDtérêts mieux que tout autre. Ce seul principe avait conduit M.de Gournay, parti du comptoir, à tous les mêmes résultats pratiques auxquels est arrivé notre docteur, en partant de la charrue. Je me ferai honneur toute ma vie d'avoir été le disciple de l'un et de l'autre.... >
C'est toujours, au fond, la théorie physiocratique, mais la théorie de l'ordre naturel et du Droit naturel, de Quesnay, s'efface devant le fait psychologique que Turgot place au premier plan. Avec lui, le Droit tend à se détacher de la conception économique proprement dite ; l'opération sociale de l'intérêt personnel, dégagée de toute entrave, est le fait saillant qu'il met en lumière. A quel point la conception de Turgot est l'expression de l'individualisme économique, vous en juge-
— ICO —
rez par l'article XIV de l'édifc de février 1776, sur l'abolition des jurandes, qui exclut et condamne toute forme quelconque d'association.
La modification subie par la théorie physiocratique sera rendue plus sensible tout à l'heure par ce que Turgot dira de Ja propriété individuelle du sol ■ elle n'est plus une déduction des lois naturelles, mais plutôt un fait historique.
Le point de vue sociologique, en Economie politique, fléchit avec Turgot, si l'on considère son Essai comme l'expression des opinions économiques : car, pour le surplus, nul esprit peut-être, au XVIIIe siècle, ne conçut jamais un enchaînement plus vaste et plus systématique de tous les phénomènes physiques et sociaux.
Il est possible maintenant d'embrasser dans ses lignes essentielles Y Essai de Turgot. L'œuvre nous présentera deux divisions fondamentales que nous marquerons par les directions que l'homme, obéissant à l'intérêt, peut prendre pour acquérir la richesse : il y parviendra, d'un côté, par la propriété du sol et le travail ; de l'autre, par l'accumulation et l'emploi du capital. Au premier mode d'action sont consacrés les chapitres [ à XXIX de l'ouvrage; au second mode, ]es chapitres XLIX à C. Entre ces deux grandes divisions, nous placerons la théorie de la valeur d'échange,de la fonction delà monnaie, qu'embrassent les chapitres XXIX à XLIX.
Il part de l'hypothèse d'un partage égal des terres, permettant à chacun d'y recueillir sa subsistance ; il montre • qu'une telle organisation ne peut être durable, car la diversité des besoins de l'homme imposera des échanges à tous ces cultivateurs isolés, toute terre ne pouvant produire ce qui est nécessaire à la satisfaction de tous les besoins de subsistance, de vêtement, de logement. L'échange ne devra pas seulement s'opérer entre cultivateurs de terres de diverse nature, ayant des produits divers, mais une division du travail beaucoup plus profonde sera la conséquence de la diversité des
besoins. Une différenciation organique fondamentale s'établira entre la classe agricole produisant les subsistances et les matièn s premières, et la classe qui mettra en oeuvre les produits bruts du sol. Ainsi naît une distinction entre la classe productrice, ou classe possédant le sol et y appliquant son travail, et celle des artisans qui n'ont que leur travail.
Turgot lui donne le nom de classe stipendiée, à raison de sa dépeidûîice naturelle vis-à-vis de l'autre. C'est la classe stérile des i'iiysiocrates. Jusqu'ici, les cultivateurs du sol en sont les propriétaires. A côté d'eux seulement, s'est constituée une classe non propriétaire et non cultivatrice. Nous allons voir une différenciation nouvelle. Les terres ont été, d'après Turgot, occupées dans l'ordre de leur productivité décroissante, les meilleures exploitées les premières ; à la fin, non seulement toute terre trouve son maître, mais les nouveaux venus n'auront d'autre ressource que de s'incorporer à la classe stipendiée pour échanger leurs services contre les produits des cultivateurs-propriétaires. C'est là même, dans l'agriculture, que peut naître une classe distincte, par la séparation de la propriété et du travail de la terre.
Turgot expose les différentes causes qui favorisent l'inégalité dans la distribution de la propriété du sol, et la distinction des propriétaires et des cultivateurs : l'inégalité des forces, l'inégalité de la fertilité du sol, l'inégalité dans le degré d'intelligence, d'activité, de prévoyance.
Par suite, le produit du sol se divise en deux parts ; car le travail de la culture produit quelque chose de plus que la subsistance du cultivateur, c'est le produit net même; c'est du travail du cultivateur que dépendra à la fois le revenu net du propriétaire et le salaire de tous les autres travaux.
Cette différenciation nous amène à la distribution des classes adoptée par les Physiocrates : classe productrice et agricole, classe propriétaire — classe stipendiée. Une fois cette phase du développement économique atteinte, les arrangements
sociaux qui doivent intervenir entre le propriétaire et le cultivateur peuvent revêtir différentes formes. Turgot les classe en une série qui ne reproduit qu'imparfaitement l'évolution historique et qui est plutôt logique. C'est ainsi qu'il considère, comme premier arrangement, la culture par des travailleurs libres salariés ; puis, il examine la culture par des esclaves, propre d'ailleurs aux premiers temps de la société, et dont il établit l'anéantissement nécessaire à mesure que la société se police et réclame un travail plus productif ; puis viennent successivement le servage, le colonat partiaire, le métayage et le fermage des terres, la plus féconde de toutes, mais qui exige un avancement de civilisation assez grand et des capitaux abondants à appliquer au sol.
Après avoir exposé ainsi les premiers modes d'acquérir la richesse, Turgot aborde un mode nouveau, l'accumulation et Temploi des capitaux, qui n'exige pas nécessairement l'application du travail ; c'est avant d'exposer les différents emplois du capital qu'il aborde l'étude de l'échange, de la valeur et de la monnaie.
