ADAM SMITH
§ I. David Hume précurseur d'Adam Smith.
David Hume prend place dans l'histoire de la Science immédiatement à côté de Quesnay ; il vécut assez pour soutenir (1767) une discussion sur la théorie de l'impôt et celle des salaires avec le plus grand des disciples de Quesnay, Turgot. Il fut le précurseur et l'ami d'Adam Smith et exerça sur l'auteur de la Richesse des Nations, une influence réelle et profonde, dont on jugerait mal par les quelques citations qu'on rencontre dans cet ouvrage immortel, mais qui se révèle mieux dans l'éclatant hommage que Smith a rendu dans sa correspondance à celui qu'il appelle le philosophe et l'historien de beaucoup le plus illustre de son époque. L'œuvre d'Adam Smith refoula longtemps dans l'ombre celle de David Hume, comme celle de Quesnay, les deux grandes sources, cependant, où le philosopbe Ecossais avait largement puisé.
La place que Hume occupe aujourd'hui dans l'histoire de
la Science va grandissant. On s'en fera une juste idée en comparanfc l'Etude de Blanqui sur Adam Smith, et l'histoire abrégée de l'Economie politique de J.-B. Say, aux travaux récents de Kautz — de Duhring — d'Ingram — de Scbeel — de Léon Say — de Luigi Cossa sur l'histoire de l'Economie politique. Déjà cependant, Say, dans ses courtes notices, dit que les Essais de Hume, publiés en 1752, donnent une très haute idée de ses conceptions à cette époque.
Mais Kautz, embrassant l'œuvre philosophique, historique et économique de Hume dans son ensemble, dit que David Hume est réellement au point de départ historique de la période de culture civilisatrice avec laquelle l'Economie politique moderne est en corrélation étroite. Le mérite incomparable de Hume, à ses yeux, consiste en ce qu'il embrasse une longue série de faits économiques dans leurs causes et leurs conséquences essentielles — en ce qu'il envisage toujours le moment économique dans ses rapports avec tous les grands intérêts de l'Etat et de la vie sociale, — en ce que, en vrai connaisseur des hommes, en politique et en histoire, il a toujours fait ressortir l'élément psychologique, politique et historique, si important pour l'Economie politique.
Duhring, de son côté, a dit de lui qu'il s'est appliqué surtout à rechercher les vraies relations de causalité dans le jeu des manifestations économiques... qu'il avait pour habitude d'approfondir les problèmes de telle manière que, sous ce rapport, il n'a été surpassé par aucun penseur du siècle qui lui a succédé. Il le trouve plus profond que les Physiocrates, en quoi il se trompe à mes yeux, mais il vante à juste titre l'indépendance complète de sa raison, l'absence de préjugé, l'admirable fermeté de cet homme de génie. C'est là, à son avis, indépendamment de la partie scientifique de son œuvre, le motif moral de cette estime, lente à se produire, mais qui va grandissant dans le siècle actuel.
