IX. De Toboot et de ses Doctrines Economiques
DANS LEURS RAPPORTS AVEC LA PflYSIOCRATIE .
< "est ici qu'il convient de marquer les rapports de l'œuvre de Turgot avec la Physiocratie même. De tous les économistes du XVIIIe siècle, il est, avec Adam Smith, celui qui éveilla les plus ardentes sympathies. Dans ces dernières années, plusieurs travaux importants lui furent consacrés : les plus récents sont de M.Neymark et de M.Léon Say,et plusieurs chapitres du livre de M. Schelle sur Dupont. On l'a opposé à Adam Smith et l'on en a fait le principal fondateur de l'Economie Politique. Son Essai sur la formation des richesses est en effet de 1766, et l'Essai de
Smith est de 1776.Seulement, dans cette réaction contre le Philosophe écossais, à qui cette glorieuse œuvre fut d'abord exclu" si veinent attribuée, on fut pai fois tenté de dépouiller de leur légitime gloire Quesnay et ses disciples les plus fidèles. Le vrai fondateur de la Science restera Quesnay: mais Turgot pén l'œuvre d'un nouvel esprit, d'un esprit beaucoup plus large, en y apportant des modifications profondes, et en donnant à l'exposition de la science nouvelle, débarrassée d'un lourd appareil d'école, une clarté et un attrait incomparables. Ne en 1727, Turgot mourut le 18 mars 1781: il n'avait que 5 I ans : il I sait inachevée son œuvre philosophique, à peine ébauchée, son œuvre économique, qui se compose surtout d'essais, de fragments, de mémoires, son œuvre pratique (1761-76) qui fut interrompue par la réaction j mais partout on retrouve l'étonnante fécondité de son génie, une puissance de compréhension vraiment prodigieuse, la trace d'une vaste conception s\ matique. la hauteur et la noblesse de vues, l'incessante préoccupation du bien public et de la justice.
Turgot n'avait pas 23 ans quand il prononça, en Sorbonne (1750). deux discours sur l'influence du christianisme et les progrès de l'Esprit humain, qui, joints aux Plans des deux autres discours sur l'histoire universelle, dont l'un encore sur les Progrès de l'esprit humain (1751-5S) et d'un troisième discours sur les progrès et la décadence des Sciences et des Arts, renferment les premiers traits de la doctrine de la perfectibilité indéfinie de l'homme, que Condorcet développe dans son Esquisse, et dont la sociologie d'A. Comte est la puissante illustration au XIXe siècle. C'est là, dans le plan du second -discours sur les progrès de l'esprit humain, qu'est la première expression de cette loi célèbre des trois Etats que Comte a reproduite avec des développements nouveaux, et selon laquelle l'esprit humain passe successivement par l'état théologique, l'état métaphysique, pour atteindre l'état positif. Sans doute, on peut dire avec Littré, que ce n'était là qu'une vue, que Tur-
got n'a pas compris qu'il tenait un des éléments nécessaires d'une philosophie nouvelle. Mais il n'en est pas moins vrai de dire que la sociologie dynamique du XIX0 siècle a là son point de départ, et Littré, d'ailleurs, a marqué ainsi sa filiation. N'estce pas une chose remarquable que Quesnay et Turgot, le maîtrt et le disciple, aient jeté les fondements de la Statique sociale et de la Dynamique sociale à peu près la même année ? (1753-1759.)
Quelle puissance philosophique avait le génie de Turgot ? c'est ce que son biographe, si digne de le comprendre, Condorcet, nous fera connaître.