Dans les échanges isolés, la valeur n'a d'autre mesure que le besoin, le désir et les moyens des contractants : quand les échanges se multiplient, la valeur des produits se fixe par la balance des besoins et des facultés des échangistes ; toutes les marchandises pourraient servir de mesure les unes aux autres, chacune pourrait être l'échelle de comparaison pour y rapporter les valeurs de toutes les autres ; mais les métaux précieux sont plus propres à cette fonction qu'aucune autre substance, parce qu'ayant eux-mêmes une valeur, ils sont plus divisibles, plus inaltérables, plus homogènes, plus transportables. L'intervention de la monnaie a puissamment développé la division du travail, en appliquant chacun à l'industrie qu'il a choisie.De même la monnaie jouera un rôle essentiel dans la formation des capitaux, bien qu'elle n'ait d'autre usage que d'être incessamment convertie dans les biens de différente nature qui sont effectivement employés et productivement utilisés.
Turgot rarnèue les emplois du capital à une expression commune : vivre du revenu de son argent, qu'il faut comprendre comme je viens de le dire.Tous les genres de travaux agricoles, industriels, commerciaux, exigent une accumulation préalable de capitaux. Turgot en trace la série en se plaçant au point de vue individuel, car le fondement même de sa doctrine, c'est l'activité économique de l'individu.
Le premier de ces emplois est dans l'acquisition d'un fonds de terre. — Le deuxième, c'est l'application du capital à une entreprise de culture, destinée à assurer des profits au cultivateur, outre le prix du fermage. Le troisième, c'est son application à l'industrie. — Le quatrième, au transport, au commerce ; et le cinquième, c'est le prêt à intérêt.
L'abondance des capitaux anime toutes ces formes des entreprises, et cette abondance dépend directement du développement de V esprit d'économie ou de V épargne dans la nation. Il a de l'épargne une conception beaucoup plus nette queDupont, qui ajoute une longue note à l'œuvre du Turgot : Le taux de l'intérêt étant donné par le rapport entre les masses des valeurs mobilières épargnées sur les revenus, et l'importance de la demande qui en est faite, ce taux est le thermomètre de l'abondance ou de la rareté des capitaux. Turgot a une image admirable pour peindre les effets lu taux de l'intérêt :
« On peut regarder le prix de l'intérêt comme une espèce de niveau au dessous duquel tout travail, toute culture, toute industrie, tout commerce cessent. C'est comme une mer répandue sur une vaste contrée : les sommets des montagnes s'élèvent au dessus des eaux et forment les îles fertiles et cultivées, si cette mer vient à s'écouler, à mesure qu'elle descend, les terrains en pentes, puis les plaines et les vallons paraissent et se couvrent de productions de toute espèce. Il suffit que l'eau monte on s'abaisse d'un pied pour inonder ou pour rendre à la culture des plages immenses.»
Dans son essai, Turgot prend la défense de la légitimité du
taux de l'intérêt, il y reviendra plus tard dans son mémoire célèbre sur les prêts d'argent. Cette partie de son œuvre est l'une des plus originales . Cette légitimité du taux de l'intérêt, il la déduit surtout du droit de propriété même du prêteur, et l'élimination de l'usure, il l'attend surtout de la concurrence illimitée des prêteurs et des emprunteurs.
La théorie del'impôt,qu'il esquisse dans l'Essai.et sur laquelle il revient dans un mémoire sur V impôt direct et dans sa correspondance avec David Hume, est conforme à la physiocratie. Il ne trouve d'autre revenu disponible pour l'Etat que le revenu des terres.
Tout autre impôt, même sur le revenu des capitaux, se répercuterait directement ou indirectement sur les avances de la culture, et, par suite, sur le produit net qu'il est donc préférable d'atteindre directement.
Telle est l'analyse sommaire de l'Essai de Turgot. Il est aisé de se convaincre que le fond de la doctrine, c'est bien la physiocratie, exposée seulement à un point de vue plus pratique, dégagée de son enveloppe métaphysique «t presque détachée de la sociologie, par un homme qui a reçu à la fois l'enseignement de l'Intendant du commerce Gournay et du théoricien philosophe Quesnay, mais qui lui-même a été directement à l'école des affaires. Cependant, il faut marquer les divergences importantes dans cette œuvre; je me borne ici à en examiner trois :
Premièrement, à l'égard de la Productivité des artisans, Turgot s'est-il séparé de l'école et a-t-il admis la productivité des artisans? cela semble résulter des textes par le dernier commentateur de Turgot, Ribanier,p.XIV. Il invoque le mémoire : les valeurs et les monnaies, et des phrases de l'éloge de Quesnay comme celle-ci : « Il pensait qu'un ouvrier qui avait fabriqué une pièce d'étoffe avait ajouté à la masse de la richesse de l'Etat une richesse réelle.»
Cependant,il est impossible de douter de la pensée de Turgot en lisant le chapitre XVII de l'Essai : » l'artisan reçoit son çalaire,soitdu propriétaire, soit du cultivateur, et ne leur donne, pour rechange de son travail, que l'équivalent de ce salaire, et rien au-delà. >
A insi, quoique le cultivateur (non propriétaire) et l'artisan ne gagnent l'un et l'autre que la rétribution de leur travail, le cultivateur fait naître, au-delà de cette rétribution, le revenu du propriétaire, et l'artisan ne fait naîti'e aucun revenu, ni pour lui ni pour d'autre. C'est de la pure physiocratie ; le texte est formel. D'ailleurs, il est corroboré par tout ce que Turgot écrit sur la théorie de l'Impôt ; il reste fidèle à l'impôt unique sur le produit net. précisément parce que les classes de la société, autres que la classe agricole, ne produisent aucun revenu. Cette doctrine est formellement établie dans le eh. 98 de l'Essai, dans ie mémoire sur les Impositions et la comparaison de l'impôt sur le revenu des propriétaires et de l'impôt sur les consommations. (Œuvres complètes I, p. 389 et suiv.)
Ce n'est donc pas de ce côté qu'est la divergenee entre Turgot et les autres physiocrates. Elle est en ceci, que Turgot a mis en lumière, plus énergiquemant qu'eux, les caractères positifs et organiques de l'industrie et du commerce, mieux m ai que leur utilité sociale, qu'ils ne niaient d'ailleurs pas plus que lui, et pris plus vigoureusement qu'eux la défense de la liberté du travail. Les physiocrates, préoccupés de faire disparaître toute la politique mercantile basée sur la supériorité des manufactures, dont le développement, d'après elle, pouvait seul assurer une balance favorable, s'appliquaient à mettre en relief la stérilité, l'improductivité des artisans et des commerçants. Turgot écarta cette critique négative en restant, avec eux, d'accord sur le fond.