Turgot enfin, pour ne plus citer que lui, écrit ces belles
lignes : « Dans ETume, la forme la plus avancée de la Philosophie avait trouvé son représentant, et son apparition dans le domaine économique, marque décidément la tendance de ce dernier ordre de spéculation à se placer en connexion avec les plus larges et les plus profondes doctrines sur la nature humaine et l'histoire générale de l'Humanité ! »
C'est dans cette large compréhension des phénomènes économiques, et surtout dans la relativité qu'il assigne aux conceptions économiques, qu'il peut voir, je pense, Foriginalité même de son génie. Et en cela, il est non seulement le précurseur d'Adam Smith, mais' à bien des égards, le précurseur peut-être plus indépendant d'esprit de l'Ecole historique moderne. M. Léon Saj', dans son Introduction aux extraits de David Hume, a très bien saisi le caractère de son œuvre : « David Hume, dit-il, voulait qu'on envisageât les questions économiques dans toute leur complexité et ne craignait pas d'en rendre l'étude plus difficile en les examinant successivement à tous les points de vue... La Science économique, dit-il encore, n'apparaissait pas à Hume, comme séparée des autres sciences morales et politiques, et il a tiré des effets saisissants delà multiplicité des points de vue philosophiques,moraux et historiques, auxquels il envisageait successivement les questions qui nous paraissent aujourd'hui de simples questions d'Economie politique... »
Cette appréciation de M. Léon Say, qui concorde parfaitement avec toutes les autres, montre à quel point l'étude de David Hume est encore utile aujourd'hui; c'est qu'en effet, on puise dans son oeuvre d'incomparables leçons de méthode scientifique, et cependant,c'est à tort que M. Say renvoie encore aux Physiocrates cet étrange reproche de Turgot à Dupont de Nemours de ne vouloir être qu'économiste, comme si la Physiocratie enserrait la science Économique dans le cercle étroit où l'ont comprimée trop longtemps les modernes théoriciens abstraits qui n'en ont fait que la Science des richesses. Les Phy-
siocrates, eux aussi, embrassaient toutes les sciences morales et politiques dans leurs conceptions : ils partagent avec Hume cette grandeur; ils ont en plus, et c'est peut-être là le sens du reproche de Turgot, une vue systématique rattachant à un principe fondamental tout ce vaste ensemble de connaissantes sociales, dont la structure a si profondément heurté la génération économique précédente, qu'elle n'a trouvé rien de mieux, en reproduisant leur œuvre, que de la mutiler. Seulement, supérieurs comme conceptions systématiques, et en cela véritables fondateurs de la science, les Physiocrates n'ont laissé qu'une sociologie abstraite, ou mieux, une physique économique et sociologique. David Hume représente l'introduction du point de vue historique, relatif dans la science, avec la même largeur sociologique, mais avec les vues systématiques générales en moins, ou, si vous le voulez, sans théorie de V Évolution économique dans ses rapports avec l'ensemble des faits sociaux, œuvre formidable, absolument impossible alors.
David Hume est, par excellence, un esprit inductif.il se charge lui-même d'expliquer comment c'est la principale affaire des philosophes de considérer le cours général des événements, (c'est-à-dire, de dégager les tendances générales des phénomènes) si embrouillés qu'ils puissent paraître, selon son expression. Le bien public dépend du concours d'une multitude de causes, et non pas, comme dans la politique étrangère, des accidents ou du hasard. Hume a un pouvoir merveilleux de dégager ces causes de l'étonnante complexité des faits, et de mettre en lumière les causes réelles à côté des causes apparentes. L'explication des causes réelles de la baisse du taux le l'intérêt fournit un modèle inimitable d'application de la méthode inductive à la science économique. Un autre exemple est celui des causes réelles qui ont affecté la marche de la population dans l'antiquité et dans les temps modernes.
L'essai sur le luxe vous montrera quelles causes multiples ont agi sur les besoins humains dans le cours de l'histoire, et
c'est clans l'essai, sur le commerce que vous trouverez exprimé ce principe même de la relativité, soumettant les phénomènes économiques à des lois historiques : « ce qui est vrai dans un temps et dans certaines circonstances cessera de l'être lorsqu'il sera survenu dos changements dans les mœurs et dans la façon de penser. »
Les différents essais do Hume, bien qu'ils n'embrassent pas l'ensemble des phénomènes économiques et n'axent pas le caractère d'un exposé systématique de la science, n'en présentent pas moins une réelle et puissante unilé.
Là, déjà, la science nouvelle se dégage nettement de l'école mercantile. Pour cette école, la monnaie était la richesse maîtresse et l'accroissement des biens consommables, propres à la jouissance, était, à ses yeux, proportionnel à l'accumulation de la masse des métaux précieux. De là, son effort persistant pour rendre la balance du commerce favorable.
Hume montrera que Ja quantité de numéraire ne détermine pas le degré de prospérité économique d'un peuple, mais que c'est le degré d'activité de la ration qui, d'une manière générale, règle la quantité de numéraire engagée dans la circulation.