Nous avons dans la vie de ce penseur, par Condorcet, la preuve que Turgot méditait un vaste ouvrage, dans lequel il
devait développer « toutes ses idées sur l'âme humaine,
« sur l'ordre de l'univers, sur l'Etre suprême, sur les principes « des sociétés, les droits des hommes, les constitutions politise ques, la législation, l'administration, l'éducation physique, « les moyens de perfectionner l'espèce humaine .... » Et Condorcet n'hésite pas à ajouter, après cette esquisse, ce plan d'une philosophie du monde, de l'homme et des sociétés, que, seul, Turgot répondait à cet idéal du penseur tracé par Bacon, et dont le génie, débarrassé de toutes les théories admises pût coordonner enfin tous les matériaux de l'observation et de l'expérience (1).
Paire rapporte, dans la belle biographie placée en tête des œuvres de Turgot, que celui-ci connut, en 1751, à la fois Quesnay et Vincent de Goumay . Il avait alors la préparation scientifique la plus vaste ; il collaborait à l'encyclopédie, bien qu'il se soit défendu d'être encyclopédiste ; à la fois philosophe, philologue, savant, économiste, jurisconsulte, il y publia les articles Existence, Etymologie, ExpansibUite', Foires et Marchés, Fondation. Quesnay et Gournay exercèrent une influence
(1) Œuvres de Condorcet, v. p. 240 et suiv.
profonde sur sa pensée économique ; ses rapports avec Vincent de Gournay durèrent jusqu'à la mort de cet homme illustre^ dont Dupont de Nemours a fait une sorte de chef d'Ecole, rival même de Quesnay. C'est Turgot qui nous a laissé sur Gournay les renseignements les plus précis dans un éloge célèbre ; Gournay lui-même n'a publié qu'une traduction de Josuah Child. Après une longue pratique du commerce, Gournay avait été nommé intendant du commerce en 1751 . Turgot l'accompagna dans ses voyages d'inspection, en 1755 et 1756. Il recueillit ainsi l'enseignement pratique de ce maître ; l'influence qu'il exerça sur Turgot est manifeste, à en juger par la lecture seule de Y Eloge. Gournay inspira à Turgot le culte de la liberté du travail en lui révélant sur place la funeste influence des jurandes et des maîtrises ; 2° il le pénétra de la préoccupation de réduire le taux de l'intérêt par la concurrence et la liberté, afin de favoriser les progrès de l'industrie et ceux du commerce extérieur ; 3° il le préoccupa de dégager l'industrie de toutes les charges fiscales qui entravaient son essor .
On retrouve là l'inspiration première de l'édit de 1776 sur la suppression des jurandes, comme celle du Mémoire sur les prêts d'argent, de 1769, ou celle des différents mémoires sur l'Impôt.
L'influence de Quesnay se combine avec celle de Gournay, dans l'œuvre de Turgot. Il ne faut point y voir, malgré l'apparence, de contradiction réelle ; mais ce qui est saisissant, c'e.-t que la préoccupation immédiate des intérêts de l'industie et du commerce, les firent considérer par Turgot d'un œil beaucoup plus favorable que par Quesnay et les autres Physiocrates ; Quesnay, préoccupé de détruire les fondements du système mercantile,s'acharna à démontrer ce qu'il appelle la stérilité 'de l'industrie et du commerce, pour reporter la sollicitude de l'Etat vers l'Agriculture. Turgot y vit, avant tout, des formes du travail humain, que la liberté devait l'une et l'autre rendre aussi fécondes ou aussi utiles que leur nature le comportait.
Ce principe de la Liberté domine tout et fait tout voir sous un jour positif, avant que l'on signale les différences. C'est là qu'est l'idée maîtresse de l'œuvre de Turgot. Pour le surplus, il est un Physioerate débarrassé de l'esprit de système, du langage de l'Ecole. Les grands fragments économiques de Turgot sont ses Réflexions sur la formation et la distribution des Richesses (1766), son mémoire sur les Prêts d'argent (1769), sus lettres à Trudaine sur la liberté du commerce des grains, différents mémoires sur l'Impôt, sur les valeurs et les monnaies.