Nulle part il ne marque mieux sa pensée que dans une letr-
tre du 20 février 1766, à Dupont : « Vous êtes si occupé de
' votre humeur contre l'industrie, vous vous amusez si fort à
lui prouver qu'elle est stérile (question qui n'en est une que par un malentendu, parce qu'elle a été présentée de manière à piquer la vanité des gens industrieux, tandis que bien entendue elle ne leur présente que des avantages) — que vous oubliez de frapper sur toutes les misérables entraves de toute espèce qui enchaînent cette industrie dans toutes ses branches: monopoles des communautés, apprentissages, compagnonnages, statuts, règlements des manufactures, bureaux de marque, inspecteurs : toutes ces iniques et lisibles institutions, Burlesque] les M.De Gournay avait fait main basse, se répandent impunément dans toutes vos gazettes... Vous êtes les protecteurs de l'industrie et du commerce et vous avez la maladresse d'en paraître les ennemis. Cette pauvre classe à laquelle il vous a plu de donner le nom de stérile parce qu'elle ne produit point de revenu.et parce opue les valeurs qu'éïfe produit, étant affectées en entier à la rentrée de ses avances et à la subsistance de ses agents, ne sont ni cessibles ni disponibles, cette classe et les honnêtes gens qui la composent, croyant qu'on leur dispute» l'honneur d'être des citoyens utiles, s'indignent de cet abaissement injurieux, et se tueront à prouver qu'ils sont très productifs, t
L'homme qui a écrit cette lettre devait être aussi celui qui signerait les édits de février 1776 sur l'abolition des jurandes et sur celle des corvées. Il partait du principe de la Liberté du travail qu'il déduisait de la nécessité du travail et des besoins de l'homme. Il en dégageait tout ce qu'il renferme de fécond dans tout le domain? économique ; il ne voyait qu'en second ordre les différences des travaux au point de vue de leur Productivité.
Deuxièmement, la théorie de la propriété nous révèle un dissentiment plus profond. Il se montre, à la fois, dans l'Essai et dans les Mémoires sur les Mines et carrières.Davsl Essai, Turgot, parlant des rapports du propriétaire du sol et du cultiva-
teur non propriétaire, avait dit : « Le propriétaire a besoin € du cultivateur par la nécessité de l'ordre physique, en vertu « duquel la terre ne produit point sans travail ; mais le culti- < vateur n'a besoin du propriétaire qu'en vertu des conc ventions humaines et des lois civiles, qui ont garanti aux « premiers cultivateurs et à leurs héritiers la propriété des « terrains qu'ils avaient occupés, lors même qu'ils cesseraient « de les cultiver. »
Dupont n'imagina rien de mieux que de biffer les mots humaines et civiles et d'ajouter : « et cela pour prix des avances foncières par lesquelles ils ont mis ces terrains en état d'être cultivés et qui se sont pour ainsi dire incorporées au sol même' »
C'était bouleverser la conception de Turgot ; aussi Turgot écrivit-il le 20 février 1770 : « c'est cette correction qui m'a le plus fâché. »
En effet, la correction n'aboutissait rien moins qu'à faire considérer la propriété foncière comme se déduisant nécerenient et naturellement de l'application du travail au sol, comme faisant partie de l'ordre naturel et invariable des sociétés humaines. Au contraire. Turgot en faisait et en voulait faire une institution humaine et historique. Dans sa pensée, l'occupation, par le travail, ne pouvait avoir pour conséquence nécessaire d'engendrer la propriérité foncière. L'étude de son mémoire sur les mines et carrières montre qu'il reste fidèle à la Doctrine de Locke sur la propriété ; le mémoire est divisé en deux parties : dans la première, il étudie la législation minière au point de vue de l'intérêt des particuliers, — dans la seconde, il se place au point de vue social, il recherche par quelles lois l'Etat assurera la production la plus abondante et la plus fructueuse de cette espèce de richesses. Sa conclusion e>t que les données du Droit naturel satisfont à l'intérêt social. Les Richesses souterraines n'appartiennent à personne, pour Turgot, jusqu'à ce que le terrain soit fouillé : le premier occu-
pant s'approprie des richesses par son travail ; mais la propriété est rigoureusement limitée par l'occupation, elle cesse avec elle, elle ne s'étend pas au-delà.
Turgot écarte les prétentions du propriétaire de la surface à la propriété des mines ; les raisons qui ont fait garantir aux cultivateurs le prix de leur propre travail, restent sans applications aux matières souterraines qui ne sont ni l'objet de la culture ni le produit du travail du cultivateur. Le propriétaire de la surface ne peut acquérir la mine sous son propre champ qu'en l'occupant effectivement. Le droit de l'occupant s'étend à ses ouvrages et aux substances minérales qu'il arrache : nul ne peut contester la propriété des puits et galeries qu'il a percés ; quant aux substances minérales, il les acquiert à mesure qu'il les extrait : son droit ne s'étend pas à ce qui reste à prendre ; tout autre explorateur pourra percer des puits et des galeries sur son passage, lui disputer les mêmes veines, acquérir les mêmes droits par une occupation analogue. Le droit nature, et individuel de propriété, ainsi conçu, s'harmonisait,dans la pensée de Turgot, avec la fonction économique du Droit : la concurrence la plus énergique devait résulter, en effet, de cette accessibilité la plus grande possible à l'exploitation des mines. Cependant cette concurrence extrême ne peut être que temporaire ; à mesure que l'on pénétrera dans les parties les moins facilement exploitables des gisements, que les travaux d'art seront nécessaires, le nombre des exploitants diminuera parce qu'il faudra engager des capitaux déplus en plus considérables. Dans cette hypothèse nouvelle qu'il prévoit, Turgot reste fidèle à la pure doctrine de l'occupation. Il repousse même l'idée d'assurer à l'exploitant la possession sans trouble des mines pendant un temps assez long pour qu'il puisse être indemnisé de ses frais avec un profit. Quelque grands que soient les capitaux immobilisés, il n'admet aucune garantie d'exploitation dans le temps ni dans l'espace au delà de l'occupation immédiate et actuelle
L'entrepreneur, disait-il, ne peut avoir une assurance plus forte que celle qui résulte des avances mêmes qu*il a faites : plus il fait de dépenses pour creuser la terre,percer des galeries, et moins il peut craindre de concurrents.