11 intervertit, comme les physiocrates, les rapports ; il fait émerger les biens consommables en leur assignant le caractère de véritables richesses et la puissance qui les produit : « les hommes et les marchandises, dit-il, sont la force réelle de toute communauté » : et encore : « dans le fonds du travail national consiste tout pouvoir réel et toute richesse. »
L'essai sur le commerce a pour objet de dégager la structure et les fonctions de cette société réelle. Il marque la division de la masse de chaque nation en laboureurs et manufacturiers ; il montre, ce dont Adam Smith lui fera plus tard honneur, l'inrïuence qu'exerce sur les progrès de la culture le développement des manufactures dans une nation.
Dans une nation purement agricole, l'excédant du produit sur la consommation des agriculteurs est sans utilité pour
eux : dans une nation agricole-industrielle, il s'échange contre les produits manufacturés et les services ; il résulte de là que le progrès des manufactures, en faisant naître et en développant des besoins nouveaux, communique une impulsion progressive à l'agriculture.
Le commerce étranger présente des avantages analogues à ceux du commerce intérieur, car il ouvre à la fois des débouchés aux produits manufacturés de la nation et il permet d'utiliser des matières premières qui serviront d'aliments à des manufactures nouvelles. Il rappelle même, comme plu s tard le fit Smith, cet enseignement de l'histoire que les manufactures ne se sont perfectionnées, chez la plupart des peuples, qu'après l'établissement du commerce étranger ; en stimulant l'industrie des nations, il contribue également à développer leur commerce intérieur, parce que des nouveaux besoins y naissent. Hume remarque que les conditions sociales voisines de l'égalité sont celles qui s'allient le mieux avec le développement et la puissance productive d'une nation et celles qui assurent à son industrie les débouchés les plus sûrs et les plus larges. « La grande disproportion des richesses, dit-il, affaiblit une nation : il ne suffît pas pour qu'elle soit puissante que chaque citoyen ait par son travail les nécessités de la vie : il faut encore qu'il puisse y joindre les commodités qui peuvent s'allier avec son état » . Cette espèce d'égalité, dit-il encors, est consolante pour la nature humaine et diminue beaucoup moins du bonheur des riches, qu'elle n'ajoute à celui des pauvres. »
Ces vues plus larges sur la répartition des richesses, vous les retrouverez dans sa correspondance avec Turgot sur les lois des salaires, Turgot défendant en logicien rigide, sauf quelques amendements, sa loi du salaire naturel ou prix fondamental du travail, Hume le soumettant exclusivement à la loi de l'offre et de la demande et lui communiquant une plus grande élasticité.
Pour suivre l'enchaînement de sjs idées, il faut plaçai* peut-
être à la suite de l'Essai sur le Commerce, l'essai sur la Jalousie commerciale. C'est là qu'il développe cette admirable thèse que l'industrie d'un peuple ne peut éprouver aucun dommage de la plus grande prospérité de ses voisins. Hume soutient môme que, dans des conditions de liberté, l'industrie intérieure de chaque nation se développe nécessairement par suite des progrès réciproques de toutes les nations. Si une politique d'exclusion régnait en Angleterre, les nations voisines, sans doute, cesseraient de lui apporter leurs produits, mais elles ne lui demanderaient plus les siens, et l'Angleterre elle-même ne tarderait pas à tomber au même degré d'abaissement auquel elle aurait réduit les autres nations. Un Etat ne doit pas redouter que ses voisins fassent de tels progrès dans les arts qu'ils n'aient plus rien à lui demander en échange. Hume admet une véritable division naturelle du travail entre nations ; le sol, le climat, le génie de chaque nation n'étant pas les mêmes que ceux des autres, leurs échanges perpétuels sont garantis aussi longtemps qu'elles demeureront industrieuses. Rien de plus éloquent dans sa simplicité n'a peut-être été écrit que cet Essai.
C'est après ces deux essais qu'il convient, semble- t-il, de lire ceux qui ont pour objets : la Monnaie et la Balance du Commerce.
La monnaie est ramenée par lui à ses véritables fonctions. Il en fait l'instrument des échanges et la mesure des valeurs, et, comme il le dit, la représentation du travail et des marchandises, qui ne sert que pour les tarifer et les estimer. Ce n'est pas une des roues du commerce, c'est l'huile qui rend le mouvement des roues plus doux et plus aisé.