Dans Turgot. l'homme d'action se mêle toujours au penseur ; l'époque la plus féconde de sa vie fut comprise entre 1761 et 1774 ; d'abord, pendant qu'il remplissait les fonctions d'intendant de la Généralité du Limousin entre 1774 et 1776 ; ensuite, pendant son court ministère. C'est cette union incessante de la pratique et des études théoriques qui donne tant de netteté, de rigueur scientifique, aux dispositions qu'il prend, tant d'élévation à tous les documents officiels qu'il publie et qui sont de vraies étapes de sa vie scientifique. C'est aussi ce qui l'a conduit, dans ses travaux théoriques, à tant de simplicité, h la haine du langage métaphysique de l'Ecole . Mais hélas ! c'est aussi ce qui a imposé à son œuvre le caractère fragmentaire, et c'est pourquoi le plan de l'œuvre synthétique du grand architecte est enseveli avec lui.
Les réflexions de Turgot sur la Formation et la Distribution des richesses ne furent point destinées, à l'origine, à être publiées. Comme Fa dit Turgot lui-même, « ce traité n'étaif qu'une simple lettre servant de préambule à des questions sur la Constitution économique de la Chine, adressées à deux chinois auxquels ils se proposent de donner des notions générales pour les mettre en état de répondre à ces questions ».
Elles lurent remises à Dupont de Nemours en 1769. •pour être publiées dans les Ephe'me'rides du citoyen, que Dupont dirigeait alors ; il écrivait en les envoyant : » Voici, mon cher Dupont, le morceau sur la richesse que je vous ai promis : il
n'est pas bon, mais il est long quoique trop court. Il remplira beaucoup de papier et c'est ce qu'il nous faut... Prenez donc le peu que je vous donne et tâchez que l'abbé Baudeau et M. Letrosne vous en donnent autant: Vous sei'ez tout de suite au courant, pourvu que vous ne vous obstiniez pas à des travaux difficiles. Du remplissage, je vous en prie... »
Ce sont ces 100 chapitres de remplissage qui sont considérés par les historiens modernes de la science comme le meilleur traité d'Economie politique qui eût été écrit jusque-là, tant par la bonté au moins relative des doctrines que par la brièveté, la perspicacité, et l'élégance de la forme.
Ainsi s'exprime Cossa dans son Guida allô studio dell Economies polit ica. Et Scbeel, dan* le Handbuch de Schbnberg, appréciant cet écrit, dit encore : « ainsi, par l'œuvre des Economistes français, fut construit, sur la base du droit naturel, le premier système d'Economie politique.»
Le manuscrit de Turgot fut inséré dans les Ephémérides de novembre 1769, décembre 1769, janvier 1770.
C'est après la publication du second fragment que Turgot constata que Dupont avait altéré son texte dans plusieurs passages qui témoignaient de la ferme volonté de s'éloigner de la pure doctrine physiocratique. Turgot en conçut un vit chagrin qui se traduisit par des reproches amers, dans une lettre du 2 février 1770 : « Vous m'avez fait une vraie peine, en changeant quelques endroits de mon ouvrage, surtout en y ajoutant des choses qui ne sont ni dans mon ton ni dans ma façon de penser... L'endroit des avances foncières, en particulier, m'a fait bien mal au cœur: vous savez combien j'ai disputé avec l'abbé Baudeau sur cet article en votre présence. Je puis avoir tort, mais chacun veut être soi et non un autre : je n'ai pas été plus content d'une certaine violation des lois de l'ordre. .phrase économiste dont je ne veux point absolument me servir et que vous avez intercalée avant les Droits de V humanité, qui est l'expression juste et du moins la mienne. Vous m'avez
encore beaucoup changé le morceau de l'esclavage. A présent que vous voila bien averti, je vous préviens que si vous ne me donnez pas cette satisfaction, je fais imprimer une lettre au Mercure pour désavouer toutes ces additions qui, toutes, tendent à me donner pour économiste, chose que je ne veux pas plus être qu' Encyclopédiste ».