Cette théorie si absolue de Y occupation, engendrant une propriété limitée dans le temps et l'espace, devait fléchir devant l'intérêt social : la Législation de la Révolution fit passer la mine, de la libre disposition du premier occupant, à la disposition méthodique de la nation.
Cependant, il suffit de l'avoir exposée pour marquer quelle limite Turgot assignait au droit naturel dans la constitution de la propriété; sa pensée manifeste est que la propriété du sol est une institution historique, consacrée par la société, parce qu'elle y a vu une institution utile, mais à côté de cette légitimation par sa fonction, Turgot ne songe pas. commeDupont et Lemercier. à en faire le'prolongement nécessaire de la propriété personnelle ou le résultat nécessaire de l'occupation par le travail. C'est-à-dire qu'elle n'est plus d'ordre naturel et invariable, elle est d'ordre historique.
Ainsi, le lien unissant leDroit à l'économie politique se relâche avec Turgot; il sa relâche davantage avec Smith et Say : la Propriété deviendra un fait, un fait historique, et la science économique, gardant son caractère abstrait et rationnel, se détachera peu à peu d'un Droit relatif, et se constituera à part de la sociologie. Ainsi, par des changements presr d'insensibles, s'accomplissent les grandes révolutions de la pensée.
Troisièmement, le troisième grand point de divergence entre la Physiocratie pure et la doctrine de Turgot est relatif à la conception de l'Etat.
Quesnay, l'abbé Bauduau, Lemercier de la Rivière étaient partisans de ce qu'ils appelaient le Despotisme légal ou la Monarcbie économique, comme je l'ai dit tout à l'heure. Ils entendaient par là, non l'autorité arbitraire, mais au contraire,
l'autorité absolue delà loi ; seulement, ils faisaient du prince le seul organe de la loi; ils plaçaient la souveraineté ainsi conçue dans le monarque. C'est-à-dire, en définitive, qu'en soumettant les individus aux lois naturelles, ils les désarmaient vis-à-vis de l'autorité souveraine, quand les lois positives qu'elle édictait étaient contraires aux lois naturelles. Dupont, rallié à la même doctrine monarchique dans les premiers temps, employait les mots d'autorité tutélaire. Ils choquaient également Turgot.
Turgot comprit que le véritable interprète de l'organe de ces lois devait-être la société elle-même.
« J'insiste, écrit-il à Dupont, sur la suppression du mot tutélaire à côté de celui d'autorité. Ce mot, indépendamment de ce qu'on peut dire sur la justesse de l'expression, est le cachet économistique, et il caractérise précisément la partie honteuse du système des Economistes.»
Le mot tutélaire. dit-il encore en 1774, ou protectrice est impropre à hérésie, offensif aux oreilles libres qui ne veulent ni tuteurs ni protecteurs... qui dit tuteur dit mineur, qui dit protecteur dit protégé ; ce qui fait deux corrélatifs distincts, dont l'un est subordonné à l'autre comme l'inférieur au supérieur, comme le troupeau au berger, au lieu que le vrai rapport est celui du mandant au mandataire qu'il a choisi parce que cela lui convenait. »
C'est ce principe qu'il faut ici mettre en lumière pour faciliter l'intelligence complète de Vessai sur la formation et la distribution des richesses. Il faut recourir à l'éloge de Gournay par Turgot.
L'homme poursuit l'acquisition de la richesse pour la satisfaction de ses besoins.
Le moteur de sa conduite économique est l'intérêt personnel. Turgot admet avec Gournay que lorsque l'intérêt personnel est précisément le même que l'intérêt général, ce que l'on peut faire de mieux, c'est de laisser chaque homme faire ce qu'il
veut. € L'intérêt particulier, abandonné à lui-même, produira toujours plus sûrement le bien général que les opérations du Gouvernement, toujours fautives et nécessairement dirigées par une tbéorie vague et incertaine».
Or, Turgot s'efforce d'établir que. dans le commor particulier concourt avec l'intérêt général. L'Etat, organe de l'intérêt général, ne s'intéresse au commerce que sous deux points de vue :1° au point de vue de la production, l'Etat a intérêt à assurer à la nation, la plus grande masse de produits; il en sera ainsi quand le produit du sol et celui de l'industrie de chaque individu sera porté au plus haut point.
Or. chacun a plus d'intérêt que personne à tirer de la terre et de son industrie le plus grand revenu possible. En général, tout homme connait mieux son propre intérêt qu'un autre homme à qui cet intérêt est entièrement indifférent.
2° Au point de vue de la justice et de la protection due aux particuliers, il suffirait que le gouvernement protégeât la liberté naturelle que l'acheteur a d'acheter et le vendeur de vendre.
Sous l'empire de la concurrence des consommateurs et des producteurs, il y aura tendance à assurer au producteur un prix capable d'encourager la production, au consommateur la meilleure marchandise au plus bas prix.
Au tond, c'est bien la doctrine physiocratique simpliâée, présentée d'une manière plus pratique. La société humaine est considérée comme composée d'individualités mues par leur intérêt, et assez éclairées pour discerner en général et poursuivre leur bien sans envahir la sphère de leurs semblables et leur causer du tort. Et pour prévenir les cas particuliers où ces atteintes seraient portées. l'Etat ne pourrait intervenir qu'en causant un mal plus grand, en décourageant l'industrie^ l'initiative des individus et l'espoir de lutter avec succès contre les étrangers.
L'œuvre de Turgot est certainement l'expression la plus
nette et la plus simple qui se soit produite, avant les travaux de Condillac et d'Adam Smith, de la conception d'un ordre économique naturel déduit de l'opération de la liberté des individus, sans autres limites que celles qu'imposent les nécessités de leur coexistence dans la société. Turgot, qui assignait à chacun son intérêt pour guide, considérait aussi chaque homme comme le meilleur juge de son intérêt.