Hume établit qu'en général, dans l'intérieur d'un Etat, la quantité plus ou moins grande de monnaie est indifférente, car les prix des produits et services varieront dans la proportion de la quantité des instruments des échanges. Cette proposition est vraie à ses yeux si l'on compare, par exemple, la situation
intérieure d'an Etat à deux époques différentes, caractérisées par des variations dans la quantité de monnaie, lorsque ces variations ont exercé toute leur influence sur les prix et rétabli leur équilibre. Mais il est des situations intermédiaires qui ont éveillé la pénétrante attention du philosopbe : ce sont les phases même d'accroissement et de de'croissement de la quantité de numéraire. Pendant que s'accroît la quantité de monnaie, elle exerce une incontestable influence sur les progrès de l'industrie. La hausse des prix est graduelle et se propage successivement d'industrie à industrie et communique à l'esprit d'entreprise une stimulation remarquable. C'est ce que Hume établit avec une grande puissance d'analyse, et il éclaire pour nous encore la marche des phénomènes modernes,tels que ceux qui ont suivi la découverte des mines de Californie et d'Australie. Il jette encore de vives lumières sur l'histoire des prix depuis le XVe siècle.
Dans son admirable essai sur la Balance du commerce, il développe cette thèse fondamentale, directement opposée à l'Ecole mercantile, que, sous l'empire des causes naturelles contre lesquelles les efforts du législateur sont impuissants, il tend toujours à s'étabir, dans chaque nation, une circulation monétaire proportionnelle à l'activité de chacune d'elles. Il y a un rapport constant entre la puissance productrice, la production effective de la nation et la masse de numéraire. C'est ce qu'il appelle le niveau constant de la circulation, comme si la somme totale de l'activité économique et la masse monétaire se mettaient au même niveau que les liquides dans des vases communiquants. Ce niveau n'est nullement uniforme pour tous les pays, il est propre à chaque pays. Les pays dont la circulation monétaire se réduit ne deviennent pas plus pauvres parce que cette circulation se réduit, mais cette circulation se réduit, parce que leur commerce, leur activité industrielle, leur population ont diminué. C'est bien là Yinversion du rapport admis par l'Ecole mercantile. Les efforts du législateur sont
impuissants à ramener la circulation monétaire, là où l'activité économique s'éteint; ils sont inutiles pour l'étendre là où l'activité économique grandit.
Ce niveau tend toujours à se rétablir quand il est troublé. Supposez que, dans un Etat, les 4/5 de la circulation monétaire soient anéantis en une nuit. Qu'arrivera-t-il? C'est que les prix des produits s'abaisseront des 4/5 par l'augmentation correspondante delà valeur de la monnaie restante. L'exportation des produits sera énergiquement stimulée et tendra à ramener graduellement la circulation à son niveau relatit. Inversement, supposez que la circulation monétaire quintuple en une nuit : les prix s'élèveront à tel point que rien ne pourra empêcher les nationaux de s'approvisionner au dehors et, par l'exportation de la monnaie et l'importation des produits étrangers, de ramener la monnaie et les prix à leur niveau.
C'est cette préoccupation d'une loi d'e'quilibre, dérivant du concours même des forces économiques, qui fait la beauté et la profondeur des aperçus de Hume.
L'essai sur la Monnaie se lie intimement à l'essai sur l'intérêt de V argent, Qt nous retrouvons ici une étude pénétrante de ces phases intermédiaires qu'il a si profondément analysées.
Hume caractérise les civilisations industrielles progressives par la baisse du taux de l'intérêt. Il recherche les causes qui la déterminent. Elles seront dans l'abondance des capitaux qui répondent à la demande d'emprunt qui eu est faite et dans les faibles profits que réalisera le commerce.
Hume fait de la classe des commerçants, qui sera le principal organe de la distribution des capitaux, l'une des plus utiles à l'humanité. Ils accroissent d'abord l'activité de la société, en la transportant rapidement, comme il le dit, par les étapes dont ils sont les organes, d'un membre de l'Etat à un autre. Mais, par la circulation incessante des produits qu'ils opèrent, ils recueillent des profits qui s'accumalent en leurs