Cette conception abstraite de la liberté et de l'ordre naturels impliquait à un point de vue absolu, non seulement chez tout individu une connaissance suffisante de son intérêt, mais la volonté as le poursuivre dans une direction qui ne fût pas contraire à l'intérêt de tous, et le pouvoir de le poursuivre. L'histoire des Doctrines nous montrera comment ce savoir, ce vouloir, ce pouvoir ont^été conçus de plus en plus relativement, selon les phases historiques et les milieux, comment le type abstrait et invariablede l'homme doit graduellement faireplace à l'homme réel et concret, fruit d'une lente évolution historique. La critique de la Physiocratie ne sera vraiment féconde pour nous que mêlée à l'exposé du développement des Doctrines. Cependant nous pouvons, par des traits empruntés à Turgot même, mesurer combien les Doctrines sont relatives., comment elles n'embrassent jamais que des aspects de la vérité, et à quel point la véritable leçon de l'histoire est l'élimination de l'absolu. Reprenons la théorie du salaire de Turgot ; elle sera destinée à jouer un rôle redoutable. Si Turgot, dans ce débat du salaire, assigne une égale liberté au capitaliste et au travailleur, les conditions h istoriqu.es de la société qu'il admet assignent au capital et au travail des degrés de puissance très inégaux. Les travailleurs n'ont rien qu'autant qu'ils vendent à d'autres leur peine. C'est pourquoi la concurrence leur fait baisser à l'envi leur salaire ; c'est pourquoi ce qu'il appellera le prix fondamental du travail se ré luit ou tend à se réduire au issaire. Cette théorie n'est pas émise à la légère : Turgot y revient à plusieurs reprises. Il y revient jiwque dans sa cor-
respondance avec Hume. Sans don to, ce salaire n'est pas strictement la subsistance du travailleur, il renferme un certain profit pour subvenir aux accidents et élever la famille, mais sous un régime de concurrence, — Turgot le répète à Hume, en 1767, — il est toujours le plus bas qu'il est possible. Ce n'est là autre cbose que la loi d'airain du salaire. On a essayé d'atténuer la pensée de Turgot. M. Léon Say parle, par exemple, des détracteurs de Turgot, qui l'ont aussi accusé d'avoir condamné l'ouvrier aune misère éternelle par la loi d'airain du salaire. D'autres, comme M. Fournier de Flaix, y ont vu. la plus grande erreur de la Physiocratie. Sans doute, c'est une grande erreur, mais ce n'est pas une déduction erronée des données de la Physiocratie : elle est rigoureuse et incontestable. Sans doute encore, j'admettrai avec M. Léon Say, comme Hume le soutenait devant Turgot, que le rapport de l'offre et de la demande du travail fait osciller le salaire réel autour de ce salaire fondamental. Mais là n'est pas encore la réponse, car le salaire fondamental de Turgot est toujours au minimum.
Considérez que Turgot, plus encore que les autres physiocrates. proscrivait to.ites les formes de l'association; il n'admettait pas qu'elle intervînt dans le débat du salaire et des prix. Elle était absolument incompatible, pour lui, avec la liberté du travail ; il faudra un siècle d'élaboration scientifique pour que l'association soit considérée, non seulement comme compatible avec la liberté du travail, mais comme condition même de l'égalité du travail et du capital dans le débat du salaire. Dès lors, pour Turgot, le travail devait subir la loi du capital, aussi loin qu'elle ne se heurtait pas aux nécessités impérieuses de la vie. Le salaire ainsi réglé était juste pour Turgot, par^e qu'il se déterminait dans les seules conditions de justioe qu'il concevait. Aujourd'hui, le salaire a cessé d'être juste, s'il n"est réglé dans des conditions nouvelles, impliquant égalité de fait. Cependant, c'est là une solution qui n'est pas
admise par tous les économistes de nos jours. M. Léon Say et M. Bibanier, derniers commentateurs de Turgot, ne se prononcent nettement ni sur les fonctions régulatrices des associations, ni sur leur conciliation avec la liberté du travail ; et, tout en protestant contre la loi d'airain du salaire, ils conservent à l'égard de l'association au moins quelque chose de la défiance de Turgot.
Le Mémoire de Turgot sur les prêts d'argent est peut-être l'une des plus belles applications delà méthode historique, au XVIIIe siècle, à l'étude de l'économie politique. 11 y explique, en effet, ce qu'il appelle la génération des opinions sur le prêt à intérêt, en examinant successivement les raisons qui ont guidé les théoriciens et les jurisconsultes dans leur opposition au prêt à intérêt. La justification qu"il en fournit est puisée dans des motifs économiques, et, comme il le dit, dans la nécescité du crédit pour les sociétés économiques avancées ; et la légitimité dernière de l'intérêt, il la déduit du droit de propriété, du droit de ne se dessaisir de sa chose qu'aux conditions que l'on jugea propos. La suite de cette histoire nous montrera la transformation des doctrines sur la légitimité de l'intérêt, et l'antagonisme des écoles s'expliquera par la diversité des points de vue et la complexité des rapports considérés. Là, encore, l'œuvre de Turgot sera l'un des moments importants de l'évolution des doctrines, car elle est la théorie de la légitimité de l'intérêt la plus rigoureuse du point de vue individualiste pur.
Rien, dans l'œuvre de Turgot, ne m'a plus révélé l'étonnante fécondité et la pénétration merveilleuse de son génie, que les pages qu'il a consacrées à une loi dont Mill a lait la loi la plus importante de l'économie politique. C'est celle qui reçoit le nom de loi de la productivité décroissante des agents naturels. Saint-Peravy défendant l'impôt indirect, avait admis que, sur un produit brut de 5, le produit net est 3, les avances 2. Turgot exposa, dans des observations admirables, comment la gran-
deur relative du produit net dépend de la fertilité des terres : en second lieu, comment, pour une même terre, elle dépend du degré d'avancement de sa culture.
Partez avec Saint-Peravy d'un produit net de 3 pour 2 d'avances à la terre. Si vous continuez à augmenter les avances, le produit ne sera pas proportionnel à ces avances. La terre, dit Turgot, a certainement une fécondité bornée, et en la supposant labourée, fumée, marnée, fossoyée, arrosée, sarclée, autant qu'elle peut l'être, il est évident que toute dépense ultérieure serait inutile, les avances seraient augmentées sans que le produit le fût.
« La semence, dit-il encore, jetée sur une terre naturellement fertile, mais sans aucune préparation, serait une avance presque entièrement perdue; si on y joint un seul labour le produit sera plus fort ; un second, un troisième labour, pourront, non pas simplement doubler et tripler, mais quadrupler et décupler le produit, qui augmentera aussi dans une proportion beaucoup plus grande que les avances n'accroissent, et cela, jusqu'à un certain point où le produit sera le plus grand qu'il soit possible, comparé aux avances. Passé ce point, si on augmente encore ces avances, les produits augmenteront encore, mais moins et toujours de moins en moins, jusqu'à ce que la fécondité de la terre étant épuisée et fart n'y pouvant plus rien ajouter, un surcroit d'avances n'ajouterait absolument rien au produit. »
On n'a nulle part, je pense, mieux exprimé cette loi du rendement non proportionnel et de la productivité décroissante du sol. L'image, par laquelle Turgot la rend, est aussi belle que celle qui exprime les effets du taux de l'intérêt. « Il en sera de la fertilité de la terre comme d'un ressort qu'on s'efforce de bander en le chargeant successivement de poids égaux. Si le poids est léger et si le ressort n'est pas très flexible, l'action des premières charges pourra être presque nulle. Quand le poids sera assez fort pour vaincre la première résistance, on
verra le ressort céder d'une manière sensible et se plier ; mais quand il aura plié jusqu'à un certain point, il résistera davantage à la force qui le comprime. L'effet diminuera ainsi de plus en plus... >
Telle est, sans doute, la première et la plus belle expression de la plus importante des lois économiques.Turgot n'en vit que que le rapport avec le rendement de l'impôt.
Mais un autre physiocrate d'un génie aussi vaste en étendra les rapports. Je fus. en effet, profondément étonné de voir Condorcet poser le problème de la population et des subsistances en rapprochant les lois d'accroissement non proportionnel des produits du sol de la loi d'accroissement de la population, et interroger l'avenir de l'humanité dans l'hypotèse où l'augmentation du nombre des hommes surpasserait celle de leurs moyens. Malthus donnera un caractère redoutable à ce rapport de deux lois. Malthus, Eicardo et leurs précurseurs immédiats mettront cette loi de Turgot en rapport avec la théorie de la valeur et constitueront la théorie de la rente foncière qui porte leur nom.
Ainsi se développe le savoir humain,étendant graduellement les relations des phénomènes.
XIX. De Condillac kt de ses doctrines dans leurs rapports avec l'Ecole physiocratique.
Condillac, par son livre sur le Commerce et le Gouvernement, se rattache à la Physiocratie, mais il se sépare de l'Ecole, suides points plus importants encore que Turgot. Ce qui le prouve à l'évidence, c'est que Le Trosne a consacré une grande partie de son volume sur Vlntérêt social, à réfuter les Doctrines de Condillac, où à répondre à ses critiques.
Le livre de Condillac parut en 17 ("G, la même année que l'Essai d'Adam Smith sur la Richesse des Xations. Mais le sort
des deux ouvrages fut bien différent. Pendant qu'Adam Smith faisait oublier jusqu'aux véritables fondateurs de la Science, l'œuvre de Condillac restait à peu près complètement méconnue. En 1805, dans le Discours préliminaire à son traité d'Economie politique, J.-B. Say, pendant qu'il dit d'Adam Smitn que, lorsqu'on le lit comme il mérite d'être lu, on s'aperçoit qu'il n'y avait pas avant lui d'Économie Politique, dit de Condillac, que bien qu'il compte parmi les Economistes phy.siocrates, il a cherché à se faire un système particulier sur une matière qu'il n'entendait pas. < Il y a quelques bonnes idées, ajoute- t-il cependant, à recueillir parmi le babil ingénieux de son livre. »
Le XLX> siècle est revenu de ce dédain à l'égard de Condillac, comme il revient à une appréciation plus juste de la Physiocratie. C'est en Angleterre que cette réaction a été la plus vive ; Macleod surtout, dans ses Principes de Philosophie économique, a reporté Condillac au rang d'Adam Smith comme fondateur d'Ecole. Trois grandes écoles, d'après lui. ont successivement représenté la Science : l'École physiocratique, l'École de Smith et enfin celle de Condillac à laquelle Macleod se rattache lui-même, et qui doit finalement devenir prépondérante.
Le traité de Condillac est une œuvre de maturité de l'esprit. 11 venait de terminer son vaste Cours d'Études pour le Prince de Parme quand il publia l' Essai sur le Commerce et le Gouvernement ; il avait alors 61 ans. Ce livre devait être divisé en trois parties, il n'en eût que deux : dans la première, il expose les principes de la Science économique ; dans la seconde, il étudie l'influence que le Commerce et le Gouvernement exercent l'un sur l'autre. Dans ces deux parties, il procède par des suppositions: il entend par là. qu'il ramène d'abord l'état social à des conditions, les plus simples possibles, qui lui permettent d'observer l'opération des causes fondamentales des phénomènes économiques, puis il complique successivement l'hypothèse
primitive en y introduisant des causes modificatrices ou perturbatrices. La troisième partie était destinée à l'exposé des faits mêmes avec toute leur complexité naturelle : c'est à dire qu'il voulait s'appuyer sur l'expérience en même temps que sur le raisonnement ; il y sortait des suppositions pour entrer dans le domaine de la réalité concrète. Cette partie ne fut jamais publiée, sans doute jamais écrite ; Condillac mourut d'ailleurs quelques années après.
Ce livre est. dans les parties qui restent. Tune des plus belles applications de la méthode analytique de Condillac. et fournit à l'histoire de la Science, l'une des expressions les plus pures de la déduction dans la science sociale. Il s'est appliqué à simplifier l'étude des phénomènes économiques, par nature si complexes, à les réduire à des notions élémentaires déterminées avec précision. Ces éléments irréductibles étant atteints par une analyse pénétrante, la science, selon l'expression de Condillac, se développera d'elle-même: « les propositions naissent les unes des autres comme autant de conséquences ou de propositions successivement identiques... » C'est à dire que Condillac en déduira l'explication fondamentale de l'ordre économique.
Cette décomposition des phénomènes économiques, l'amène à trouver dans les besoins de l'homme, la cause primitive de tous les phénomènes. Unité puissante de l'œuvre de ce philosophe illustre : c'est dans le besoin qu'est la cause originaire de toute l'évolution mentale et morale de l'homme, et celle de l'évolution économique et sociale. A l'origine de son évolution, l'homme se présente avec une organisation donnée, avec des besoins qui en dérivent, avec la faculté générale de sentir. Le monde extérieur n'entre en relation avec lui que par la sensation.
Une partie de l'œuvre de Condillac est consacrée Traite' des sensations. Vrigine des Connaissances) à montrer comment la sensation est le point de départ de toutes les opérations mentales, et
comment ces opérations, par leur répétition, par l'habitude, se transforment en facultés mentales.
Semblablement, le plaisir ou la peine accompagnent les sensations qui ont quelque rapport avec nosbesoins ou leurs satisfactions. Us déterminent certains mouvements ayant pour but d'éviter ce qui cause la douleur et de rechercher ce qui cause la jouissance. Ces mouvements se règlent par la répétition et l'habitude qui accompagnent le retour des mêmes besoins. Ces idées sont longuement développées dans le Traité des Sensations, la Logique, V Art de Raisonner de Condillac.
Dans le Commerce et le Gouvernement, nous retrouvons le besoin comme fondemement de la valeur des choses, et comme principe de tous les modes d'activité sociale ayant pour fin d'assurer l'abondance de tous les genres de biens propres à satisfaire aux besoins de l'homme social.
La théorie de la valeur est la clef de voûte de l'édifice. Sa cause, pour Condillac, est dans l'utilité, c'est à dire la propriété qu'ont les biens de satisfaire à nos besoins ■• nous disons qu'une chose a une valeur quand nous la réputons utile à la satisfaction de nos besoins. Quand les choses sont en abondance, moins intense est le besoin que nous éprouvons d'une certaine portion de ces choses, parce que la crainte d"en être privés est moins vive chez nous. Par contre, plus elles deviennent rares et plus intense est le besoin que nous éprouvons de chaque unité de ces choses, parce que nous pouvons en être complètement privés. La valeur des choses croît donc naturellement en temps de disette, et décroît en temps d'abondance. La valeur est ainsi fondée sur un jugement, sur une appréciation ; elle est toute entière dans Y esprit.
La valeur préexiste à l'échange, et dans l'échange même, la valeur des choses échangées est dans l'estime relative que nous avons des choses respectivement échangées l'une contre l'autre, et que nous comparons entre elles.
Si, au lieu de placer, dans l'échange, un individu vis-à-vis
d'un autre, nous mettons en présence des offres plus ou moins considérables et des besoins plus ou moins intenses, la valeur
d'échange que Condillac appelle le prix variera suivant le degré de concurrence qui s'établira entre les offres et les demandes, expressions respectives des besoins de ceux qui veulent se détaire de l'excédant de leur produit, et des besoins de ceux qui veulent les acquérir par l'échange. Par cette théorie de la valeur, Condillac aboutit à une doctrine importante que repoussaient les Physiocrates purs, celle de la productivité du commerce et de l'industrie.
Ces modes d'activité économique, ce sont encore les besoin* qui les déterminent, et par là même qu'ils satisfont à des besoins, ils seront productifs de richesse, aux yeux de Condillac.
En effet, si le commerçant ne laboure pas, il ne met pas moins la quantité de blé qui excède les besoins du laboureur en rapport avec les besoins d'autres membres de la communauté. Cet excédant est sans utilité pour le laboureur, s'il reste dans ses mains; mais, par le commerçant, il passera, comme le dit Condillac, des lieux où il n'a point de valeur, aux lieux où il en prend une, et partout où il se dépose, il devient richesse.
Ce qui est vrai pour le commerçant est plus vrai encore pour l'artisan ; car le laboureur lui fournira des subsistances et des matières qui, en ses mains, sont sans râleur, étant sans utilité : l'artisan leur fera subir des changements de formes, il les rendra propres à servir aux usages de la société, et c'est ainsi qu'à chaque progrès des arts le labourreur pourra acquérir, par l'échange, une richesse nouvelle, puisqu'il trouve une valeur dans une production qui, auparavant, n'en avait pas.
Dès lors, puur Condilluc, la nation la plus riche est celle qui développe en elle la plus grande variété de travaux. Ce qui est vrai pour une nation est vrai pour l'ensemble des nations, si une entière liberté de commerce existe entre elles : également laborieuses, elles vessen tiraient le besoin qu'elles auraient les
unes des autres ; il ne leur viendrait pas à l'esprit de s'interdire l'une à l'autre leur propre manufacture ou leur propre commerce; chacune aurait le mi'me besoin de travailler pour les autres qne les autres auraient besoin de travailler pour elles. Condillac aboutissait à la même conclusion que les Physiocrates, en partant d'une théorie de la valeur qui n'était pas la même que la leur propre, et d'une conception de l'échange qui n'était pas non plus la même. Condillac ramenait la valeur à l'utilité plus ou moins modifiée par la rareté ou l'abondance de la richesse, et l'échange, à ses yeux, basé sur l'estime réciproque que les échangistes, sous la pression de la concurrence, faisaient de VuHlité des richesses échangées, ne se faisait jamais de valpur égale contre valeur égale, car évidemment, pour chacun des échangistes, la richesse qu'il donnait avait moins d'utilité qan celle qu'il recevait en échange. Le Trosne marqua la distinction de l'utilité et de la va'eur d'échange avec plus ou moins de bonheur, en reprochant à Condillac de les confondre : il fit jouer au coût de production des richesses échangées un rôle que ne leur donnait pas Condillac, et dont Le Trosne faisait la valeur fondamentale, ou si vous le voulez, normale des choses: et c'est ainsi qu'il revenait à la thèse inflexible des Physioerates. car les produits -es artisans, résultant de la combinaison des matières premières et des subsistances d i travailleur, ne pouvaient avoir d'autre valeur, à ses yeux, que la somme des valeurs des éléments composants, et nepouvaient normalement s'échanger que contre eux ; et en même temps eue l'échange était soumis à cette loi qu'il s'opérait de valeur égale contre valeur égale, revenait aussi la thèse de l'improductivité du commerce et de l'industrie.
Ainsi s'ouvrait d'une manière déjà profondément instructive, bien que fort imparfaite encore, ce débat fondamental sur la théorie de la valeur qui. à travers les œuvres d'Adam Smith et de Eicardo, des différentes écoles économistes et socialistes, viendra se prolonger jusqu'aujourd'hui même dans l'histoire
de la science. Mettez, par exemple, Stanley Jevons ou Macleod à la place de Condillac ; considérez que le principe de la valeur est dans l'appréciation subjective de l'utilité des biens matériels et des services, on bien dégagez de la doctrine obscure et confuse de Le Trosne le principe que le travail est sinon la source du moins la mesure de la valeur, et mettez à la place de ce Pbysiocrate, Karl Marx et Proudbon, et vous aurez une idée des conflits scientifiques et sociaux que préparait la dispute d'école du XVIIIe Siècle.
Condillac, en affirmant la productivité de l'industrie et du commerce, restait cependant fidèle aux Physiocrates dans la théorie de l'impôt. Sans doute, toutes les richesses mobilières, comme il les qualifiait, produites par le travail des artisans, étaient des richesses comme les richesses premières produites parla terre et le travail du cultivateur. Mais cependant, les richesses mobilières n'étaient que de second ordre, car elles n'étaient que le résultat de la transformation des richesses foncières, matières brutes et subsistances. A ce point de vue, la classe manufacturière et commerciale était la salariée de la classe agricole, t'ondillac avait même de la propriété une doctrine étrange: le propriétaire du sol était, en vertu d'un partage primitif et de son travail appliqué au sol, propriétaire de tous les fruits, le salaire du propriétaire-fermier venant en déduction. Au même titre, tous les artisans qui travaillaient pour le propriétaire ou le cultivateur recevaient comme salaire une part du produit de la terre. Or, ce salaire était rigoureusement limité, par la concurrence, au strict nécessaire ; Condillac est formel sur ce point. Dès lors, il était absolument impossible d'imposer l'artisan sans que l'impôt se répercutât nécessairement sur le produit net. C'est ainsi que Condillac en revenait à l'impôt unique, exactement comme Quesnay et Turgot.
La seconde partie de l'œuvre de Condillac est aussi fondée sur des suppositions, comme il le dit : cette fois, il est sorti des éléments de la science ; il nous place, d'abord, devant une nation
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isolée, absolument libre, c'est-à-dire livrée à l'opération des lois naturelles sans intervention arbitraire de l'autorité. Cette méthode hypothétique était, à ses yeux, l'unique moyen de aim.plifier les questions trop compliquées qui se font sur le commerce par rapport au Gouvernement. Il écartera donc tous les facteurs perturbateurs, qu'il considère comme introduits par l'arbitraire, l'ignorance, la cupidité des Gouvernements et qui entravent la succession régulière des phénomènes essentiels, Tordre naturel, comme disaient les physiocrates ; une fois éliminé tout ce qui est d'institution arbitraire, il met exclusivement en opération les conditions d'existence des sociétés naturelles, dans les trois premiers chapitres de cette seconde partie, chapitres un peu ternes, d'un esprit trop géométrique où ne passe pas ce souffle de vie dont l'enseignement direct des eboses animait les pages de Mirabeau et de Quesnay.
Il est intéressant de constater, cependant, que la société naturelle conçue par Condillac présente une tendance énergique vers l'égalité des conditions, la simplicité des mœurs et l'élimination du luxe.
Vue fois ce tableau idéal tracé, Condillac reconstitue, par voie de synthèse et par degrés, les sociétés historiques où les lois naturelles ont été troublées par l'arbitraire des Gouvernements. Dans des hypothèses successives, il introduit une à me les causes perturbatrices qui ont altéré le cours naturel des choses et il en expose les effets. Les causes qu'il examine et auxquelles il consacre des chapitres intéressants sont la guerre, les impôts sur l'industrie, les monopoles des compagnies privilégiées, les impôts de consommation, les variations de la monnaie, les emprunts, la police sur le commerce extérieur des grains et leur commerce intérieur, le luxe des capitales, la jalousie des nations, les spéculattions des commerçants et des financiers eux-mêmes. Il y a, dans le chapitie sur la jalousie commerciale, des pages d'une réelle éloquence. Telle est la seconde partie du livre ; Condillac le dit expressément, il n'y
relève que les principaux abus ; il était, ajoute-t-il, d'autant plus inutile de m'appesantir sur d'autres, qu'il y a moyen de les détruire tous : c'est d'accorder au commerce une liberté pleine, entière et permanente.
C'est ainsi que le livre de Condillac, comme ceux de Turgot comme l'œuvre physiocratique toute entière, n'est autre chose qu'une forme nouvelle de la conception d'un ordre économique des sociétés, basée sur la Liberté' naturelle. La science doit regretter que Condillac n*ait pas écrit la troisième partie de l'œuvre, où il devait nous placer devant les sociétés réelles en complétant par la méthode d'observation directe la justification de ce que la méthode déductive et le raisonnement l'avaient amené à conclure. Les fortes études historiques qu'il avait faites pour le Prince de Parme, jointes à l'étude plus profonde de l'état économique des sociétés du XVIIIe siècle, eussent sans doute servi, dans un esprit aussi méthodique et aussi lumineux, à l'élaboration de vérités fécondes.